Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 25

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«Cela paraît d’autant mieux fondé, dit la relation, que tous les légumes secs, comme pois, fèves, haricots et lentilles, se trouvaient gâtés dans les soutes, ainsi que le riz, et une partie du biscuit; les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait, et il sortait de ces mêmes soutes une quantité de vers blancs.....»

Le 11 juillet, le _Roland_ sortit du Cap; mais il fut presque aussitôt assailli par une affreuse tempête, qui emporta deux huniers, la misaine, le petit foc et le mât d’artimon. Enfin, on gagna l’île de France avec des mâts de fortune.

MM. Des Roches et Poivre, qui avaient tant contribué au succès de la première expédition, avaient été remplacés par M. de Ternay et l’intendant Maillard. Ces derniers semblèrent prendre à tâche d’apporter toutes les entraves imaginables à l’exécution des ordres qu’avait reçus Kerguelen. C’est ainsi qu’ils ne lui fournirent aucun secours en vivres frais, dont l’équipage avait cependant le plus pressant besoin, qu’ils ne trouvèrent pas moyen de remplacer ses mâts abattus par la tempête; en outre, ils ne lui donnèrent, à la place de trente-quatre de ses matelots, qui avaient dû entrer à l’hôpital, que des soldats fouettés ou marqués, dont ils avaient le plus grand intérêt à se défaire. Une expédition aux terres australes préparée dans ces conditions ne pouvait qu’échouer. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver!

Le 5 janvier, Kerguelen revit les terres qu’il avait découvertes à son premier voyage, et, jusqu’au 16, il en reconnut plusieurs points, l’île de Croy, l’île de Réunion, l’île Roland, qui, d’après son relevé, formaient plus de quatre-vingts lieues de côtes. La température était extrêmement rigoureuse: des brumes épaisses, de la neige, de la grêle, des coups de vent continuels. Le 21, on ne put marcher de conserve qu’à coups de canon. Ce jour-là, le froid fut si âpre, que plusieurs matelots tombèrent évanouis sur le pont....

«Les officiers, dit Kerguelen, déclarent que la ration ordinaire de biscuit n’est pas suffisante, et que, sans une augmentation, l’équipage ne pourra résister aux froids et aux brumes. Je fais augmenter la ration de chaque homme de quatre onces de biscuit par jour.»

Le 8 janvier 1774, le _Roland_ rallia la frégate à l’île de Réunion. On communiqua avec elle, et M. de Rosnevet assura qu’il avait trouvé un mouillage ou une baie derrière le cap Français, que, le 6, il avait envoyé son canot pour sonder, et que ses gens, en débarquant pour prendre possession, avaient tué des pingouins et un lion marin.

Cette fois encore, l’épuisement complet des équipages, la mauvaise qualité des vivres, le délabrement des bâtiments, empêchèrent Kerguelen de faire une reconnaissance approfondie de cet archipel désolé. Il dut rebrousser chemin Mais, au lieu de regagner l’île de France, il débarqua dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Il savait y trouver en abondance des citrons, des limons, des ananas, du pourpier et d’autres antiscorbutiques, ainsi que de la viande fraîche.

Un aventurier, dont l’histoire est assez singulière, Beniowski, venait d’y créer pour la France un établissement. Mais il manquait de tout. Kerguelen lui fournit des affûts de campagne, des briques à four, des outils de fer, des chemises, des couvertures, et enfin il lui fit construire par ses charpentiers un magasin à vivres.

Trente-cinq hommes de l’équipage du _Roland_ étaient morts depuis qu’il avait quitté les terres australes. Que Kerguelen restât huit jours de plus dans ces parages, cent hommes auraient sûrement péri!

A son retour en France, pour tant de fatigues vaillamment supportées, Kerguelen ne recueillit que la haine et la calomnie. Le déchaînement fut tel contre lui qu’un de ses officiers ne craignit pas de publier un mémoire, dans lequel tous les faits étaient envisagés sous le jour le plus défavorable, et où toute la responsabilité de l’insuccès retombait sur Kerguelen. Nous ne voulons pas dire que celui-ci n’ait eu aucun tort, mais nous considérons comme profondément injuste le jugement du conseil de guerre qui le cassait de son grade et le condamnait à la détention dans le château de Saumur. Cette condamnation fut, sans doute, trouvée excessive, et le gouvernement y reconnut plus d’animosité que de justice, car Kerguelen fut rendu quelques mois après à la liberté. Le grand argument qu’on avait employé contre lui avait été l’abandon d’une chaloupe et de son équipage aux terres australes, équipage qui n’avait été sauvé que par le retour inopiné et fortuit de la _Fortune_. Il faut croire que ce fait avait encore été singulièrement travesti, car il existe une lettre de l’officier abandonné, M. de Rosily, plus tard vice-amiral, qui redemandait à servir sous les ordres de Kerguelen.

Le récit de ces deux campagnes est extrait de l’apologie publiée par Kerguelen pendant sa détention, ouvrage que le gouvernement fit saisir, et qui, par cela même, est devenu extrêmement rare.

Il faut aborder maintenant le récit d’expéditions qui, si elles n’amenèrent pas de découvertes, eurent, du moins, une importance capitale, en ce sens qu’elles contribuèrent à la rectification des cartes, au progrès de la navigation et de la géographie, mais surtout en ce qu’elles résolurent un problème depuis longtemps cherché: la détermination des longitudes en mer.

Pour déterminer la position d’une localité, il faut obtenir sa latitude, c’est-à-dire sa distance au nord ou au sud de l’équateur, et sa longitude, en d’autres termes son éloignement à l’est ou à l’ouest de quelque méridien connu.

A cette époque, pour calculer la position d’un navire, on n’avait que le loch, qui, jeté à la mer, mesurait la distance que celui-ci avait parcourue en une demi-minute; on en déduisait proportionnellement la vitesse du navire à l’heure; mais le loch est loin d’être immobile, et la vitesse du bâtiment n’est pas toujours la même. Il y avait donc là deux sources très importantes d’erreurs.

Quant à la direction de la route, elle était donnée par la boussole ou compas. Or, tout le monde sait que la boussole est soumise à des variations, que le bâtiment ne suit pas toujours la route indiquée par elle; et il n’est jamais facile de déterminer la valeur de la dérive.

Ces inconvénients une fois connus, il s’agissait de trouver une méthode qui en fût exempte.

Avec l’octant de Hadley, on parvenait bien à déterminer sa latitude à une minute près, c’est-à-dire à un tiers de lieue. Mais il ne fallait pas songer même à cette exactitude approximative pour trouver les longitudes.

Que l’on pût réduire à des lois simples et invariables les différents phénomènes de variation de l’aiguille aimantée, tant en inclinaison qu’en déclinaison, alors ce serait facile. Mais sur quoi s’appuyer? On savait bien que, dans la mer des Indes, entre Bourbon, Madagascar et Rodrigue, quatre degrés de variation dans la déclinaison de l’aiguille répondaient à environ cinq degrés de variation dans la longitude; mais ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que la déclinaison de l’aiguille aimantée est sujette dans les mêmes lieux à des variations dont on ne connaissait pas les causes.

«Une déclinaison de douze degrés, du nord à l’ouest, indiquait il y a vingt ans, dit Verdun de la Crenne, qui écrit en 1778, une longitude de 61° à l’ouest de Paris, dans une latitude donnée; il est très possible que, depuis vingt ans, la déclinaison ait varié de deux degrés, ce qui produirait deux degrés et demi ou près de cinquante lieues marines d’erreur sur la longitude qu’on voudrait conclure de cette déclinaison.»

Si l’on connaît l’heure du bord, nous voulons dire l’heure vraie que l’on doit compter sur le méridien du navire à l’instant d’une observation quelconque, et si l’on sait au même instant l’heure du port duquel on a appareillé ou celle d’un méridien connu, la différence des heures donnera évidemment celle des méridiens, à raison de quinze degrés par heure ou d’un degré par quatre minutes de temps. Le problème des longitudes peut donc se réduire à celui de déterminer, pour un instant donné, l’heure d’un méridien connu quelconque.

Pour cela, il s’agissait d’avoir une montre ou une horloge qui conservât un isochronisme parfait, malgré l’état de la mer et les différences de température.

Bien des recherches avaient été faites en ce sens. Besson, au XVIe siècle, Huyghens, au XVIIe siècle, puis Sully, Harrisson, Dutertre, Gallonde, Rivas, Le Roy et Ferdinand Berthoud avaient essayé ou poursuivaient encore la solution de ce problème.

En outre, les gouvernements anglais et français, pénétrés des services que rendrait un instrument parfait, avaient promis des récompenses élevées, et l’Académie des Sciences avait ouvert un concours solennel. En 1765, Le Roy présenta deux montres à ce concours, tandis que Berthoud, qui travaillait pour le roi, était forcé de s’abstenir. Les montres de Le Roy sortirent victorieuses des épreuves auxquelles elles furent soumises sur terre. Il s’agissait de voir si elles se comporteraient aussi bien à la mer.

Le marquis de Courtanvaux fit construire, à ses frais, la frégate légère _l’Aurore_ pour servir à cette épreuve. Mais Le Roy trouva lui-même qu’une tournée en mer, avec arrêts à Calais, Dunkerque, Rotterdam, Amsterdam et Boulogne, qui n’avait duré que du 23 mai au 29 août, était bien trop courte, et il demanda une seconde épreuve. Cette fois, ses montres furent embarquées sur la frégate _l’Enjouée_, qui, partie du Havre, relâcha à Saint-Pierre près de Terre-Neuve, à Salé en Afrique, à Cadix, et rentra à Brest, après quatre mois et demi de voyage. L’épreuve était sérieuse, les latitudes avaient varié ainsi que l’état de la mer. Si la montre ne s’était pas dérangée, elle méritait le prix. Il fut, en effet, décerné à Le Roy.

Cependant, l’Académie savait que d’autres artistes s’occupaient des mêmes recherches, et qu’ils n’avaient pu mettre au concours pour différents motifs. Elle proposa donc le même sujet pour prix en 1771 et le doubla pour 1773.

F. Berthoud croyait avoir atteint la perfection, mais il fallait à sa montre la consécration d’un long voyage sur mer.

Une frégate de 18 canons, l’_Isis_, fut armée à Rochefort pendant les derniers mois de 1768, et le commandement en fut confié au chevalier d’Eveux de Fleurieu, connu plus tard sous le nom de Claret de Fleurieu. Fleurieu, alors enseigne de vaisseau, était déjà, quoiqu’il n’eût encore que trente ans, un savant distingué. Nous avons eu déjà l’occasion de citer son nom, nous la trouverons encore plus d’une fois. Pour le moment, Fleurieu, épris de mécanique, avait aidé Berthoud dans ses travaux; mais, pour qu’on ne pût suspecter son désintéressement, il s’adjoignit plusieurs officiers afin d’observer la marche de la montre qui lui était confiée.

Partie au mois de novembre 1768, l’_Isis_ relâcha successivement à Cadix, aux Canaries, à Gorée, aux îles du Cap-Vert, à la Martinique, à Saint-Domingue, à Terre-Neuve, aux Canaries, à Cadix, et rentra à l’île d’Aix, le 31 octobre 1769.

Les montres, transportées dans des climats alternativement froids, chauds et tempérés, avaient éprouvé toutes les vicissitudes de la température, en même temps qu’elles avaient été exposées à toute l’agitation de la mer pendant la saison la plus rude de l’année.

A la suite de cette épreuve, dont il était sorti à son honneur, Berthoud obtint le brevet et la pension d’inspecteur des montres marines.

Mais cette campagne avait eu d’autres résultats qui nous touchent bien plus directement. Fleurieu avait fait nombre d’observations astronomiques et de relevés hydrographiques, qui lui permettaient de juger en connaissance de cause, et de condamner les cartes de son temps.

«J’ai répugné longtemps, dit-il dans le récit de son voyage, à faire une critique détaillée des cartes du Dépôt; je voulais me borner à indiquer les nouvelles déterminations, d’après lesquelles on devait les rectifier; mais les erreurs sont si multipliées, si dangereuses, que je me serais cru coupable envers les marins si je négligeais de leur en faire connaître tout le détail....»

Un peu plus loin, il critique avec raison les cartes d’un géographe qui avait eu son heure de réputation.

«Je n’entreprendrai pas, dit-il, de rapporter ici toutes les erreurs que j’ai reconnues dans les cartes de M. Bellin. L’énumération en est infinie. Je me contenterai seulement, pour prouver la nécessité du travail auquel je me suis livré, d’indiquer les fautes qui méritent une attention particulière, soit qu’on veuille comparer les positions de certains lieux prises sur ses cartes à celles qu’elles auraient dû avoir si _M. Bellin eût voulu faire usage des observations astronomiques qui ont été publiées en différents temps_, soit que l’on compare d’autres positions à celles que nous avons déterminées par nos propres observations.»

Enfin, il termine, après avoir relevé une longue liste d’erreurs dans la situation des localités les plus fréquentées de l’Europe, de la côte d’Afrique et de l’Amérique, par ces quelques mots si judicieux:

«En jetant les yeux sur le tableau des diverses erreurs que je viens de relever dans les cartes de M. Bellin, on se sent entraîné vers une réflexion, triste à la vérité, mais à laquelle il est nécessaire de s’arrêter: si les cartes qui contiennent la partie du globe la mieux connue, pour laquelle on avait le plus d’observations, sont encore si éloignées d’être exactes, quelle exactitude pouvons-nous attendre des cartes qui représentent des côtes et des îles moins fréquentées, dessinées et placées d’après une estime vague et des conjectures hasardées?»

Jusqu’alors, les montres avaient été examinées séparément et par des commissaires différents. Il s’agissait maintenant de les soumettre, en même temps, aux mêmes épreuves et de voir celles qui en sortiraient victorieuses. Dans ce but, la frégate _la Flore_ fut armée à Brest, et le commandement en fut remis à un officier des plus distingués, à Verdun de la Crenne, qui devait devenir chef d’escadre en 1786. Cadix, Madère, les Salvages, Ténériffe, Gorée, la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique et la plupart des petites Antilles, Saint-Pierre, Terre-Neuve, l’Islande, que nos explorateurs eurent quelque peine à trouver, les Féroë, le Danemark et Dunkerque, telles furent les étapes de cette campagne. Le récit que Verdun de la Crenne en publia abonde, comme celui de Fleurieu, en rectifications de tout genre. On y voit avec quel soin et quelle régularité les sondages étaient faits, avec quelle exactitude les côtes étaient relevées. Mais ce qu’on y rencontre non sans un vif intérêt, et ce qui fait défaut à la publication de Fleurieu, ce sont les descriptions du pays, les réflexions critiques sur les mœurs et les usages des différents peuples.

Parmi les informations les plus intéressantes, éparses dans ces deux gros in-4o, il faut citer celles sur les Canaries et leurs anciens habitants, sur les Sérères et les Yolofs, sur l’Islande, sur l’état du Danemark, et les réflexions encore si actuelles de Verdun au sujet du méridien de l’île de Fer.

«C’est le méridien le plus occidental de ces îles, dit-il, que Ptolémée choisit pour premier méridien... Il lui était très facile, sans doute, de choisir pour premier méridien celui d’Alexandrie; mais ce grand homme conçut qu’un tel choix ne procurerait aucun honneur réel à sa patrie; que Rome et d’autres villes ambitionneraient, peut-être, cet honneur imaginaire; que chaque géographe, chaque auteur de relation de voyages, choisissant arbitrairement son premier méridien, cela ne pourrait qu’engendrer de la confusion ou, du moins, de l’embarras dans l’esprit du lecteur...»

On voit que Verdun envisageait de haut cette question du premier méridien, comme le font aujourd’hui tous les esprits véritablement désintéressés. C’est un titre de plus à notre sympathie.

Terminons en disant avec cet auteur: «Les montres sortirent de ces épreuves à leur honneur; elles avaient supporté le froid et le chaud, l’immobilité et les secousses, tant celles du bâtiment,--lorsqu’il s’était échoué à Antigoa,--que les décharges de l’artillerie; en un mot, elles ont rempli les espérances que nous avions conçues, elles méritent la confiance des navigateurs, enfin elles sont d’un très bon usage pour la détermination des longitudes en mer.»

La solution du problème était trouvée.

II

Expédition de La Pérouse.--L’île Sainte-Catherine.--La Concepcion.--Les îles Sandwich.--Reconnaissance de la côte d’Amérique.--Le port des Français.--Perte de deux embarcations.--Monterey et les Indiens de la Californie.--Relâche à Macao.--Cavite et Manille.--En route pour la Chine et le Japon.--Formose.--L’île de Quelpaert.--La côte de Tartarie.--La baie de Ternay.--Les Tartares de Saghalien.--Les Orotchys.--Détroit de La Pérouse.--Bal au Kamtschatka.--L’archipel des Navigateurs. --Massacre de M. de Langle et de plusieurs de ses compagnons. --Botany-Bay.--Cessation des nouvelles de l’expédition. --D’Entrecasteaux est envoyé à la recherche de La Pérouse. --Fausses nouvelles.--Le canal d’Entrecasteaux.--La côte de Nouvelle-Calédonie.--La terre des Arsacides.--Les naturels de Bouka.--Relâche au port Carteret.--Les îles de l’Amirauté.--Relâche à Amboine.--La terre de Leuwin.--La terre de Nuyts.--Relâche en Tasmanie.--Fête aux îles des Amis.--Détails sur la visite de La Pérouse à Tonga-Tabou. --Relâche à Balade.--Traces du passage de La Pérouse à la Nouvelle-Calédonie.--Vanikoro.--Triste fin de l’expédition.

Le voyage de Cook n’était encore connu que par la mort de ce grand navigateur, lorsque le gouvernement français voulut mettre à profit les loisirs que procurait à sa marine la paix récemment conclue. Une noble émulation semblait s’être emparée de nos officiers, jaloux des succès acquis sur un autre théâtre par leurs éternels rivaux, les Anglais. A qui donner le commandement de cette importante expédition? Les concurrents de mérite ne manquaient pas. C’est là que gisait la difficulté.

Le choix du ministre s’arrêta sur Jean-François Galaup de La Pérouse, que ses importants services militaires avaient rapidement élevé au grade de capitaine de vaisseau. Pendant la dernière guerre, il avait été chargé de la très délicate mission de détruire les établissements de la compagnie anglaise dans la baie d’Hudson, et il s’était acquitté de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir professionnel. On lui donna comme second M. de Langle, qui l’avait vaillamment secondé pendant l’expédition de la baie d’Hudson.

Un nombreux état-major fut embarqué sur les deux frégates _la Boussole_ et _l’Astrolabe_. Sur la _Boussole_, c’étaient La Pérouse, de Clonard qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, l’ingénieur Monneron, le géographe Bernizet, le chirurgien Rollin, l’astronome Lepaute-Dagelet de l’Académie des Sciences, le physicien Lamanon, les dessinateurs Duché de Vancy et Prevost le jeune, le botaniste Collignon, l’horloger Guery. Sur l’_Astrolabe_, outre son commandant, le capitaine de vaisseau de Langle, on comptait le lieutenant de Monti qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, et l’illustre Monge, qui, heureusement pour la science, débarqua à Ténériffe le 29 août 1785.

L’Académie des Sciences et la Société de Médecine avaient remis au ministre de la marine des mémoires, dans lesquels ils attiraient l’attention des voyageurs sur divers points. Enfin, Fleurieu, alors directeur des ports et arsenaux de la marine, avait dressé lui-même les cartes qui devaient servir pour cette campagne, et y avait joint un volume entier des notes les plus savantes et de discussions sur les résultats de tous les voyages connus depuis ceux de Christophe Colomb.

Les deux bâtiments emportaient une prodigieuse quantité d’objets d’échange, un énorme approvisionnement de vivres et d’effets, un «boat» ponté d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, des mâts, un jeu de voiles et des manœuvres de rechange.

Les deux frégates mirent à la voile le 1er août 1785, et mouillèrent à Madère, treize jours plus tard. Les Français y furent accueillis par les résidents anglais avec une courtoisie et une affabilité qui les surprirent et les charmèrent tout à la fois. Le 19, La Pérouse relâcha à Ténériffe.

«Les différentes observations de MM. de Fleurieu, Verdun et Borda ne laissent rien à désirer, dit-il, sur les îles de Madère, Salvages et Ténériffe. Aussi les nôtres n’ont-elles eu pour objet que la vérification de nos instruments...»

On voit par cette phrase que La Pérouse savait rendre justice aux travaux de ses devanciers. Ce ne sera pas la dernière fois que nous aurons à le constater.

Tandis que les astronomes occupaient leur temps à déterminer la marche des montres astronomiques, les naturalistes, avec plusieurs officiers, faisaient une ascension du Pic et recueillaient quelques plantes curieuses. Monneron était parvenu à mesurer la hauteur de cette montagne avec bien plus d’exactitude que ses devanciers, Herberdeen, Feuillée, Bouguer, Verdun et Borda, qui lui attribuaient respectivement 2409, 2213, 2100 et 1904 toises. Malheureusement, ce travail, qui aurait mis fin aux contestations, n’est jamais parvenu en France.

Le 16 octobre, furent aperçues les îles, ou plutôt les rochers de Martin-Vas. La Pérouse détermina leur position et fit ensuite route au plus près, vers l’île de la Trinité, qui n’était distante que d’environ neuf lieues dans l’ouest. Le commandant de l’expédition, espérant y trouver de l’eau, du bois et quelques vivres, dépêcha une chaloupe à terre avec un officier. Celui-ci s’aboucha avec le gouverneur portugais, dont la garnison était composée d’à peu près deux cents hommes, dont quinze vêtus d’un uniforme, et les autres d’une seule chemise. Le dénuement de la place était visible, et les Français durent se rembarquer sans avoir rien pu obtenir.

Après avoir vainement cherché l’île de l’Ascension, l’expédition gagna l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil.

«Après quatre-vingt-seize jours de navigation, lit-on dans la relation du voyage publiée par le général Millet-Mureau, nous n’avions pas un seul malade; la différence des climats, les pluies, les brumes, rien n’avait altéré la santé des équipages, mais nos vivres étaient d’une excellente qualité. Je n’avais négligé aucune des précautions que l’expérience et la prudence pouvaient m’indiquer: nous avions eu en outre le plus grand soin d’entretenir la gaieté en faisant danser les équipages chaque soir, lorsque le temps le permettait, depuis huit heures jusqu’à dix.