Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 24
«Nous tentâmes de les gagner par de petits présents; ils rejetèrent avec mépris tout ce qu’on leur présenta, même le fer, les miroirs, des mouchoirs et des morceaux de toile. On leur fit voir des poules et des canards qu’on avait apportés du vaisseau, pour leur faire entendre qu’on désirait en acheter d’eux. Ils prirent ces bêtes, qu’ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec un air de colère.»
Il y avait déjà une heure qu’on essayait de gagner ces sauvages, lorsque Marion et Du Clesmeur débarquèrent. On leur présenta aussitôt un brandon enflammé, et ceux-ci n’hésitèrent pas à allumer un bûcher tout préparé, dans la persuasion que c’était une cérémonie pacifique. Ils se trompaient, car les naturels se retirèrent aussitôt, et firent voler une grêle de pierres qui blessèrent les deux commandants. On leur répondit par quelques coups de fusil, et tout le monde se rembarqua.
Lors d’une nouvelle tentative de débarquement, à laquelle s’opposèrent les sauvages avec une grande bravoure, il fallut répondre à leur agression par une fusillade qui en blessa plusieurs et en tua un. Les hommes prirent terre aussitôt et poursuivirent les naturels, qui n’essayèrent pas de résister.
Deux détachements furent ensuite envoyés à la découverte d’une aiguade et d’arbres propres à refaire la mâture du _Castries_. Six jours se passèrent à ces recherches infructueuses. Toutefois, ils ne furent pas perdus pour la science, car on fit nombre d’observations curieuses.
«Par les tas considérables de coquillages que nous avons trouvés de distance en distance, dit Crozet, nous avons jugé que la nourriture ordinaire des sauvages était des moules, des pinnes-marines, des peignes, des cames et divers coquillages semblables.»
N’est-il pas singulier de retrouver à la Nouvelle-Zélande ces débris de cuisine si communs sur les côtes scandinaves et que nous avons déjà signalés dans l’isthme de Panama? L’homme n’est-il pas partout le même, et les mêmes besoins ne lui inspirent-ils pas les mêmes actes?
Voyant qu’il était inutile de passer plus de temps à chercher de l’eau et du bois afin de remâter le _Castries_ et de radouber le _Mascarin_ qui faisait beaucoup d’eau, Marion appareilla le 10 mars pour la Nouvelle-Zélande, qu’il atteignait quatorze jours plus tard.
Découverte en 1642 par Tasman, visitée en 1772 par Cook et Surville, cette terre commençait à être connue.
Les deux bâtiments atterrirent près du mont Egmont; mais le rivage était tellement accore en cet endroit, que Marion fit regagner le large et revint prendre connaissance de la terre, le 31 mars, par 36° 30′ de latitude. Il prolongea alors la côte, et, malgré les vents contraires, remonta dans le nord jusqu’aux îles des Trois-Rois. Il n’y avait pas moyen d’y aborder. Il fallut donc rallier la grande terre, et l’ancre fut jetée auprès du cap Maria-Van-Diemen, extrémité la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Le mouillage était mauvais, comme il fut facile de s’en apercevoir, et, après diverses tentatives, Marion s’arrêta, le 11 mai, à la baie des îles de Cook.
Des tentes furent dressées dans une des îles, où l’on trouva du bois et de l’eau, et les malades y furent installés sous la garde d’un fort détachement. Les naturels vinrent aussitôt à bord, quelques-uns même y couchèrent, et les échanges, facilités par l’usage d’un vocabulaire de Taïti, se firent bientôt sur une grande échelle.
«Je remarquai avec étonnement, dit Crozet, parmi les sauvages qui vinrent à bord des vaisseaux dès les premiers jours, trois espèces d’hommes, dont les uns, qui paraissaient les vrais indigènes, sont d’un blanc tirant sur le jaune; ceux-ci sont les plus grands, et leur taille ordinaire est de cinq pieds neuf à dix pouces, leurs cheveux noirs sont lisses et plats; des hommes plus basanés et un peu moins grands, les cheveux un peu crépus; enfin de véritables nègres à têtes cotonnées et moins grands que les autres, mais en général plus larges de poitrine. Les premiers ont très peu de barbe et les nègres en ont beaucoup.»
Observations curieuses, dont la justesse devait être vérifiée plus tard.
Il est inutile de s’étendre sur les mœurs des Néo-Zélandais, sur leurs villages fortifiés dont Marion donne une minutieuse description, sur leurs armes, leurs vêtements et leur nourriture; ces détails sont déjà connus des lecteurs.
Les Français avaient trois postes à terre: celui des malades sur l’île Matuaro; un second sur la grande terre, qui servait d’entrepôt et de point de communication avec le troisième, c’est-à-dire l’atelier des charpentiers, établi à deux lieues plus loin, au milieu des bois. Les gens de l’équipage, séduits par les caresses des sauvages, faisaient de longues courses dans l’intérieur et recevaient partout un cordial accueil. Enfin, la confiance s’établit si bien, que, malgré les représentations de Crozet, Marion ordonna de désarmer les chaloupes et les canots lorsqu’ils iraient à terre. Imprudence impardonnable dans le pays où Tasman avait dû nommer «baie des Assassins» le premier endroit où il eût atterri, où Cook avait trouvé des anthropophages et failli être massacré!
Le 8 juin, Marion descendit à terre, où il fut accueilli avec des démonstrations d’amitié plus grandes encore que d’habitude. On le proclama grand chef du pays, et les naturels lui placèrent dans les cheveux quatre plumes blanches, insignes de la souveraineté. Quatre jours plus tard, Marion descendit de nouveau à terre avec deux jeunes officiers, MM. de Vaudricourt et Le Houx, un volontaire et le capitaine d’armes, quelques matelots, en tout dix-sept personnes.
Le soir, personne ne revint au vaisseau. On n’en fut pas inquiet, car on connaissait les mœurs hospitalières des sauvages. On crut seulement que Marion avait couché à terre pour être plus à portée de visiter le lendemain les travaux de l’atelier.
Le 13 juin, le _Castries_ envoya sa chaloupe faire l’eau et du bois pour sa consommation journalière. A neuf heures, un homme fut aperçu qui nageait vers les vaisseaux. On lui envoya un bateau pour le ramener à bord. C’était un des chaloupiers, le seul qui eût échappé au massacre de tous ses camarades. Il avait reçu deux coups de lance dans le côté et était fort maltraité.
D’après son récit, les sauvages avaient tout d’abord montré des dispositions aussi amicales que d’habitude. Ils avaient même transporté à terre sur leurs épaules les matelots qui craignaient de se mouiller. Puis, lorsque ceux-ci se furent dispersés pour ramasser leurs paquets de bois, les indigènes avaient reparu, armés de lances, de casse-têtes et de massues, et s’étaient jetés, au nombre de sept ou huit, sur chacun des matelots. Pour lui, il n’avait été attaqué que par deux hommes, qui l’avaient blessé de deux coups de lance, et comme par bonheur il n’était pas très loin de la mer, il avait pu fuir jusqu’au rivage, où il s’était caché au milieu des broussailles. De là, il avait assisté au massacre de tous ses compagnons. Les sauvages les avaient ensuite dépouillés, leur avaient ouvert le ventre et commençaient à les couper en morceaux, lorsqu’il était sorti sans bruit de sa cachette et s’était jeté à l’eau dans l’espoir de gagner le navire à la nage.
Les seize hommes du canot qui accompagnaient Marion et dont on n’avait pas de nouvelles avaient-ils éprouvé le même sort? C’était vraisemblable. En tout cas, il fallait, sans perdre une minute, prendre des mesures pour sauver les trois postes établis à terre.
Le chevalier Du Clesmeur prit aussitôt le commandement, et c’est grâce à son énergie que le désastre ne fut pas plus grand.
La chaloupe du _Mascarin_ fut armée et expédiée à la recherche du canot de Marion et de sa chaloupe, avec ordre d’avertir tous les postes et de se porter au secours du plus éloigné, l’atelier où l’on façonnait les mâts et les espars. En route, sur le littoral, furent découvertes les deux embarcations, près du village de Tacoury; elles étaient entourées de sauvages, qui les avaient pillées, après avoir égorgé les matelots.
Sans s’arrêter à essayer de reprendre les embarcations, l’officier fit force de rames, afin d’arriver à temps à l’atelier. Le poste, heureusement, n’avait pas encore été assailli par les naturels. Les travaux furent aussitôt arrêtés, les outils et les armes rassemblés, les fusils chargés, et les objets qu’on ne pouvait emporter furent enterrés sous les débris de la baraque, à laquelle on mit le feu.
Puis la retraite s’opéra au milieu de plusieurs troupes de sauvages, qui répétaient ces sinistres paroles: «_Tacouri maté Marion_, Tacouri a tué Marion!» Deux lieues furent ainsi faites, sans qu’aucune agression eût été tentée contre les soixante hommes dont se composait le détachement.
Lorsqu’on arriva à la chaloupe, les sauvages se rapprochèrent. Crozet fit embarquer tout d’abord les matelots chargés de paquets, puis, traçant une ligne par terre, il fit comprendre que le premier qui la franchirait serait immédiatement passé par les armes. Ordre fut alors donné de s’asseoir, et ce fut un spectacle imposant que celui de ce millier de naturels obéissant sans résister, malgré leur désir de se précipiter sur une proie qu’ils voyaient leur échapper!
Crozet s’embarqua le dernier. Il n’eut pas plus tôt mis le pied dans la chaloupe, que le cri de guerre retentit, les javelots et les pierres furent lancés de toutes parts. Aux démonstrations menaçantes avaient succédé les hostilités, et les sauvages entraient dans l’eau pour mieux ajuster leurs adversaires. Crozet se vit alors dans la nécessité de faire sentir à ces malheureux la supériorité de ses armes et fit commencer le feu. Les Néo-Zélandais, voyant tomber leurs camarades morts ou blessés sans qu’ils parussent avoir été touchés, demeuraient stupides. Tous auraient été tués, si Crozet n’eût mis fin au massacre.
Les malades furent ramenés à bord sans accident, et le poste, renforcé et se tenant sur ses gardes, ne fut pas inquiété.
Le lendemain, les naturels, qui possédaient sur l’île Matuaro un village important, tentèrent d’empêcher les matelots de faire l’eau et le bois dont ils avaient besoin. Ceux-ci marchèrent alors contre eux la bayonnette au fusil et les poursuivirent jusqu’à leur village, où ils se renfermèrent. On entendait la voix des chefs qui les excitaient au combat. Le feu commença dès qu’on fut arrivé à portée de pistolet de la porte du village, et il fut si bien dirigé, que les chefs furent les premières victimes. Dès qu’ils les virent tomber, les naturels prirent la fuite. On en tua une cinquantaine, on culbuta le reste dans la mer, et le village fut brûlé.
Il ne fallait plus songer à amener sur la plage ces beaux mâts faits avec les cèdres qu’on avait eu tant de peine à abattre, et, pour refaire la mâture, on dut se contenter d’un assemblage de pièces de bois embarquées sur les vaisseaux. Quant à l’approvisionnement de sept cents barriques d’eau et de soixante-dix cordes de bois de chauffage indispensables pour le voyage, comme il ne restait plus qu’une chaloupe, il ne fallut pas moins d’un mois pour l’achever.
Cependant, on n’était pas exactement fixé sur le sort du capitaine Marion et des hommes qui l’accompagnaient. Un détachement bien armé se rendit donc au village de Tacouri.
Le village était abandonné. On n’y trouva que quelques vieillards qui n’avaient pu suivre leurs camarades fugitifs et qui étaient assis à la porte de leurs maisons. On voulut les capturer. Un d’eux alors, sans paraître beaucoup s’émouvoir, frappa un soldat avec un javelot qu’il tenait à la main. On le tua, mais on ne fit aucun mal aux autres, qu’on laissa dans le village. Toutes les maisons furent fouillées soigneusement. On trouva dans la cuisine de Tacouri le crâne d’un homme qui avait été cuit depuis peu de jours, où il restait encore quelques parties charnues, dans lesquelles se voyaient l’empreinte des dents des anthropophages. On y vit aussi un morceau de cuisse humaine, qui tenait à une broche de bois, et qui était aux trois quarts mangé.
Dans une autre maison, on trouva une chemise, qu’on reconnut avoir appartenu à l’infortuné Marion. Le col de cette chemise était tout ensanglanté, et l’on y voyait trois ou quatre trous également tachés de sang sur le côté. Dans différentes autres maisons, furent saisis une partie des vêtements et les pistolets du jeune de Vaudricourt, qui avait accompagné son commandant, puis les armes du canot et un tas de lambeaux des hardes des malheureux matelots.
Le doute n’était malheureusement plus possible. Procès-verbal fut dressé de la mort des victimes, et le chevalier Du Clesmeur rechercha dans les papiers de Marion quels étaient ses projets pour la continuation du voyage. Il n’y trouva que les instructions données par l’intendant de l’île de France.
L’état-major fut alors assemblé, et, vu l’état lamentable des bâtiments, il fut décidé qu’on abandonnerait la recherche de nouvelles terres, qu’on gagnerait les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, puis les Mariannes et les Philippines, où l’on avait chance de se débarrasser de la cargaison, avant de rentrer à l’île de France.
Le 14 juillet, le port de la Trahison,--c’est ainsi que Du Clesmeur nomma la baie des îles,--fut quitté, et les navires se dirigèrent vers les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, au nord desquelles ils passèrent le 6 août. La navigation fut favorisée par un temps splendide, circonstance heureuse, car le scorbut avait fait de tels ravages parmi les matelots qu’il en restait bien peu en état de travailler.
Enfin, le 20 septembre, fut découverte l’île de Guaham, la plus grande des Mariannes, où il ne fut possible de mouiller que sept jours plus tard.
La relation publiée par Crozet contient des détails très précis et très circonstanciés sur cette île, ses productions et ses habitants. Nous n’en retiendrons que cette phrase aussi courte qu’explicite:
«L’île de Guaham, dit-il, nous a paru un paradis terrestre; l’air y est excellent, les eaux sont bonnes, les légumes et les fruits parfaits, les troupeaux de bœufs innombrables, ainsi que ceux de cabris, de cochons; toute espèce de volailles y est multipliée à l’infini.»
Parmi les productions, Crozet cite le «rima», dont le fruit est bon à manger lorsqu’il est parvenu à toute sa grosseur et qu’il est encore vert.
«C’est dans cet état, dit-il, que ces insulaires le cueillent pour le manger. Ils le dépouillent de sa peau raboteuse et le coupent par tranches comme un morceau de pain. Lorsqu’ils veulent le conserver, ils le coupent par tranches circulaires et, dans cette forme de galette très mince, ils le font sécher au soleil ou au four. Ce biscuit naturel conserve sa qualité de pain pendant plusieurs années et beaucoup plus longtemps que notre meilleur biscuit de vaisseau.»
Du port d’Agana, Crozet gagna les Philippines, où il mouilla à Cavite, dans la baie de Manille. C’est en cet endroit que le _Castries_ et le _Mascarin_ se quittèrent pour rentrer séparément à l’île de France.
Quelques années auparavant, un vaillant officier de la marine militaire, le chevalier Jacques-Raymond de Giron de Grenier, qui appartenait à cette pléiade d’hommes distingués, les Chazelle, les Borda, les Fleurieu, les Du Maitz de Goimpy, les Chabert, les Verdun de la Crenne, qui contribuèrent avec tant de zèle aux progrès de la navigation et de la géographie, avait utilisé ses loisirs pendant une station à l’île de France pour explorer les mers avoisinantes. Sur la corvette _l’Heure du Berger_, il avait fait une croisière très fructueuse, rectifiant les positions de l’écueil de Saint-Brandon, du banc de Saya-de-Malha, reconnaissant en détail, dans les Séchelles, les îles Saint-Michel, Rocquepire, Agalega, corrigeant la carte des îles d’Adu et de Diego-Garcia. S’appuyant alors sur les rapports des courants avec les vents de mousson, qu’il avait étudiés spécialement, il proposa une route abrégée et constante pour aller de l’île de France aux Indes. C’était une économie de huit cents lieues de chemin; la chose valait la peine qu’on l’étudiât sérieusement.
Le ministre de la marine, qui avait vu la proposition de Grenier bien accueillie par l’Académie de Marine, résolut de confier le soin de l’examiner à quelque officier de vaisseau qui eût l’habitude de ce genre de travaux.
Ce fut Yves-Joseph de Kerguelen qui fut choisi. Pendant les deux campagnes de 1767 et 1768, pour l’encouragement et la protection de la pêche de la morue aux côtes d’Islande, ce navigateur avait levé le plan d’un grand nombre de ports et de rades, réuni beaucoup d’observations astronomiques, rectifié la carte de l’Islande et recueilli sur ce pays encore très peu connu une foule d’observations aussi exactes qu’intéressantes. C’est ainsi qu’on lui devait les premiers détails authentiques sur les «geysers», ces sources d’eau chaude qui s’élèvent parfois à de grandes hauteurs, et des renseignements curieux touchant l’existence de bois fossiles qui prouvent qu’à une époque géologique antérieure, l’Islande, aujourd’hui complètement dépourvue d’arbres, possédait d’immenses forêts.
En même temps, Kerguelen avait publié des détails très nouveaux sur les mœurs, les usages et les coutumes des habitants.
«Les femmes, disait-il, ont des robes, des camisoles et des tabliers d’un drap appelé _wadmel_, qui se fait en Islande; elles mettent par-dessus leur camisole une robe très ample, assez semblable à celle des jésuites, mais elle ne descend pas si bas que les jupes qu’elle laisse voir. Cette robe est de différente couleur, mais plus souvent noire; on la nomme _hempe_. Elle est garnie d’un ruban de velours ou de quelque autre ornement.... Leur coiffure a l’air d’une pyramide ou d’un pain de sucre de deux ou trois pieds de hauteur. Elles se coiffent avec un grand mouchoir d’une très grosse toile, qui se tient tout droit, qui est couvert d’un autre mouchoir plus fin qui forme la figure que je viens de dire....»
Enfin, cet officier avait réuni des documents très sérieux sur le Danemark, les Lapons, les Samoyèdes et les archipels des Féroë, des Orcades et des Shetland, qu’il avait explorés en détail.
Kerguelen, chargé de reconnaître la route proposée par Grenier, demanda au ministre de mettre à profit son armement pour aller reconnaître les terres australes découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier.
L’abbé Terray, qui venait de succéder au duc de Praslin, lui donna le commandement du vaisseau _le Berryer_, qui emporta de Lorient pour quatorze mois de vivres, trois cents hommes d’équipage et quelques munitions destinées à l’île de France. L’abbé Rochon était adjoint à Kerguelen pour faire des observations astronomiques.
Dès qu’il fut arrivé à l’île de France, le 20 août 1771, Kerguelen changea le _Berryer_ pour la flûte _la Fortune_, à laquelle fut réunie la petite flûte _le Gros-Ventre_, de seize canons avec cent hommes d’équipage sous le commandement de M. de Saint-Allouarn.
Aussitôt que ces deux bâtiments furent parés, Kerguelen mit à la voile et fit route au nord, afin de reconnaître l’archipel des îles Mahé. Pendant un orage furieux, les sondes jetées par la _Fortune_ accusèrent des profondeurs de moins en moins grandes, trente, dix-neuf, dix-sept, quatorze brasses. A ce moment, l’ancre fut jetée et tint bon jusqu’à la fin de l’orage.
«Le jour vint enfin nous tirer d’inquiétude, dit Kerguelen, nous ne vîmes ni terre ni rocher. Le _Gros-Ventre_ était à trois lieues sous le vent. Il ne pouvait concevoir que je fusse à l’ancre, car le bruit du tonnerre et des éclairs ne lui avait pas permis de distinguer ni d’entendre mes signaux.... En effet, il n’y a pas d’exemple qu’un bâtiment ait jamais mouillé la nuit, en pleine mer, sur un banc inconnu. J’appareillai et je me laissai dériver en sondant. Je trouvai longtemps quatorze, puis vingt, vingt-cinq, et vingt-huit brasses. Je perdis tout à coup le fond, ce qui prouve que c’est le sommet d’une montagne. Ce banc nouveau, que j’ai nommé Banc de la Fortune, gît nord-ouest et sud-est; il est par 7° 16′ de latitude sud, et 55° 50′ de longitude est.»
La _Fortune_ et le _Gros-Ventre_ s’élevèrent ensuite au cinquième degré sud, route recommandée par le chevalier de Grenier. Les deux commandants reconnurent que les vents soufflaient constamment de l’est en cette saison, gagnèrent les Maldives, et prolongèrent Ceylan depuis la Pointe de Galles jusqu’à la baie de Trinquemalay. Au retour, la mousson était changée. Les vents régnants étaient bien ceux de l’ouest et du sud-ouest, comme l’annonçait Grenier. La route que ce dernier proposait offrait donc des avantages incontestables. L’expérience est venue, depuis ce moment, si bien les démontrer, qu’on n’en suit plus d’autre.
Rentré le 8 décembre à l’île de France, Kerguelen accéléra tellement ses préparatifs de départ, qu’il put appareiller le 12 janvier 1772. Il fit route droit au sud, car, à supposer qu’il découvrît quelque terre dans cette direction, celle qui serait le moins éloignée serait évidemment la plus utile à notre colonie.
Dès le 1er février, de nombreux vols d’oiseaux semblèrent indiquer la proximité de la terre. La grêle succédait à la neige. On rencontrait à la fois gros temps, gros vent, grosse mer. La première terre fut reconnue le 12. Le lendemain, on en découvrit une seconde, et, bientôt après, un gros cap, très élevé. Le jour suivant, à sept heures du matin, le soleil ayant dissipé les nuages, on distingua très nettement une ligne de côtes qui s’étendait sur une longueur de vingt-cinq lieues. On était alors par 49° 40′ de latitude australe et 61° 10′ de longitude orientale.
Par malheur, les orages succédaient aux orages, et les deux bâtiments eurent grand mal à ne pas se laisser affaler sur la côte. Quant à Kerguelen, il fut emporté dans le nord par les courants, peu de temps après avoir détaché une embarcation qui devait essayer d’accoster.
«Me voyant si éloigné de terre, dit Kerguelen dans sa relation, j’examinai le parti que j’avais à prendre, je considérai que l’état de ma mâture ne me permettait pas de porter de la voile pour me relever de la côte, et que, n’ayant pas de chaloupe pour porter mes ancres, je m’exposais infiniment sur la côte, qu’il était presque impossible de retrouver dans les brumes le _Gros-Ventre_, dont j’étais séparé depuis plusieurs jours, d’autant plus que les vents avaient été toujours variables, et que nous avions essuyé une tempête.... Ces réflexions, jointes à ce que le _Gros-Ventre_ était un excellent bâtiment et qu’il avait sept mois de vivres, me déterminèrent à faire route pour l’île de France, où j’arrivai le 16 mars.»
Heureusement, il n’était rien arrivé de funeste au _Gros-Ventre_. Son canot avait eu le temps de revenir. M. de Boisguehenneuc, qui avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut trouvée en 1776 par le capitaine Cook.
Kerguelen repassa en France; mais le succès de sa campagne lui avait fait de nombreux ennemis. Leurs attaques devinrent encore plus vives, lorsqu’on vit que le roi le faisait capitaine de vaisseau et chevalier de Saint-Louis, le 1er janvier 1772. Les bruits les plus calomnieux se répandirent. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir coulé sa conserve _le Gros-Ventre_, pour être seul à tirer bénéfice des découvertes qu’il avait faites de concert avec M. de Saint-Allouarn.
Cependant, toutes ces criailleries n’influencèrent pas le ministère, qui résolut de confier le commandement d’une seconde expédition à Kerguelen. Le vaisseau _le Roland_ et la frégate _l’Oiseau_, cette dernière sous les ordres de M. de Saux de Rosnevet, quittèrent Brest le 26 mars 1772.
Lorsqu’il atteignit le Cap, Kerguelen fut obligé d’y faire une relâche de quarante jours. Tout l’équipage avait été atteint de fièvres putrides, ce qu’il fallait attribuer à l’humidité d’un bâtiment neuf.