Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 22

Chapter 223,645 wordsPublic domain

Pendant la nuit du 13 au 14 février, la chaloupe de la _Discovery_ fut volée. Le commandant résolut alors de s’emparer de Terreeoboo ou de quelques-uns des principaux personnages, et de les garder en otages jusqu’à ce que les objets volés lui eussent été rendus.

En effet, il descendit à terre avec un détachement de soldats de marine, et se dirigea aussitôt vers la résidence du roi. Il reçut les marques de respect accoutumées sur sa route, et, apercevant Terreeoboo et ses deux fils, auxquels il dit quelques mots du vol de la chaloupe, il les détermina à passer la journée à bord de la _Résolution_.

Les affaires prenaient une heureuse tournure, et déjà les deux jeunes princes étaient embarqués dans la pinasse, lorsque l’une des épouses de Terreeoboo le supplia tout en larmes de ne pas se rendre à bord. Deux autres chefs se joignirent à elle, et les insulaires, effrayés des préparatifs d’hostilités dont ils étaient témoins, commencèrent à se précipiter en foule autour du roi et du commandant. Ce dernier pressait de s’embarquer, mais, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les chefs s’interposèrent et eurent recours à la force pour l’en empêcher.

Cook, voyant que son projet était manqué ou qu’il ne pourrait le mettre à exécution qu’en versant beaucoup de sang, y avait renoncé, et il marchait paisiblement sur le rivage pour regagner son canot, lorsque le bruit se répandit qu’un des principaux chefs venait d’être tué. Les femmes, les enfants furent aussitôt renvoyés, et tout ce monde se dirigea vers les Anglais.

Un indigène, armé d’un «pahooa», se mit à défier le capitaine, et, comme il ne voulait pas cesser ses menaces, Cook lui tira un coup de pistolet chargé à petit plomb. Protégé par une natte épaisse, celui-ci, ne se sentant pas blessé, devint plus audacieux; mais, plusieurs autres naturels s’avançant, le commandant déchargea son fusil sur celui qui était le plus rapproché et le tua.

Ce fut le signal d’une attaque générale. La dernière fois qu’on aperçut Cook, il faisait signe aux canots de cesser le feu et d’approcher pour embarquer sa petite troupe. Ce fut en vain! Cook était frappé et gisait sur le sol.

«Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu’ils le virent tomber, dit la relation; ils traînèrent tout de suite son corps sur le rivage et, s’enlevant le poignard les uns aux autres, ils s’acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups, lors même qu’il ne respirait plus.»

Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du véritable marin de découvertes.

Que de services il avait rendus à la géographie! Dans son premier voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les sépare et reconnu son littoral; enfin, il avait visité toute la côte orientale de la Nouvelle-Hollande.

Dans son second voyage, il avait relégué dans le pays des chimères ce fameux continent austral, rêve des géographes en chambre; il avait découvert la Nouvelle-Calédonie, la Géorgie australe, la terre de Sandwich, et pénétré dans l’hémisphère sud plus loin qu’on n’avait fait avant lui.

Dans sa troisième expédition, il avait découvert l’archipel Hawaï, et relevé la côte occidentale de l’Amérique depuis le 43e degré, c’est-à-dire sur une étendue de plus de 3,500 milles. Il avait franchi le détroit de Behring, et s’était aventuré dans cet océan Boréal, effroi des navigateurs, jusqu’à ce que les glaces lui eussent opposé une barrière infranchissable.

Ses talents de marin n’ont pas besoin d’être vantés; ses travaux hydrographiques sont restés; mais, ce qu’il faut surtout apprécier, ce sont les soins dont il sut entourer ses équipages, et qui lui permirent d’accomplir ces rudes et longues campagnes en ne faisant que des pertes insignifiantes.

A la suite de cette fatale journée, les Anglais consternés plièrent leurs tentes et rentrèrent à bord. Vainement firent-ils des tentatives et des offres pour se faire rendre le corps de leur infortuné commandant. Dans leur colère, ils allaient recourir aux armes, lorsque deux prêtres, amis du lieutenant King, rapportèrent, à l’insu des autres chefs, un morceau de chair humaine, qui pesait neuf à dix livres. C’était tout ce qui restait, dirent-ils, du corps de Rono, qui avait été brûlé, suivant la coutume.

Cette vue ne fit que rendre plus ardente chez les Anglais la soif des représailles. De leur côté, les insulaires avaient à venger la mort de cinq chefs et d’une vingtaine des leurs. Aussi, chaque fois que les Anglais descendaient à l’aiguade, trouvaient-ils une foule furieuse, armée de pierres et de bâtons. Pour faire un exemple, le capitaine Clerke, qui avait pris le commandement de l’expédition, dut livrer aux flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui s’opposèrent à cette exécution.

Cependant, on finit par s’aboucher, et, le 19 février, les restes de Cook, ses mains, reconnaissables à une large cicatrice, sa tête dépouillée de chair et divers autres débris furent remis aux Anglais, qui, trois jours après, rendirent à ces restes précieux les derniers devoirs.

Dès lors, les échanges reprirent comme si rien ne s’était passé, et aucun incident ne marqua la fin de la relâche aux îles Sandwich.

Le capitaine Clerke avait laissé le commandement de la _Discovery_ au lieutenant Gore, et mis son pavillon à bord de la _Résolution_. Après avoir achevé la reconnaissance des îles Hawaï, il fit voile pour le nord, toucha au Kamtchatka, où les Russes lui firent bon accueil, franchit le détroit de Behring, et s’avança jusqu’à 69° 50′ de latitude nord, où les glaces lui barrèrent le chemin.

Le 22 août 1779, le capitaine Clerke mourait des suites d’une phthisie pulmonaire à l’âge de trente-huit ans. Le capitaine Gore prit alors le commandement en chef, relâcha de nouveau au Kamtchatka, puis à Canton et au cap de Bonne-Espérance, et mouilla dans la Tamise, le 1er octobre 1780, après plus de quatre ans d’absence.

La mort du capitaine Cook fut un deuil général en Angleterre. La Société royale de Londres, qui le comptait parmi ses membres, fit frapper en son honneur une médaille, dont les frais furent couverts par une souscription publique, à laquelle prirent part les plus grands personnages.

Si le nom de ce grand navigateur est éteint aujourd’hui, sa mémoire est toujours vivante, comme on a pu s’en convaincre à la séance solennelle de la Société française de géographie du 14 février 1879.

Une nombreuse assistance s’était réunie pour célébrer le centenaire de la mort de Cook. On y comptait plusieurs représentants des colonies australiennes, aujourd’hui si florissantes, et de cet archipel Hawaï où il avait trouvé la mort. Une grande quantité de reliques, provenant du grand navigateur, ses cartes, les magnifiques aquarelles de Webber, des instruments et des armes des insulaires de l’Océanie, décoraient la salle.

Ce touchant hommage, à cent ans de distance, rendu par un peuple, dont le roi avait recommandé de ne pas inquiéter la mission scientifique et civilisatrice de Cook, était bien fait pour trouver de l’écho en Angleterre et cimenter les liens de bonne amitié qui rattachent désormais la France au Royaume-Uni.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE I

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS

I

Découvertes de Bouvet de Lozier dans les mers australes. --Surville.--La terre des Arsacides.--Incident de la relâche au port Praslin.--Arrivée à la côte de la Nouvelle-Zélande.--Mort de Surville.--Découvertes de Marion dans la mer Antarctique.--Son massacre à la Nouvelle-Zélande.--Kerguelen en Islande et aux terres australes.--Les campagnes des montres: Fleurieu et Verdun de la Crenne.

Une découverte avait été faite pendant la première moitié du XVIIIe siècle, qui devait exercer une heureuse influence sur les progrès de la géographie. Un capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, frappé de ce vide immense autour du pôle austral, que les géographes appelaient: _Terra australis incognita_, sollicita l’honneur de découvrir ces terres inconnues. Ses instances furent longtemps sans résultat; mais enfin, en 1738, la Compagnie céda, dans l’espoir d’ouvrir un nouvel entrepôt à son commerce.

Deux petites frégates, l’_Aigle_ et la _Marie_, convenablement équipées, partirent de Brest, le 19 juillet 1738, sous le commandement de Bouvet de Lozier. Elles s’arrêtèrent pendant plus d’un mois à l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, reprirent la mer le 13 novembre, et firent voile au sud-est.

Dès le 26, les deux frégates rencontrèrent une brume si épaisse, qu’il leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve, qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que de l’_Aigle_ on entendait la _Marie_ manœuvrer, sans pouvoir la distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la terre.

«Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres, entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs. La frégate _la Marie_ fit signal de danger et changea ses amures. Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’_Aigle_, et, en passant le long de la _Marie_, fit connaître son intention de continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage, puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»

La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq lieues du nord au sud.

«Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»

Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.

«Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue, formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert de neige; les versants paraissaient boisés.»

Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue, découragés, épuisés par le scorbut. La _Marie_ fut expédiée à l’île de France, et l’_Aigle_ se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il atteignit le 28 février.

«Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement, mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le jour. Un matelot de l’_Aigle_, venant d’envoyer la vergue du petit hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer. J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait de moi.»

Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.

Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville, devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États. Voici dans quelles circonstances:

MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire. Le _Saint-Jean-Baptiste_ fut équipé à Nantes et reçut trois ans de vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le _Saint-Jean-Baptiste_ se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.

Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre, dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine graine noire.

Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du _Saint-Jean-Baptiste_ à suivre leur exemple. Mais Surville n’était pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce que ses hommes lui eussent été ramenés.

«Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»

On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant. En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et ficelés,... trois superbes cochons!

Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard, le _Saint-Jean-Baptiste_ quittait les Bashees et emmenait trois des Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.

Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom d’île de la Première-Vue.

«On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin; il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude estimée à l’est du méridien de Paris.»

En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt, le _Saint-Jean-Baptiste_ fut entouré de pirogues, montées par une foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres, car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.

Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait faire de l’eau.

Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le commandement à son second, nommé Labbé.

«Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter le vaisseau, dit Fleurieu dans ses _Découvertes des Français_, et, à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres, c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout, ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»

Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.

Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre, lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.

«Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers, étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles; elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil. Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre; on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»

Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier. Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé, deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.

En effet, une pirogue s’approcha bientôt du _Saint-Jean-Baptiste_, et ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes, tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner la côte à la nage.