Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 23

Chapter 233,770 wordsPublic domain

«Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont, il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»

Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses liens avec une coquille tranchante.

On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer; lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.

Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante, et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette décoction prirent une teinte rouge très prononcée.

Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage. Le _Saint-Jean-Baptiste_ comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques. Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie, qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le mouillage.

Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la duplicité de ses habitants.

«Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le _Saint-Jean-Baptiste_ était mouillé.... La férocité des peuples qui habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»

Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour apprendre les langues.

Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage, l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers, le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante appelée _binao_ dont les indigènes se servaient comme de pain. Les bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais, on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres et des cochons à demi sauvages.

«Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir une même origine--remarque précieuse;--les uns sont parfaitement noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en jaune.»

Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués, et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent, retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.

L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.

Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le _Saint-Jean-Baptiste_ quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue. Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours, à la marche du navire.

Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui ne cessèrent d’entourer le _Saint-Jean-Baptiste_.

Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin, un chef grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu, se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort singuliers, à venir le rejoindre.

Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.

L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.

L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea vers le _Saint-Jean-Baptiste_, et, dans une pensée d’humanité, Surville n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.

Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer. Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les îles de la Délivrance, les dernières du groupe.

Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.

Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.

Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par 35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans apercevoir le bâtiment français.

Au mouillage de l’anse Chevalier, Surville fut surpris par une épouvantable tempête qui le mit à deux doigts de sa perte; mais son habileté nautique était si bien connue de ses matelots qu’ils ne se troublèrent pas un instant, et exécutèrent les manœuvres ordonnées par leur capitaine avec un sang-froid dont les Zélandais furent malheureusement seuls à être témoins.

En effet, la chaloupe qui portait les malades à terre n’avait pas eu le temps de rallier le bord, lorsque l’orage éclata dans toute sa fureur, et elle fut jetée dans une anse qui prit le nom d’anse du Refuge. Les matelots et les malades trouvèrent un accueil empressé auprès d’un chef nommé Naginoui, qui les reçut dans sa case et leur prodigua tous les rafraîchissements qu’il put se procurer pendant leur séjour.

Un des canots, qui était à la traîne derrière le _Saint-Jean-Baptiste_, avait été enlevé par les vagues. Surville l’aperçut échoué dans l’anse du Refuge. Il l’envoya chercher; mais on n’en trouva plus que l’amarre; les naturels l’avaient enlevé. Ce fut en vain qu’on remonta la rivière; il n’y avait nulle trace de l’embarcation. Surville ne voulut pas laisser ce vol impuni; il fit signe à quelques Indiens qui se tenaient auprès de leurs pirogues de venir près de lui. L’un d’entre eux accourut, fut aussitôt saisi et emmené à bord. Les autres prirent la fuite.

«On s’empara d’une pirogue, dit Crozet, on brûla les autres, on mit le feu aux cases et l’on se rendit au vaisseau. L’Indien qui fut arrêté fut reconnu par le chirurgien pour être le chef qui les avait si généreusement secourus pendant la tempête; c’était l’infortuné Naginoui, qui, après les services qu’il avait rendus, devait être bien éloigné de s’attendre au traitement qu’on lui préparait, lorsqu’il accourut au premier signe de Surville.»

Il mourut le 24 mars 1770, devant l’île Juan-Fernandez.

Nous passerons sous silence les observations que le navigateur français fit sur les habitants et les productions de la Nouvelle-Zélande, car elles feraient double emploi avec celles de Cook.

Surville, convaincu qu’il ne pourrait pas se procurer les vivres dont il avait besoin, reprit la mer quelques jours après, et fit route par 27 à 28° de latitude sud; mais le scorbut, qui faisait tous les jours de nouveaux ravages, le détermina à gagner au plus vite la côte du Pérou. Il l’aperçut le 5 avril 1770, et, trois jours plus tard, il jetait l’ancre devant la barre de Chilca, à l’entrée du Callao.

Dans son empressement à descendre à terre pour procurer des secours à ses malades, Surville ne voulut confier à personne le soin d’aller voir le gouverneur. Par malheur, son embarcation fut renversée par les lames qui brisaient sur la barre, et un seul des matelots qui la montaient put se sauver. Surville et tous les autres furent noyés.

Ainsi périt misérablement cet habile navigateur, trop tôt pour les services qu’il était en état de rendre à la science et à sa patrie. Quant au _Saint-Jean-Baptiste_, il fut retenu «pendant trois années» devant Lima, par les délais interminables des douanes espagnoles. Ce fut Labbé qui en prit le commandement et le ramena à Lorient, le 23 août 1773.

Comme nous l’avons raconté précédemment, M. de Bougainville avait conduit en Europe un Taïtien du nom d’Aoutourou. Lorsque cet indigène manifesta le désir de revoir sa patrie, le gouvernement français l’avait envoyé à l’île de France, avec l’ordre aux administrateurs de cette colonie de lui faciliter son retour à Taïti.

Un officier de la marine militaire, Marion-Dufresne, saisit avec empressement cette occasion et vint proposer à Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon, de transporter, à ses frais et sur un bâtiment qui lui appartenait, le jeune Aoutourou à Taïti. Il demandait seulement qu’un navire de l’État lui fût adjoint, et qu’on lui avançât quelque argent pour l’aider dans les préparatifs de l’expédition.

Nicolas-Thomas Marion-Dufresne, né à Saint-Malo le 22 décembre 1729, était entré fort jeune dans la marine. Nommé le 16 octobre 1746 lieutenant de frégate, il n’était encore que capitaine de brûlot à cette époque. Il avait cependant servi partout avec distinction, mais nulle part avec plus de bonheur que dans les mers de l’Inde.

La mission qu’il s’offrait à remplir n’était pour lui que le prétexte d’un voyage de découvertes qu’il voulait faire dans les mers océaniennes. Au reste, ces projets furent approuvés par Poivre, administrateur intelligent et ami du progrès, qui lui remit des instructions détaillées sur les recherches qu’il allait tenter dans l’hémisphère sud. A cette époque, Cook n’avait pas encore démontré la non-existence du continent austral.

Poivre aurait vivement désiré découvrir la partie septentrionale de ces terres, qu’il jugeait voisines de nos colonies et où il espérait rencontrer un climat plus tempéré. Il comptait également y trouver des bois de mâture et la plupart des ressources et des approvisionnements qu’il était obligé de faire venir à grands frais de la métropole; enfin, peut-être y existait-il un port sûr, où les navires seraient à l’abri de ces ouragans qui désolent presque périodiquement les îles de France et de Bourbon. D’ailleurs, la cour venait d’envoyer un lieutenant de vaisseau, M. de Kerguelen, pour faire des découvertes dans ces mers inconnues. L’expédition de Marion, qui allait tenter une route différente, ne pouvait que concourir sérieusement à la solution du problème.

Ce fut le 18 octobre 1771 que le _Mascarin_, commandé par Marion, et le _Marquis de Castries_, sous les ordres du chevalier Du Clesmeur, enseigne de vaisseau, mirent à la voile. Ils relâchèrent tout d’abord à Bourbon. Là, ils prirent Aoutourou, qui emportait malheureusement en lui le germe de la petite vérole, qu’il avait contracté à l’île de France. La maladie se déclara, et il fallut quitter Bourbon pour ne pas la communiquer aux habitants. Les deux navires gagnèrent alors le fort Dauphin, à la côte de Madagascar, afin de donner au mal le temps de faire son effet avant d’atteindre le Cap, où il fallait compléter les approvisionnements. Le jeune Aoutourou ne tarda pas à succomber.

Dans ces conditions, fallait-il rentrer à l’île de France, désarmer les bâtiments et abandonner la campagne? Marion ne le pensa pas. Rendu plus libre de ses mouvements, il résolut de s’illustrer par quelque voyage nouveau et fit passer dans l’esprit de ses compagnons l’enthousiasme qui l’animait.

Il gagna donc le cap de Bonne-Espérance, où il compléta en peu de jours les vivres nécessaires à une campagne de dix-huit mois.

La route fut aussitôt dirigée au sud vers les terres découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier et qu’il fallait chercher à l’est du méridien de Madagascar.

Depuis le 28 décembre 1771, jour où les navires avaient quitté le Cap, jusqu’au 11 janvier, la navigation n’eut rien de remarquable. On reconnut alors, par l’observation de la latitude, 20° 43′ à l’est du méridien de Paris, qu’on se trouvait sous le parallèle (40 à 41 degrés sud) des îles désignées dans les cartes de Van Keulen sous les noms de Dina et Marvézen, et non marquées sur les cartes françaises.

Bien que le nombre des oiseaux terrestres fît conjecturer à Marion qu’il n’était pas loin de ces îles, il quitta ces parages le 9 janvier, persuadé que la recherche du continent austral devait uniquement fixer son attention.

Le 11 janvier, on était par 45° 43′ de latitude sud, et bien qu’on fût alors dans l’été de ces régions, le froid était très vif et la neige ne cessait de tomber. Deux jours plus tard, au milieu d’un brouillard épais, auquel la pluie avait succédé, Marion découvrit une terre, qui s’étendait de l’ouest-sud-ouest à l’ouest-nord-ouest, à quatre à cinq lieues de distance. La sonde indiqua quatre-vingts brasses avec un fond de gros sable mêlé de corail. Cette terre fut prolongée jusqu’à ce qu’on la vît derrière les bâtiments, c’est-à-dire pendant un parcours de six à sept lieues. Elle paraissait très élevée et couverte de montagnes. Elle reçut le nom de terre d’Espérance. C’était marquer combien Marion espérait atteindre le continent austral. Cette île, Cook devait la désigner, quatre ans plus tard, sous le nom d’île du Prince-Édouard.

Une autre terre gisait dans le nord de la première:

«Je remarquai, dit Crozet, rédacteur du voyage de Marion, en rangeant cette île, qu’à sa partie du N.-E. il y avait une anse vis-à-vis de laquelle paraissait une grande caverne. Autour de cet antre, on voyait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de loin à un troupeau de moutons. Il y avait apparence que, si le temps l’eût permis, nous eussions trouvé un mouillage vis-à-vis de cette anse. Je crus y apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. En doublant l’île, nous découvrîmes trois îlots qui en étaient détachés; deux étaient en dedans d’un grand enfoncement que forme la côte, et le troisième terminait sa pointe septentrionale. Cette île nous parut aride, d’environ sept à huit lieues de circonférence, sans verdure, sa côte assez saine et sans danger. M. Marion la nomma l’île de la Caverne.»

Ces deux terres australes sont situées par la latitude de 45° 45′ sud et par 34° 31′ à l’est du méridien de Paris, un demi-degré à l’est de la route suivie par Bouvet. Le lendemain, la terre d’Espérance fut reconnue à six lieues du rivage et parut très verte. Le sommet des montagnes était fort élevé et couvert de neige. Les navigateurs se préparaient à chercher un mouillage, lorsque les deux bâtiments s’abordèrent pendant les opérations de sondage, et se firent de mutuelles avaries. Les réparations prirent trois jours. Le temps, qui avait été favorable, se gâta, le vent devint violent. Il fallut continuer la route en suivant le quarante-sixième parallèle.

Le 24 janvier furent découvertes de nouvelles terres.

«Elles nous parurent d’abord former deux îles, dit Crozet; j’en dessinai la vue à la distance de huit lieues, et bientôt on les prit pour deux caps et l’on crut voir dans l’éloignement une continuité de terre entre deux. Elles sont situées par 45° 5′ sud et par la longitude estimée à l’est du méridien de Paris de 42°. M. Marion les nomma les îles Froides.»

Bien qu’on eût fait peu de voile pendant la nuit, il fut impossible de revoir ces îles le lendemain. Le _Castries_ fit, ce jour-là, signal qu’il apercevait terre. Elle gisait à dix ou douze lieues dans l’est-sud-est de la première. Mais une brume épaisse, qui ne dura pas moins de douze heures, la pluie continuelle, le froid, très vif et très rude pour des hommes peu vêtus, empêchèrent d’en approcher à plus de six ou sept lieues.

Le lendemain 24, cette côte fut revue, ainsi qu’une nouvelle terre, qui reçut le nom d’île Aride et qui est aujourd’hui connue sous le nom d’île Crozet. Marion put enfin mettre un canot à la mer et ordonna à Crozet d’aller prendre possession, au nom du roi, de la plus grande des deux îles, qui est située par la latitude méridionale de 46° 30′ et par la longitude estimée à l’orient du méridien de Paris de 43°.

«M. Marion la nomma l’île de la Prise de Possession. (Elle est aujourd’hui désignée sous le nom d’île Marion.) C’était la sixième île que nous découvrions dans cette partie australe..... Je gagnai aussitôt une éminence, d’où je découvris de la neige dans plusieurs vallées; la terre paraissait aride, couverte d’un petit gramen très fin... Je ne pus découvrir dans l’île aucun arbre ou arbrisseau... Cette île, exposée aux ravages continuels des vents orageux de l’ouest, qui règnent toute l’année dans ces parages, ne paraît pas habitable. Je n’y ai trouvé que des loups marins, des pingouins, des damiers, des plongeons et toutes les espèces d’oiseaux aquatiques que les navigateurs rencontrent en pleine mer, lorsqu’ils passent le cap de Bonne-Espérance. Ces animaux, qui n’avaient jamais vu d’hommes, n’étaient point farouches et se laissaient prendre à la main. Les femelles de ces oiseaux couvaient leurs œufs avec tranquillité; d’autres nourrissaient leurs petits; les loups marins continuaient leurs sauts et leurs jeux en notre présence, sans paraître le moins du monde effarouchés.»

Marion suivit donc les 46 et 47e degrés de latitude au milieu d’un brouillard si intense qu’il fallait continuellement tirer des coups de canon pour ne pas se perdre, et qu’on ne se voyait pas d’un bout à l’autre du pont.

Le 2 février, les deux bâtiments se trouvaient par 47° 22′ de longitude orientale, c’est-à-dire à 1° 18′ des terres découvertes, le 13 du même mois, par les flûtes du roi _la Fortune_ et _le Gros-Ventre_, sous le commandement de MM. de Kerguelen et de Saint-Allouarn. Nul doute que, sans l’accident arrivé au _Castries_, Marion les eût rencontrées.

Lorsqu’il eut atteint 90 degrés à l’est du méridien de Paris, Marion changea de route et fit voile pour la terre de Van-Diemen. Aucun incident ne se produisit pendant cette traversée, et les deux navires jetèrent l’ancre dans la baie de Frédéric-Henri.

Les canots furent aussitôt dépassés, et un fort détachement se dirigea vers la terre, où l’on découvrait une trentaine de naturels, terre qui devait être très peuplée, à en juger d’après les feux et les fumées que l’on avait aperçus.

«Les naturels du pays, dit Crozet, se présentèrent de bonne grâce; ils ramassèrent du bois et firent une espèce de bûcher. Ils présentèrent ensuite aux nouveaux débarqués quelques branchages de bois sec allumés et parurent les inviter à mettre le feu au bûcher. On ignorait ce que voulait dire cette cérémonie et on alluma le bûcher. Les sauvages ne parurent point étonnés; ils restèrent autour de nous sans faire aucune démonstration, ni d’amitié, ni d’hostilité; ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Les hommes, ainsi que les femmes, étaient d’une taille ordinaire, d’une couleur noire, les cheveux cotonnés, et tous également nus, hommes et femmes; quelques femmes portaient leurs enfants sur le dos, attachés avec des cordes de jonc. Les hommes étaient tous armés de bâtons pointus et de quelques pierres, qui nous parurent tranchantes, semblables à des fers de hache.