Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 2

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Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations. Au delà de Tornea, ils ne virent plus que des lieux inhabités. Il leur fallut se contenter de leurs propres ressources pour escalader les montagnes, où ils plantaient les signaux qui devaient former la chaîne ininterrompue des triangles. Partagés en deux troupes, afin d’obtenir deux mesures au lieu d’une et de diminuer ainsi les chances d’erreur, les hardis physiciens, après nombre de péripéties dont on trouvera le récit dans les _Mémoires_ de l’Académie des Sciences de 1737, après des fatigues inouïes, parvinrent à constater que la longueur de l’arc du méridien compris entre les parallèles de Tornea et Kittis était de 55,023 toises 1/2. Ainsi donc, sous le cercle polaire, le degré du méridien avait environ mille toises de plus que ne l’avait supposé Cassini, et le degré terrestre dépassait de 377 toises la longueur que Picard lui avait trouvée entre Paris et Amiens. La Terre était donc considérablement aplatie aux pôles, résultat que se refusèrent longtemps à reconnaître Cassini père et fils.

Courrier de la physique, argonaute nouveau, Qui, franchissant les monts, qui, traversant les eaux, Ramenez des climats soumis aux trois couronnes, Vos perches, vos secteurs et surtout deux Laponnes, Vous avez confirmé, dans ces lieux pleins d’ennui, Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.

Ainsi s’exprimait Voltaire, non sans une pointe de malice; puis, faisant allusion aux deux sœurs que Maupertuis ramenait avec lui, et dont l’une avait su le séduire, il disait:

Cette erreur est trop ordinaire, Et c’est la seule que l’on fit En allant au cercle polaire.

«Toutefois, dit M. A. Maury dans son _Histoire de l’Académie des Sciences_, l’importance des instruments et des méthodes dont faisaient usage les astronomes envoyés dans le nord, donna aux défenseurs de l’aplatissement de notre globe plus raison qu’ils n’avaient en réalité; et, au siècle suivant, l’astronome suédois Svanberg rectifiait leurs exagérations involontaires par un beau travail qu’il publia dans notre langue.»

Pendant ce temps, la mission que l’Académie avait expédiée au Pérou procédait à des opérations analogues. Composée de La Condamine, Bouguer et Godin, tous trois académiciens, de Joseph de Jussieu, régent de la Faculté de médecine, chargé de la partie botanique, du chirurgien Seniergues, de l’horloger Godin des Odonais, et d’un dessinateur, elle quitta La Rochelle le 16 mai 1635. Ces savants gagnèrent Saint-Domingue, où furent faites quelques observations astronomiques, Carthagène, Puerto-Bello, traversèrent l’isthme de Panama, et débarquèrent, le 9 mars 1736, à Manta, sur la terre du Pérou.

Là, Bouguer et La Condamine se séparèrent de leurs compagnons, étudièrent la marche du pendule, puis gagnèrent Quito par des chemins différents.

La Condamine suivit la côte jusqu’au Rio de las Esmeraldas et leva la carte de tout ce pays qu’il traversa avec des fatigues infinies.

Bouguer, lui, se dirigea par le sud vers Guayaquil, en franchissant des forêts marécageuses, et atteignit Caracol, au pied de la Cordillère, qu’il mit sept jours à traverser. C’était la route autrefois suivie par P. d’Alvarado, où soixante-dix de ses gens avaient péri, et notamment les trois premières Espagnoles qui avaient tenté de pénétrer dans le pays. Bouguer atteignit Quito le 10 juin. Cette ville avait alors trente ou quarante mille habitants, un évêque président de l’Audience, nombre de communautés religieuses et deux collèges. La vie y était assez bon marché; seules, les marchandises étrangères y atteignaient un prix extravagant, à ce point qu’un gobelet de verre valait dix-huit ou vingt francs.

Les savants escaladèrent le Pichincha, montagne voisine de Quito, dont les éruptions ont été plus d’une fois fatales à cette ville; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu’il fallait renoncer à porter si haut les triangles de leur méridienne, et ils durent se contenter de placer les signaux sur les collines.

«On voit presque tous les jours sur le sommet de ces mêmes montagnes, dit Bouguer dans le mémoire qu’il lut à l’Académie des Sciences, un phénomène extraordinaire qui doit être aussi ancien que le monde et dont il y a bien cependant de l’apparence que personne avant nous n’avait été témoin. La première fois que nous le remarquâmes, nous étions tous ensemble sur une montagne nommée Pambamarca. Un nuage, dans lequel nous étions plongés et qui se dissipa, nous laissa voir le soleil qui se levait et qui était très éclatant. Le nuage passa de l’autre côté. Il n’était pas à trente pas, lorsque chacun de nous vit son ombre projetée dessus et ne voyait que la sienne, parce que le nuage n’offrait pas une surface unie. Le peu de distance permettait de distinguer toutes les parties de l’ombre; on voyait les bras, les jambes, la tête; mais, ce qui nous étonna, c’est que cette dernière partie était ornée d’une gloire ou auréole formée de trois ou quatre petites couronnes concentriques d’une couleur très-vive, chacune avec les mêmes variétés que l’arc-en-ciel, le rouge étant en dehors. Les intervalles entre ces cercles étaient égaux; le dernier cercle était plus faible; et enfin, à une grande distance, nous voyions un grand cercle blanc qui environnait le tout. C’est comme une espèce d’apothéose pour le spectateur.»

Comme les instruments dont ces savants se servaient n’avaient pas la précision de ceux qui sont employés aujourd’hui, et étaient sujets aux changements de la température, il fallut procéder avec le plus grand soin et la plus minutieuse attention pour que de petites erreurs multipliées ne finissent pas par en causer de considérables. Aussi, dans leurs triangles, Bouguer et ses compagnons ne conclurent jamais le troisième angle de l’observation des deux premiers: il les observèrent tous.

Après avoir obtenu en toises la mesure du chemin parcouru, il restait à découvrir quelle partie du circuit de la Terre formait cet espace; mais on ne pouvait résoudre cette question qu’au moyen d’observations astronomiques.

Après nombre d’obstacles, que nous ne pouvons décrire ici en détail, et de remarques curieuses, entre autres la déviation que l’attraction des montagnes fait éprouver au pendule, les savants français arrivèrent à des conclusions qui confirmèrent pleinement le résultat de la mission de Laponie. Ils ne rentrèrent pas tous en France en même temps. Jussieu continua pendant plusieurs années encore ses recherches d’histoire naturelle, et La Condamine choisit pour revenir en Europe la route du fleuve des Amazones, voyage important, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir un peu plus tard.

II

La guerre de course au XVIIIe siècle.

Voyage de Wood-Rodgers.--Aventures d’Alexandre Selkirk. --Les îles Galapagos.--Puerto-Seguro.--Retour en Angleterre. --Expédition de Georges Anson.--La Terre des États.--L’île de Juan-Fernandez.--Tinian.--Macao.--La prise du galion.--La rivière de Canton.--Résultats de la croisière.

On était en pleine guerre de la succession d’Espagne. Certains armateurs de Bristol résolurent alors d’équiper quelques bâtiments pour courir sus aux navires espagnols dans l’océan Pacifique et ravager les côtes de l’Amérique du Sud. Les deux vaisseaux qui furent choisis, le _Duc_ et la _Duchesse_, sous le commandement des capitaines Rodgers et Courtney, furent armés avec soin et pourvus de toutes les provisions nécessaires pour un si long voyage. Le célèbre Dampier, qui s’était acquis tant de réputation par ses courses aventureuses et ses pirateries, ne dédaigna pas d’accepter le titre de premier pilote. Bien que cette expédition ait été plus riche en résultats matériels qu’en découvertes géographiques, sa relation contient cependant quelques particularités curieuses qui méritent d’être conservées.

Ce fut le 2 août 1708, que le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent la rade royale de Bristol. Remarque intéressante à faire d’abord: pendant toute la durée du voyage, un registre, sur lequel devaient être consignés tous les événements de la campagne, fut tenu à la disposition de l’équipage, afin que les moindres erreurs et les plus petits oublis fussent réparés, avant que le souvenir des faits eût pu s’altérer.

Rien à dire sur ce voyage jusqu’au 22 décembre. Ce jour-là, furent découvertes les îles Falkland, que peu de navigateurs avaient encore reconnues. Rodgers n’y aborda point; il se contente de dire que la côte présente le même aspect que celle de Portland, quoiqu’elle soit moins haute.

«Tous les coteaux, ajoute-t-il, avaient l’apparence d’un bon terrain; la pente en est facile, garnie de bois, et le rivage ne manque pas de bons ports.»

Ces îles ne possèdent pas un seul arbre, et les bons ports sont loin d’être fréquents, comme nous le verrons plus tard. On voit si les renseignements que nous devons à Rodgers sont exacts. Aussi les navigateurs ont-ils bien fait de ne pas s’y fier.

Après avoir dépassé cet archipel, les deux bâtiments piquèrent droit au sud, et s’enfoncèrent dans cette direction jusqu’à 60° 58’′ de latitude. Il n’y avait pas de nuit, le froid était vif, et la mer si grosse, que la _Duchesse_ fit quelques avaries. Les principaux officiers des deux bâtiments, assemblés en conseil, jugèrent alors qu’il n’était pas à propos de s’avancer plus au sud, et route fut faite à l’ouest. Le 15 janvier 1709, on constata qu’on avait doublé le cap Horn, et qu’on était entré dans la mer du Sud.

A cette époque, presque toutes les cartes différaient sur la position de l’île Juan-Fernandez. Aussi, Wood Rodgers, qui voulait y relâcher pour y faire de l’eau et s’y procurer un peu de viande fraîche, la rencontra presque sans la chercher.

Le 1er février, il mit en mer une embarcation pour aller à la découverte d’un mouillage. Tandis qu’on attendait son retour, on aperçut un grand feu sur le rivage. Quelques vaisseaux espagnols ou français avaient-ils atterri en cet endroit? Faudrait-il livrer combat, pour se procurer l’eau et les vivres dont on avait besoin? Toutes les dispositions furent prises pendant la nuit; mais, au matin, aucun bâtiment n’était en vue. Déjà l’on se demandait si l’ennemi s’était retiré, lorsque l’arrivée de la chaloupe vint fixer toutes les incertitudes, en ramenant un homme vêtu de peaux de chèvres, à la figure encore plus sauvage que ses vêtements.

C’était un marin écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui, à la suite d’un démêlé avec son capitaine, avait été abandonné depuis quatre ans et demi sur cette île déserte. Le feu qu’on avait aperçu avait été allumé par lui.

Pendant son séjour à Juan-Fernandez, Selkirk avait vu passer beaucoup de vaisseaux; deux seulement, qui étaient espagnols, y avaient mouillé. Découvert par les matelots, Selkirk, après avoir essuyé leur feu, n’avait échappé à la mort que grâce à son agilité, qui lui avait permis de grimper sur un arbre sans être aperçu.

«Il avait été mis à terre, dit la relation, avec ses habits, son lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache, un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres livres de piété, ses instruments et ses livres de marine. Le pauvre Selkirk pourvut à ses besoins du mieux qu’il lui fut possible; mais, durant les premiers mois, il eut beaucoup de peine à vaincre la tristesse et à surmonter l’horreur que lui causait une si affreuse solitude. Il construisit deux cabanes, à quelque distance l’une de l’autre, avec du bois de myrte-piment. Il les couvrit d’une espèce de jonc et les doubla de peaux de chèvres, qu’il tuait à mesure qu’il en avait besoin, tant que sa poudre dura. Lorsqu’elle approcha de sa fin, il trouva le moyen de faire du feu avec deux morceaux de bois de piment, qu’il frottait l’un contre l’autre.... Quand sa poudre fut finie, il prenait les chèvres à la course, et il s’était rendu si agile par un exercice continuel, qu’il courait à travers les bois, sur les rochers et les collines, avec une vitesse incroyable. Nous en eûmes la preuve lorsqu’il vint à la chasse avec nous; il devançait et mettait sur les dents nos meilleurs coureurs et un chien excellent que nous avions à bord; il atteignait bientôt les chèvres, et nous les apportait sur son dos. Il nous dit qu’un jour il poursuivait un de ces animaux avec tant d’ardeur, qu’il le saisit sur le bord d’un précipice caché par des buissons, et roula du haut en bas avec sa proie. Il fut si étourdi de sa chute, qu’il en perdit connaissance; quand il reprit ses sens, il trouva sa chèvre morte sous lui. Il resta près de vingt-quatre heures sur la place, et il eut assez de peine à se traîner à sa cabane, qui en était distante d’un mille, et dont il ne put sortir qu’au bout de dix jours.»

Des navets semés par l’équipage de quelque vaisseau, des choux palmistes, du piment et du poivre de la Jamaïque servaient à cet abandonné pour assaisonner ses aliments. Quand ses souliers et ses habits furent en pièces, ce qui ne tarda guère, il s’en fit en peau de chèvres, avec un clou qu’il employait comme aiguille. Lorsque son couteau fut usé jusqu’au dos, il s’en fabriqua avec des cercles de barrique qu’il avait trouvés sur le rivage. Il avait si bien perdu l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre. Rodgers l’embarqua et lui donna sur son vaisseau l’office de contre-maître.

Selkirk n’avait pas été le premier marin délaissé sur l’île de Juan-Fernandez. On se rappelle peut-être que Dampier y avait déjà recueilli un malheureux Mosquito, abandonné de 1681 à 1684, et l’on voit, dans le récit des aventures de Sharp et d’autres flibustiers, que le seul survivant de l’équipage d’un vaisseau naufragé sur ces côtes y vécut cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre bâtiment vînt le reprendre. Les malheurs de Selkirk ont été racontés par un écrivain moderne, par Saintine, dans le roman intitulé: _Seul!_

Les deux bâtiments quittèrent Juan-Fernandez le 14 février, et commencèrent leurs courses contre les Espagnols. Rodgers s’empara de Guyaquil, dont il tira une grosse rançon, et captura plusieurs vaisseaux, qui lui fournirent plus de prisonniers que d’argent.

De toute cette partie de son voyage, dont nous n’avons pas à nous occuper, nous ne retiendrons que quelques détails sur l’île de la Gorgone, où il remarqua un singe à qui son excessive lenteur a fait donner le nom de «paresseux», sur Tecamez, dont les habitants, armés de flèches empoisonnées et de fusils, le repoussèrent avec perte, et sur les îles Galapagos, situées à deux degrés de latitude nord. Cet archipel est très nombreux, d’après Rodgers; mais, de la cinquantaine d’îles qui le composent, il n’en trouva pas une seule qui fournît de l’eau douce. Il y vit en quantité des tourterelles, des tortues de terre et de mer d’une grosseur extraordinaire,--dont le nom a été donné par les Espagnols à ce groupe,--et des chiens marins extrêmement redoutables, dont l’un eut même l’audace de l’attaquer.

«J’étais sur le rivage, dit-il, lorsqu’il sortit de l’eau, la gueule béante, avec autant de vitesse et de férocité que le chien le plus furieux qui a rompu sa chaîne. Il m’attaqua trois fois. Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine, et, chaque fois, je lui fis une large blessure qui l’obligea de se retirer avec d’horribles cris. Ensuite, se retournant vers moi, il s’arrêta pour gronder et me montrer les dents. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’un homme de mon équipage avait failli être dévoré par un des mêmes animaux.»

Au mois de décembre, Rodgers se retira avec un galion de Manille, dont il s’était emparé, sur la côte de Californie, à Puerto-Seguro. Plusieurs de ses hommes s’enfoncèrent dans l’intérieur. Ils y virent quantité d’arbres de haute futaie, pas la moindre apparence de culture, et de nombreuses fumées qui indiquaient que le pays était peuplé.

«Les habitants, dit l’abbé Prévost dans son _Histoire des Voyages_, étaient d’une taille droite et puissante, mais beaucoup plus noirs qu’aucun des Indiens qu’il avait vus dans la mer du Sud. Ils avaient les cheveux longs, noirs et plats, qui leur pendaient jusqu’aux cuisses. Tous les hommes étaient nus, mais les femmes portaient des feuilles ou des morceaux d’une espèce d’étoffe qui en paraît composée, ou des peaux de bêtes et d’oiseaux... Quelques-uns portaient des colliers et des bracelets de brins de bois et de coquilles; d’autres avaient au cou de petites baies rouges et des perles, qu’ils n’ont pas sans doute l’art de percer, puisqu’elles sont entaillées dans leur rondeur et liées l’une à l’autre avec un fil. Ils trouvaient cet ornement si beau, qu’ils refusaient les colliers de verre des Anglais. Leur passion n’était ardente que pour les couteaux et les instruments qui servent au travail.»

Le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent Puerto-Seguro le 12 janvier 1710 et atteignirent l’île Guaham, l’une des Mariannes, deux mois plus tard. Ils y prirent des vivres, et, passant par les détroits de Boutan et de Saleyer, gagnèrent Batavia. Après la relâche obligée dans cette ville et au cap de Bonne-Espérance, Rodgers mouilla aux Dunes le 1er octobre.

Bien qu’il ne donne pas le détail des immenses richesses qu’il rapportait, on peut cependant s’en faire une haute idée, lorsqu’on entend Rodgers parler des lingots, de la vaisselle d’or et d’argent et des perles dont il remit le compte à ses heureux armateurs.

Le voyage de l’amiral Anson, dont nous allons maintenant faire le récit, appartient encore à la catégorie des guerres de course; mais il clôt la série de ces expéditions de forbans qui déshonoraient les vainqueurs sans ruiner les vaincus. Bien qu’il n’apporte, lui non plus, aucune nouvelle acquisition à la géographie, sa relation est cependant semée de réflexions judicieuses, d’observations intéressantes sur des régions peu connues. Elles sont dues, non pas au chapelain de l’expédition, Richard Walter, comme le titre l’indique, mais bien à Benjamin Robins, d’après les _Nichol’s literary anecdotes_.

Georges Anson était né en 1697 dans le Staffordshire. Marin dès son enfance, il n’avait pas tardé à se faire remarquer. Il jouissait de la réputation d’un habile et heureux capitaine, lorsqu’en 1639 il reçut le commandement d’une escadre composée du _Centurion_, de 60 canons, du _Glocester_, de 50, du _Sévère_, de la même force, de la _Perle_, de 40 canons, du _Wager_, de 28, de la chaloupe le _Trial_ et de deux bâtiments porteurs de vivres et de munitions. Outre ses 1,460 hommes d’équipage, cette flotte avait reçu un renfort de 470 invalides ou soldats de marine.

Partie d’Angleterre le 18 septembre 1740, l’expédition passa par Madère, par l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, par le havre Saint-Julien, et traversa le détroit de Lemaire.

«Quelque affreux que soit l’aspect de la Terre de Feu, dit la relation, celui de la Terre des États a quelque chose de plus horrible. II n’offre qu’une suite de rochers inaccessibles, hérissés de pointes aiguës, d’une hauteur prodigieuse, couverts d’une neige éternelle et ceints de précipices. Enfin l’imagination ne peut rien se représenter de plus triste et de plus sauvage que cette côte.»

A peine les derniers vaisseaux de l’escadre avaient-ils débouqué du détroit, qu’une série de coups de vents, de rafales et de bourrasques fit avouer aux matelots les plus expérimentés que tout ce qu’ils avaient appelé tempête n’était rien en comparaison. Ce temps épouvantable dura sept semaines sans discontinuer. Inutile de demander si les navires subirent des avaries, s’ils perdirent nombre de matelots enlevés par les lames, décimés par les maladies qu’une humidité constante et une nourriture malsaine eurent bientôt développées.

Deux bâtiments, le _Sévère_ et la _Perle_, furent engloutis, et quatre autres perdus de vue. Anson ne put s’arrêter à Valdivia, qu’il avait fixée comme rendez-vous en cas de séparation. Emporté bien au delà, il ne lui fut possible de s’arrêter qu’à Juan-Fernandez, où il arriva le 9 juin. Le _Centurion_ avait le plus grand besoin de cette relâche. Quatre-vingts hommes de son équipage avaient péri, il n’avait plus d’eau, et le scorbut avait tellement affaibli les matelots qu’il n’y en avait pas dix en état de faire le quart. Trois autres bâtiments en aussi mauvais état ne tardèrent pas à le rejoindre.

Il fallut avant tout refaire les équipages épuisés et réparer les avaries majeures des bâtiments. Anson débarqua les malades, les installa en plein air, dans un hôpital bien abrité; puis, à la tête des plus vaillants matelots, il parcourut l’île dans toutes les directions afin d’en relever les rades et les côtes. Le meilleur mouillage serait, d’après Anson, la baie Cumberland. La partie sud-est de Juan-Fernandez,--petite île qui n’aurait pas plus de cinq lieues sur deux,--est sèche, pierreuse, sans arbres, le terrain est bas et fort uni comparativement à la partie septentrionale. Le cresson, le pourpier, l’oseille, les navets, les raves de Sicile, croissaient en abondance, ainsi que l’avoine et le trèfle. Anson fit semer des carottes, des laitues, planter des noyaux de prunes, d’abricots et de pêches. Il ne tarda pas à se rendre compte que le nombre des boucs et des chèvres, laissés par les boucaniers dans cette île et qui y avaient si merveilleusement multiplié, était bien diminué. Les Espagnols, pour enlever cette ressource précieuse à leurs ennemis, avaient débarqué quantité de chiens affamés qui firent la chasse aux chèvres et en dévorèrent un si grand nombre qu’il en restait à peine deux cents à cette époque.

Le chef d’escadre,--ainsi Anson est-il toujours appelé dans la relation du voyage,--fit reconnaître l’île de Mas-a-fuero, qui est éloignée de vingt-cinq lieues de Juan-Fernandez. Plus petite, elle est aussi plus boisée, mieux arrosée, et elle possédait plus de chèvres.

Au commencement de décembre, les équipages avaient pu reprendre assez de forces pour qu’Anson songeât à exécuter ses projets de faire la course contre les Espagnols. Il s’empara d’abord de plusieurs vaisseaux, chargés de marchandises précieuses et de lingots d’or, puis brûla la ville de Paita. Les Espagnols estimèrent leur perte en cette circonstance à un million et demi de piastres.

Anson se rendit ensuite à la baie de Quibo, près de Panama, afin de guetter le galion qui, tous les ans, apporte les richesses des Philippines à Acapulco. Là, si les Anglais n’aperçurent aucun habitant, ils trouvèrent, auprès de quelques misérables huttes, de grands amas de coquilles et de belle nacre, que les pêcheurs de Panama y laissent pendant l’été. Parmi les provisions abondantes en cet endroit, il faut citer les tortues franches, qui pèsent ordinairement deux cents livres, et dont la pêche se faisait d’une façon singulière. Lorsqu’on en voyait une flotter endormie à la surface de la mer, un bon nageur plongeait à quelques toises, remontait, et, saisissant l’écaille vers la queue, s’efforçait d’enfoncer la tortue. En se réveillant, celle-ci se débattait, et ce mouvement suffisait à la soutenir ainsi que l’homme, jusqu’à ce qu’une embarcation vînt les recueillir tous deux.