Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 20

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Quatre lieues plus loin, une nouvelle île fut reconnue, en tout semblable à la première. Ses habitants se montrèrent d’abord mieux disposés que ceux de Mangea, et Cook en profita pour envoyer à terre un détachement, sous les ordres du lieutenant Gore, avec Maï pour interprète. Anderson le naturaliste, Gore, un autre officier, nommé Burney, et Maï, débarquèrent, seuls et sans armes, au risque d’être maltraités.

Reçus avec solennité, conduits, au milieu d’une haie d’hommes portant la massue sur l’épaule, auprès de trois chefs dont les oreilles étaient ornées de plumes rouges, ils aperçurent bientôt une vingtaine de femmes, qui dansaient sur un air d’un mode grave et sérieux et ne firent aucune attention à leur arrivée. Séparés les uns des autres, les officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir que les naturels s’efforçaient de vider leurs poches, et ils commençaient à craindre pour leur sûreté, lorsqu’ils furent rejoints par Maï. Ils furent ainsi retenus toute la journée et mainte fois forcés d’ôter leurs vêtements pour que les naturels pussent examiner de près la couleur de leur peau; mais enfin la nuit arriva sans incident désagréable, et les visiteurs regagnèrent leur chaloupe, où leur furent apportées des noix de coco, des bananes et d’autres provisions. Peut-être les Anglais durent-ils leur salut à la description que Maï avait faite de la puissance des armes à feu, et à l’expérience qu’il fit devant les indigènes d’enflammer la poudre d’une cartouche.

Maï avait rencontré trois de ses compatriotes au milieu de la foule qui se pressait sur le rivage. Partis sur une pirogue, au nombre de vingt, pour se rendre à Ulitea, ces Taïtiens avaient été jetés hors de leur route par un vent impétueux. La traversée devant être courte, ils n’avaient guère emporté de vivres. Aussi, la fatigue et la faim avaient-elles réduit l’équipage à quatre hommes à demi morts, lorsque la pirogue chavira. Ces naufragés eurent cependant la force de saisir les bordages de l’embarcation et de s’y cramponner jusqu’à ce qu’ils eussent été recueillis par les habitants de cette Wateroo. Il y avait douze ans que les hasards de la mer les avaient jetés sur cette côte, éloignée de plus de deux cents lieues de leur île. Ils avaient contracté des liens de famille et des liaisons d’amitié avec ces peuples, dont les mœurs et le langage étaient conformes aux leurs. Aussi refusèrent-ils de regagner Taïti.

«Ce fait, dit Cook, peut servir à expliquer, mieux que tous les systèmes, comment toutes les parties détachées du globe, et en particulier les îles de la mer Pacifique, ont pu être peuplées, surtout celles qui sont éloignées de tout continent, et à une grande distance les unes des autres.»

Cette île Wateroo gît par 20° 1′ de latitude sud et 201° 45′ de longitude orientale.

Les deux bâtiments gagnèrent ensuite une île voisine, appelée Wenooa, sur laquelle M. Gore débarqua pour y prendre du fourrage. Elle était inhabitée, quoiqu’on y vît des débris de huttes et des tombeaux.

Le 5 avril, Cook arriva en vue de l’île Harvay, qu’il avait découverte en 1773, pendant son second voyage. Il lui avait semblé, à cette époque, qu’elle était déserte. Aussi fut-il surpris de voir plusieurs pirogues se détacher de la côte et se diriger vers les vaisseaux. Mais ces indigènes ne purent se décider à monter à bord. Leur maintien farouche et leurs propos bruyants n’annonçaient pas des dispositions amicales. Leur idiome se rapprochait encore plus de la langue de Taïti que celle des îles qu’on venait de rencontrer.

Le lieutenant King, qui avait été envoyé à la recherche d’un mouillage, n’en put trouver un convenable. Les naturels, armés de piques et de massues, semblaient prêts à repousser par la force toute tentative de débarquement.

Cependant, Cook, ayant besoin d’eau et de fourrage, résolut alors de gagner les îles des Amis, où il était certain de trouver des rafraîchissements pour ses hommes et du fourrage pour ses bestiaux. D’ailleurs, la saison était trop avancée, la distance qui séparait ces parages du pôle trop considérable, pour pouvoir rien tenter dans l’hémisphère septentrional.

Forcé par le vent de renoncer à atteindre Middelbourg ou Eoa, comme il en avait d’abord l’intention, le commandant se dirigea vers l’île Palmerston, où il arriva le 14 avril, et sur laquelle il trouva des oiseaux en abondance, du cochléaria et des cocotiers. Cette île n’est qu’une réunion de neuf ou dix îlots peu élevés, qui peuvent être considérés comme les pointes du récif d’un même banc de corail.

Le 28 avril, les Anglais atteignirent l’île Komango, dont les naturels apportèrent en foule des cocos, des bananes et d’autres provisions. Puis, ils gagnèrent Annamooka, qui fait également partie de l’archipel Tonga ou des Amis.

Cook reçut, le 6 mai, la visite d’un chef de Tonga-Tabou, nommé Finaou, qui se donnait comme le roi de toutes les îles des Amis.

«Je reçus de ce grand personnage, dit-il, un présent de deux poissons, que m’apporta un de ses domestiques, et j’allai lui faire une visite l’après-dînée. Il s’approcha de moi, dès qu’il me vit à terre. Il paraissait âgé d’environ trente ans; il était grand, mais d’une taille mince, et je n’ai pas rencontré sur ces îles une physionomie qui ressemblât davantage à la physionomie des Européens.»

Lorsque toutes les provisions de cette île furent épuisées, Cook visita un groupe d’îlots appelé Hapaee, où la réception, grâce aux ordres de Finaou, fut amicale, et dans laquelle il put se procurer des cochons, de l’eau, des fruits et des racines. Des guerriers donnèrent aux Anglais le spectacle de plusieurs combats singuliers, combats à coups de massue et pugilat.

«Ce qui nous étonna le plus, dit la relation, ce fut de voir arriver deux grosses femmes au milieu de la lice et se charger à coups de poing, sans aucune cérémonie et avec autant d’adresse que les hommes. Leur combat ne dura pas plus d’une demi-minute, et l’une d’elles s’avoua vaincue. L’héroïne victorieuse reçut de l’assemblée les applaudissements qu’on donnait aux hommes dont la force ou la souplesse avait triomphé de leur rival.»

Les fêtes et les jeux ne s’arrêtèrent pas là. Une danse fut exécutée par cent cinq acteurs au son de deux tambours ou plutôt de deux troncs d’arbres creusés, auxquels se joignait un chœur de musique vocale. Cook répondit à ces démonstrations en faisant faire l’exercice à feu par ses soldats de marine et en tirant un feu d’artifice, qui causa aux naturels un étonnement qu’on ne peut concevoir. Ne voulant pas se montrer vaincus dans cette lutte de divertissements, les insulaires donnèrent d’abord un concert, puis une danse exécutée par vingt femmes, couronnées de guirlandes de roses de la Chine. Ce grand ballet fut suivi d’un autre exécuté par quinze hommes. Mais nous n’en finirions pas, si nous voulions raconter par le menu les merveilles de cette réception enthousiaste, qui mérita à l’archipel de Tonga le nom d’îles des Amis.

Le 23 mai, Finaou, qui s’était donné pour le roi de l’archipel tout entier, vint annoncer à Cook son départ pour l’île voisine de Vavaoo. Il avait de bonnes raisons pour cela, car il venait d’apprendre l’arrivée du véritable souverain, qui s’appelait Futtafaihe ou Poulaho.

Tout d’abord, Cook refusa de reconnaître au nouveau venu le caractère qu’il s’attribuait; mais il ne tarda pas à recueillir des preuves irréfutables que le titre de roi lui appartenait.

Poulaho était d’un embonpoint extrême, ce qui le faisait, avec sa petite taille, ressembler à un tonneau. Si le rang est proportionné chez ces insulaires à la grosseur du corps, c’était assurément le plus gros des chefs que les Anglais eussent rencontrés. Intelligent, grave, posé, il examina en détail et avec beaucoup d’intérêt le vaisseau et tout ce qui était nouveau pour lui, fit des questions judicieuses et s’informa du motif de la venue des navires. Ses courtisans s’opposèrent à ce qu’il descendît dans l’entrepont, parce qu’il était «tabou», disaient-ils, et qu’il n’était pas permis de marcher au-dessus de sa tête. Cook fit répondre par l’intermédiaire de Maï, qu’il défendrait de marcher au-dessus de sa chambre, et Poulaho dîna avec le commandant. Il mangea peu, but encore moins, et engagea Cook à descendre à terre. Les marques de respect que prodiguaient à Poulaho tous les insulaires convainquirent le commandant qu’il avait réellement affaire au roi de l’archipel.

Cependant, Cook remit à la voile le 29 mai, retourna à Annamooka, puis à Tonga-Tabou, où une fête ou «heiva», dont la magnificence dépassait toutes celles dont il avait témoin, fut donnée en son honneur.

«Le soir, dit-il, nous eûmes le spectacle d’un _bomaï_, c’est-à-dire qu’on exécuta les danses de la nuit devant la maison occupée par Finaou. Elles durèrent environ trois heures; durant cet intervalle, nous vîmes douze danses. Il y en eut d’exécutées par des femmes, et, au milieu de celles-ci, nous vîmes arriver une troupe d’hommes qui formèrent un cercle en dedans de celui des danseuses. Vingt-quatre hommes, qui en exécutèrent une troisième, firent avec leurs mains une multitude de mouvements très applaudis, que nous n’avions pas encore vus. L’orchestre se renouvela une fois. Finaou parut sur la scène à la tête de cinquante danseurs; il était magnifiquement habillé; de la toile et une longue pièce de gaze composaient son vêtement, et il portait de petites figures suspendues à son cou.»

Cook, après un séjour de trois mois, jugeant qu’il fallait quitter ces lieux enchanteurs, distribua une partie du bétail qu’il avait apporté du Cap, et fit expliquer par Maï, avec la manière de le nourrir, les services qu’il pourrait rendre. Puis, avant de partir, il visita un «fiatooka» ou cimetière, qui appartenait au roi, composé de trois maisons assez vastes, plantées au bord d’une espèce de colline. Les planchers de ces édifices, ainsi que les collines artificielles qui les portaient, étaient couverts de jolis cailloux mobiles, et des pierres plates, posées de champ, entouraient le tout.

«Ce que nous n’avions pas vu jusqu’alors, l’un de ces édifices était ouvert à l’un des côtés, et il y avait en dedans deux bustes de bois grossièrement façonnés, l’un près de l’entrée et l’autre un peu plus avant dans l’intérieur. Les naturels nous suivirent jusqu’à la porte, mais ils n’osèrent pas en passer le seuil. Nous leur demandâmes ce que signifiaient ces bustes; on nous répondit qu’ils ne représentaient aucune divinité et qu’ils servaient à rappeler le souvenir des chefs enterrés dans le fiatooka.»

Parti de Tonga-Tabou le 10 juillet, Cook se rendit à la petite île Eoa, où son ancien ami Taï-One le reçut avec cordialité. Le commandant apprit de lui que la propriété des différentes îles de l’archipel appartient aux chefs de Tonga-Tabou, qu’ils appellent la «Terre des Chefs». C’est ainsi que Poulaho a sous sa domination cent cinquante-trois îles. Les plus importantes sont Vavao et Hamao. Quant aux îles Viti ou Fidgi, comprises dans cette nomenclature, elles étaient habitées par une race belliqueuse bien supérieure par l’intelligence à celle des îles des Amis.

Des nombreuses et très intéressantes observations recueillies par le commandant et le naturaliste Anderson, nous ne retiendrons que celles qui sont relatives à la douceur, à l’affabilité des indigènes. Si Cook, pendant ses différentes relâches dans cet archipel, n’eut qu’à se louer de l’accueil des habitants, c’est qu’il ne soupçonna jamais le projet qu’avaient conçu Finaou et les autres chefs de l’assassiner pendant la fête nocturne de Hapaee et de surprendre les vaisseaux. Les navigateurs, qui le suivirent, n’eurent pas lieu de prodiguer les mêmes éloges, et si l’on ne connaissait la sincérité de l’illustre marin, on croirait que c’est par antiphrase qu’il a donné à cet archipel le nom d’îles des Amis.

A la mort d’un parent, les insulaires de Tonga ne manquent jamais de se donner de grands coups de poing dans les joues et de se les déchirer avec des dents de requin, ce qui explique les nombreuses tumeurs et cicatrices qu’ils portent au visage. S’ils sont en danger de mort, ils sacrifient une ou deux phalanges du petit doigt pour apaiser la divinité, et Cook ne vit pas un indigène sur dix qui ne fût ainsi mutilé.

«Le mot «tabou», dit-il, qui joue un si grand rôle dans les usages de ce peuple, a une signification très étendue.... Lorsqu’il n’est pas permis de toucher à une chose, ils disent qu’elle est tabou. Ils nous apprirent aussi que, si le roi entre dans une maison qui appartienne à un de ses sujets, cette maison devient tabou, et le propriétaire ne peut plus l’habiter.»

Quant à leur religion, Cook crut la démêler assez bien. Leur dieu principal, Kallafoutonga, détruit dans ses colères les plantations, sème les maladies et la mort. Toutes les îles n’ont pas les mêmes idées religieuses, mais partout on est unanime à admettre l’immortalité de l’âme. Enfin, s’ils n’apportent point à leurs dieux des offrandes et des fruits ou d’autres productions de la terre, ces sauvages leur offrent, cependant, en sacrifice des victimes humaines.

Le 17 juillet, Cook perdit de vue les îles Tonga, et, le 8 août, l’expédition, après une série de coups de vent qui causèrent des avaries assez sérieuses à la _Discovery_, arriva en vue d’une île appelée Tabouaï par ses habitants.

Tous les frais d’éloquence des Anglais, pour persuader aux naturels de monter à bord, furent inutiles. Jamais ceux-ci ne consentirent à quitter leurs canots et ils se contentèrent d’inviter les étrangers à venir les visiter. Mais, comme le temps pressait et que Cook n’avait pas besoin de provisions, il passa sans s’arrêter devant cette île, qui lui parut fertile, et qui, suivant le dire des insulaires, abondait en cochons et en volailles. Forts, grands, actifs, ces naturels, à l’air dur et farouche, parlaient la langue taïtienne. Les relations furent donc faciles avec eux.

Quelques jours plus tard, les cimes verdoyantes de Taïti se dessinaient à l’horizon, et les deux bâtiments ne tardèrent pas à s’arrêter en face de la presqu’île de Taïrabou, où l’accueil que Maï reçut de ses compatriotes fut aussi indifférent que possible. Son beau-frère lui-même, le chef Outi, consentit à peine à le reconnaître; mais, lorsque Maï lui eut montré les trésors qu’il rapportait et surtout ces fameuses plumes rouges, qui avaient eu un si grand succès au précédent voyage de Cook, Outi changea de manière d’agir, traita Maï avec affabilité, et lui proposa de changer de nom avec lui. Maï se laissa prendre à ces nouvelles démonstrations de tendresse, et, sans l’intervention de Cook, il se fût laissé dépouiller de tous ses trésors.

Les navires étaient approvisionnés de plumes rouges. Aussi, les fruits, les cochons, les volailles arrivèrent-ils en abondance pendant cette relâche. Cependant, Cook gagna bientôt la baie de Matavaï, et le roi Otoo quitta sa résidence de Paré pour venir rendre visite à son ancien ami. Là, aussi, Maï fut dédaigneusement traité par les siens, et il eut beau se jeter aux pieds du roi en lui présentant une touffe de plumes rouges et deux ou trois pièces de drap d’or, il fut à peine regardé. Toutefois, ainsi qu’à Taïrabou, les dispositions changèrent subitement, lorsqu’on connut la fortune de Maï; mais celui-ci, ne se plaisant que dans la compagnie des vagabonds qui exploitèrent sa rancune, tout en le dépouillant, ne sut pas acquérir sur Otoo et les principaux chefs l’influence nécessaire au développement de la civilisation.

Cook avait depuis longtemps appris que les sacrifices humains étaient en usage à Taïti, mais il s’était toujours refusé de le croire. Une cérémonie solennelle, dont il fut témoin à Atahourou, ne lui permit pas de douter de l’existence de cette pratique. Afin de rendre l’Atoua, ou Dieu, favorable à l’expédition qui se préparait contre l’île d’Eimeo, un homme de la plus basse extraction fut assommé à coups de massue en présence du roi. On déposa en offrande devant celui-ci les cheveux et un œil de la victime, derniers symboles de l’anthropophagie qui existait autrefois dans cet archipel. A la fin de cette barbare cérémonie, qui faisait tache chez un peuple de mœurs si douces, un martin-pêcheur voltigea dans le feuillage. «C’est l’Atoua!» s’écria Otoo, tout heureux de cet excellent augure.

Le lendemain, la cérémonie devait se continuer par un holocauste de cochons. Les prêtres, comme avaient coutume de le faire les aruspices Romains, cherchèrent à lire dans les dernières convulsions des victimes le sort réservé à l’expédition.

Cook, qui avait assisté silencieux à toute cette cérémonie, ne put cacher, dès qu’elle fut finie, l’horreur qu’elle lui inspirait. Maï fut son interprète éloquent et vigoureux. Aussi, Towha eut-il peine à contenir sa colère. «Si le roi avait tué un homme en Angleterre, dit le jeune Taïtien, comme il venait de le faire ici de la malheureuse et innocente victime qu’il offrait à son Dieu, il aurait été impossible de le soustraire à la corde, seul châtiment réservé aux meurtriers et aux assassins.»

Cette réflexion violente de Maï était pour le moins hors de propos, et Cook aurait dû se souvenir que les mœurs varient avec les pays. Il était absurde de vouloir appliquer à Taïti, pour ce qui y était passé dans les usages, le châtiment réservé à Londres pour ce qu’on y regarde comme un crime. Le charbonnier doit être maître chez lui, dit un dicton populaire. Les nations européennes l’ont trop oublié. Sous prétexte de civilisation, elles ont souvent fait couler plus de sang qu’il n’en aurait été versé, si elles s’étaient abstenues d’intervenir.

Avant de quitter Taïti, Cook remit à Otoo les animaux qu’il avait eu tant de peine à rapporter d’Europe. C’étaient des oies, des canards, des coqs d’Inde, des chèvres, des moutons, des chevaux et des bœufs. Otoo ne sut comment exprimer sa reconnaissance à «l’areeke no Pretone» (au roi de la Bretagne), surtout lorsqu’il vit que les Anglais ne purent embarquer, à cause de sa dimension, une magnifique pirogue double qu’il avait fait construire par ses plus habiles artistes, pour être offerte au roi d’Angleterre, son ami.

La _Résolution_ et la _Discovery_ quittèrent Taïti le 30 septembre, et vinrent mouiller à Eimeo. Le séjour, en cet endroit, fut attristé par un pénible incident. Des vols fréquents avaient eu lieu déjà depuis quelques jours, lorsqu’une chèvre fut dérobée. Cook, pour faire un exemple, brûla cinq ou six cases, incendia un plus grand nombre de pirogues, et menaça le roi de toute sa colère, si l’animal ne lui était pas immédiatement ramené.

Dès qu’il eut obtenu satisfaction, le commandant partit pour Huaheine avec Maï, qui devait s’établir sur cette île.

Un terrain assez vaste fut cédé par les chefs du canton de Ouare, moyennant de riches cadeaux. Cook y fit construire une maison et planter un jardin, qu’on sema de légumes européens. Puis, on laissa à Maï deux chevaux, des chèvres, de la volaille. En même temps, on lui faisait cadeau d’une cotte de mailles, d’une armure complète, de poudre, de balles et de fusils. Un orgue portatif, une machine électrique, des pièces d’artifice et des instruments de culture ou de ménage, complétaient la collection des cadeaux, ingénieux ou bizarres, destinés à donner aux Taïtiens une haute idée de la civilisation européenne. Maï avait bien une sœur mariée à Huaheine, mais son mari occupait une position trop humble pour l’empêcher d’être dépouillé. Cook déclara donc solennellement que l’indigène était son ami, qu’il reviendrait, dans peu de temps, s’informer de la manière dont il aurait été traité, et qu’il punirait sévèrement ceux qui se seraient mal conduits à son égard.

Ces menaces devaient produire leur effet, car, peu de jours avant, des voleurs, saisis en flagrant délit par les Anglais, avaient eu la tête rasée et les oreilles coupées. Un peu plus tard, à Raiatea, afin d’obtenir qu’on lui renvoyât des matelots déserteurs, Cook avait enlevé, d’un seul coup de filet, toute la famille du chef Oreo. La modération dont le capitaine avait fait preuve à son premier voyage allait toujours diminuant. Il devenait chaque jour plus exigeant et plus sévère. Cette conduite devait finir par lui être fatale.

Les deux Zélandais qui avaient demandé à accompagner Maï furent débarqués avec lui. Le plus âgé consentait sans peine à vivre à Huaheine; mais le plus jeune avait conçu tant d’affection pour les Anglais, qu’il fallut le descendre, pour ainsi dire, de force, au milieu des témoignages d’affection les plus touchants. Cook, au moment où il leva l’ancre, reçut les adieux de Maï, dont la contenance et les larmes exprimaient qu’il comprenait toute la perte qu’il allait faire.

Si Cook partait satisfait d’avoir comblé de trésors le jeune Taïtien qui s’était confié à lui, il éprouvait des craintes sérieuses sur son avenir. En effet, il connaissait son caractère inconstant et léger, et il ne lui avait laissé qu’à regret des armes, dont il craignait qu’il ne fît mauvais usage. Ces appréhensions devaient être malheureusement justifiées. Comblé d’attentions par le roi de Huaheine, qui lui donna sa fille en mariage et changea son nom en celui de Paori, sous lequel il fut connu désormais, Maï profita de sa haute situation pour se montrer cruel et inhumain. Toujours armé, il en vint à essayer son adresse sur ses compatriotes, à coups de fusil et de pistolet. Aussi sa mémoire est-elle en horreur à Huaheine, où le souvenir de ses meurtres est demeuré longtemps associé à celui du voyage des Anglais.

Après avoir quitté cette île, Cook visita Raiatea, où il retrouva son ami Orée, déchu de la puissance suprême; puis, il descendit à Bolabola, le 8 décembre, et y acheta du roi Pouni une ancre que Bougainville avait perdue au mouillage.

Pendant ces longues relâches dans les différentes îles de la Société, Cook compléta sa provision de renseignements géographiques, hydrographiques, ethnographiques et ses études d’histoire naturelle. Il fut secondé dans cette tâche délicate par Anderson et par tout son état-major, qui ne cessa de déployer le zèle le plus louable pour l’avancement de la science.

Le 24 décembre, Cook découvrait une nouvelle île basse, inhabitée, où les équipages trouvèrent une abondante provision de tortues, et qui reçut le nom de Christmas, en l’honneur de la fête solennelle du lendemain.

Bien que dix-sept mois se fussent déjà passés depuis son départ d’Angleterre, Cook ne considérait pas son voyage comme commencé. En effet, il n’avait encore pu mettre à exécution la partie de ses instructions relative à l’exploration de l’Atlantique septentrional et à la recherche d’un passage par le nord.

II

Découverte des îles Sandwich.--Exploration de la côte occidentale de l’Amérique.--Au delà du détroit de Behring. --Retour à l’archipel Havaï.--Histoire de Rono.--Mort de Cook.--Retour de l’expédition en Angleterre.

Le 18 janvier 1778, par 160° de longitude et 20° de latitude nord, les deux navires aperçurent les premières terres de l’archipel Sandwich ou Hawaï. Il ne fallut pas longtemps aux navigateurs pour se convaincre que ce groupe était habité. Un grand nombre de pirogues se détachèrent de l’île Atooi ou Tavaï, et s’assemblèrent autour des vaisseaux.

Les Anglais ne furent pas médiocrement surpris d’entendre ces indigènes parler la langue de Taïti. Aussi, les relations furent-elles bientôt amicales, et, le lendemain, nombre d’insulaires consentirent à monter sur les vaisseaux. Leur étonnement, leur admiration à la vue de tant d’objets inconnus, s’exprimaient par leurs regards, leurs gestes et leurs exclamations continuelles. Cependant, ils connaissaient le fer, qu’ils nommaient «hamaïte».

Mais tant de curiosités, d’objets précieux, ne tardèrent pas à exciter leur convoitise, et ils s’efforcèrent de se les approprier par tous les moyens licites ou non.