Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 17

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Voici de quelle manière elle fut préparée. On commença par mâcher des morceaux de cette racine, qui est une sorte de poivrier, puis on la mit dans un grand vase de bois, et l’on versa de l’eau dessus. Lorsque la liqueur fut potable, les indigènes la transvasèrent dans des feuilles vertes pliées en forme de coupe, qui contenaient plus d’une demi-pinte. Cook fut le seul qui y goûta. La façon dont s’était faite la liqueur, avait éteint la soif de ses compagnons; mais les naturels n’eurent pas la même réserve, et le vase fut bientôt vide.

Les Anglais visitèrent ensuite plusieurs plantations ou jardins séparés par des haies de roseaux entrelacés, qui communiquaient entre eux par des portes formées de planches et pendues à des gonds. La perfection de la culture, cet instinct si développé de la propriété, tout annonçait un degré de civilisation supérieur à celui de Taïti.

Malgré l’affabilité de la réception qui lui fut faite, Cook, qui ne pouvait obtenir à aucun prix ni cochons ni volailles, quitta cette île pour gagner celle d’Amsterdam, la Tonga-Tabou des indigènes, où il espérait obtenir les vivres dont il avait besoin.

Les navires ne tardèrent pas à mouiller dans la rade de Van-Diemen, par dix-huit brasses d’eau, à une encâblure des brisants qui bordent la côte. Les naturels, très confiants, apportèrent des étoffes, des nattes, des outils, des armes, des ornements, et, bientôt après, des cochons et des volailles. Œdidi leur acheta avec beaucoup d’empressement des plumes rouges, qui, à ce qu’il assurait, auraient une valeur extraordinaire à Taïti.

Cook descendit à terre avec un indigène, nommé Attago, qui s’était attaché à lui dès le premier moment. Pendant cette promenade, il remarqua un temple assez semblable aux moraïs, et qui était désigné sous le nom générique de Faïtoka. Élevé sur une butte construite de main d’homme à seize ou dix-huit pieds au-dessus du sol, ce temple avait une forme oblongue, et l’on y parvenait par deux escaliers de pierre. Construit comme les habitations des naturels, c’est-à-dire avec des poteaux et des solives, il était couvert de feuilles de palmier. Deux images en bois, grossièrement sculptées, longues de deux pieds, en occupaient les coins.

«Comme je ne voulais offenser ni eux ni leurs dieux, dit le commandant, je n’osai pas les toucher, mais je demandai à Attago si c’étaient des «Eatuas» ou dieux. J’ignore s’il me comprit, mais à l’instant il les mania et les retourna aussi grossièrement que s’il avait touché un morceau de bois, ce qui me convainquit qu’elles ne représentaient pas la divinité.»

Quelques vols se produisirent; mais ils ne troublèrent pas les relations, et l’on put se procurer une quantité considérable de rafraîchissements.

Avant son départ, le capitaine eut une entrevue avec un personnage entouré d’un respect extraordinaire, et que tous les naturels s’accordaient à qualifier de roi.

«Je le trouvai assis, dit Cook, avec une gravité si stupide et si sombre, que, malgré tout ce qu’on m’en avait dit, je le pris pour un idiot que le peuple adorait d’après quelques idées superstitieuses. Je le saluai et je lui parlai, mais il ne me répondit point, et ne fit pas même attention à moi... J’allais le quitter, lorsqu’un naturel s’expliqua de manière à ne me laisser aucun doute que c’était le roi. Je lui offris en présent une chemise, une hache, un morceau d’étoffe rouge, un miroir, quelques clous, des médailles et des verroteries. Il les reçut, ou plutôt souffrit qu’on les mît sur sa personne et autour de lui, sans rien perdre de sa gravité, sans dire un mot, sans même tourner la tête ni à droite ni à gauche.»

Cependant, le lendemain, ce chef envoya des paniers de bananes et un cochon rôti, en disant que c’était un présent de l’«ariki» de l’île à l’«ariki» du vaisseau.

Cet archipel reçut de Cook le nom d’îles des Amis. Ces îles avaient été vues par Schouten et Tasman, qui les désignent sous les noms d’îles des Cocos, des Traîtres, de l’Espérance, et de Horn.

Cook, qui n’avait pu se procurer d’eau douce, fut donc obligé de quitter Tonga plus tôt qu’il l’aurait voulu. Il eut cependant le temps de rassembler un certain nombre d’observations sur les productions du pays et les mœurs des habitants. Nous allons en résumer les plus saillantes.

La nature a semé avec prodigalité ses plus riches trésors sur les îles Tonga et Eoa. Les cocotiers, les palmiers, les arbres à pain, les ignames, les cannes à sucre sont les plus ordinaires. En fait d’animaux comestibles, on n’y rencontre guère que les cochons et la volaille, mais si le chien n’y existe pas, son nom est cependant connu. Les poissons les plus délicats fourmillent sur les côtes.

De même taille, presque aussi blancs que les Européens, les habitants de ces îles sont bien proportionnés et ont des traits agréables. Leurs cheveux sont originairement noirs, mais ils ont l’habitude de les teindre avec une poudre, de sorte qu’il y en a de blancs, de rouges, de bleus, ce qui produit un assez singulier effet. La pratique du tatouage est universelle. Quant aux vêtements, ils sont des plus simples. Une pièce d’étoffe, enroulée autour de la ceinture et pendant jusqu’aux genoux, en fait tous les frais. Mais les femmes, qui sont, à Tonga comme ailleurs, plus coquettes que les hommes, se font un tablier en fibres de cocos, qu’elles parsèment de coquillages, de bouts d’étoffes de couleur et de plumes.

Ces naturels ont quelques coutumes singulières que les Anglais n’avaient pas encore observées. C’est ainsi qu’ils mettent sur leur tête tout ce qu’on leur donne et emploient cette pratique pour conclure un marché. Lorsqu’un de leurs amis ou de leurs parents vient à mourir, ils ont aussi l’habitude de se couper une ou plusieurs phalanges et même plusieurs doigts. Enfin, leurs habitations ne sont pas réunies en villages; elles sont éparses et semées au milieu des plantations. Faites des mêmes matériaux et conçues sur le même plan que celles des îles de la Société, elles sont seulement plus élevées au-dessus du sol.

L’_Aventure_ et la _Résolution_ appareillèrent le 7 octobre, reconnurent le lendemain l’île Pylstart, découverte par Tasman, et jetèrent l’ancre, le 21 du même mois, dans la baie Hawke, à la Nouvelle-Zélande.

Cook débarqua un certain nombre d’animaux, qu’il voulait acclimater dans le pays, et remit à la voile pour entrer dans le canal de la Reine-Charlotte; mais, assailli par une violente tempête, il fut séparé de l’_Aventure_ et ne la revit plus qu’en Angleterre.

Le 5 novembre, le commandant répara les avaries de son bâtiment, et, avant d’entreprendre une nouvelle campagne dans les mers australes, il voulut se rendre compte de la quantité et de la qualité de son approvisionnement. Il constata que quatre mille cinq cents livres de biscuit étaient entièrement gâtées, et que plus de trois milliers n’étaient guère en un meilleur état.

Pendant son séjour en cet endroit, Cook eut une nouvelle preuve, et plus complète que les précédentes, de l’anthropophagie des Néo-Zélandais. Un officier ayant acheté la tête d’un jeune homme qui venait d’être tué et mangé, plusieurs indigènes, qui l’aperçurent, témoignèrent le désir d’en avoir quelque morceau. Cook la leur céda, et, par l’avidité avec laquelle ils se jetèrent sur ce mets répugnant, il put se convaincre du plaisir que ces cannibales éprouvent à se repaître d’un aliment qu’il leur est difficile de se procurer.

La _Résolution_ quitta la Nouvelle-Zélande, le 26 novembre, s’enfonçant dans les régions glacées qu’elle avait déjà parcourues. Mais qu’elles étaient plus pénibles, les circonstances dans lesquelles se faisait cette seconde tentative! Si l’équipage était en bonne santé, les hommes, très affaiblis par les fatigues, offriraient sans doute moins de résistance aux maladies, d’autant plus qu’il n’y avait pas de vivres frais à bord! La _Résolution_ n’avait plus sa conserve, et l’on était maintenant persuadé de la non-existence du continent austral! C’était donc, pour ainsi dire, un voyage «platonique». Il fallait prouver jusqu’à la dernière évidence qu’on ne découvrirait pas de nouvelles terres un peu importantes dans ces parages désolés.

Ce ne fut que le 12 décembre qu’on rencontra les premières glaces, et beaucoup plus au sud que l’année précédente. Depuis ce moment, les incidents propres aux navigations sous ces latitudes se reproduisirent tous les jours. Œdidi était stupéfait de cette pluie blanche, de cette neige qui lui fondait dans la main; mais son étonnement n’eut plus de bornes, lorsqu’il découvrit la première glace, qu’il qualifia de terre blanche.

«Un premier phénomène avait déjà frappé son esprit sous la zone torride, dit la relation. Tant que les vaisseaux étaient restés dans ces parages, nous n’avions eu presque point de nuit et nous avions pu écrire à minuit à la lueur du soleil. Œdidi pouvait à peine en croire ses yeux, et il nous assura que ses compatriotes le traiteraient de menteur, quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée et du jour perpétuel.»

Le jeune Taïtien eut d’ailleurs le temps de s’habituer à ce phénomène, car le navire s’avança jusqu’au 76e degré de latitude sud, au travers des glaces flottantes. Alors, convaincu que, s’il existait un continent, les glaces en rendaient l’accès presque impossible, Cook se détermina à porter au nord.

La satisfaction fut générale, il n’était personne à bord qui ne souffrît de rhumes tenaces et violents, ou qui ne fût attaqué du scorbut. Le capitaine était lui-même très sérieusement atteint d’une maladie bilieuse, qui le força de se mettre au lit. Pendant huit jours, il fut en danger de mort, et sa convalescence devait être aussi longue que pénible. La même route fut suivie jusqu’au 11 mars. Quelle joie, lorsque, au soleil levant, la vigie cria: Terre! Terre!

C’était l’île de Pâques de Roggewein, la terre de Davis. En approchant du rivage, la première chose qui frappa les regards des navigateurs, ce furent ces gigantesques statues dressées sur la plage, qui avaient autrefois excité l’étonnement des Hollandais.

«La latitude de l’île de Pâques, dit Cook, correspond, à une minute ou deux près, avec celle qui est marquée dans le journal manuscrit de Roggewein, et sa longitude n’est fautive que d’un degré.»

Ce rivage, composé de roches brisées à l’aspect noir et ferrugineux, annonçait les traces d’une violente éruption souterraine. Au milieu de cette île, stérile et déserte, on apercevait quelques plantations éparses.

Singularité merveilleuse! Le premier mot que prononcèrent les insulaires, en s’approchant du vaisseau pour demander une corde, fut un terme taïtien. Tout, d’ailleurs, annonçait que les habitants avaient la même origine. Comme les Taïtiens, ils étaient tatoués et vêtus d’étoffes qui ressemblaient à celles des îles de la Société.

«L’action du soleil sur leur tête, dit la relation, les a contraints d’imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes portent un cercle d’environ deux pouces d’épaisseur tressé avec de l’herbe d’un bord à l’autre et couvert d’une grande quantité de ces longues plumes noires qui décorent le col des frégates. D’autres ont d’énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges que les vastes perruques des jurisconsultes européens; et plusieurs, enfin, un simple cerceau de bois, entouré de plumes blanches de mouettes, qui se balancent dans l’air. Les femmes mettent un grand et large chapeau d’une natte très propre, qui forme une pointe en avant, un faîte le long du sommet et deux gros lobes derrière chaque côté.»

Toute la campagne, qui fut parcourue par plusieurs détachements, était couverte de pierres noirâtres et poreuses, et offrait l’image de la désolation. Deux ou trois espèces d’herbes ridées, qui croissaient au milieu des rochers, de maigres arbrisseaux, notamment le mûrier à papier, l’hibiscus, le mimosa, quelques bananiers, voilà toute la végétation qui pouvait pousser au milieu de cet amas de lave.

Tout près du lieu de débarquement, s’élevait une muraille perpendiculaire, de pierres de taille carrées, jointes suivant toutes les règles de l’art, et s’emboîtant de manière à durer fort longtemps. Plus loin, au milieu d’une aire bien pavée, se dressait un monolithe, représentant une figure humaine à mi-corps, d’environ vingt pieds[2] de haut et de plus de cinq de large, très grossièrement sculptée, dont la tête était mal dessinée, les yeux, le nez et la bouche à peine indiqués; seules les oreilles, très longues, comme il est de mode de les porter dans le pays, étaient plus finies que le reste.

[2] Dans la première édition de la traduction française du deuxième voyage de Cook (Paris, 1878, 7 vol. in-4), on n’a donné que _deux_ pieds de haut à cette statue, évidemment par suite d’un lapsus typographique. Cette faute, que nous corrigeons ici, avait été reproduite dans les éditions subséquentes.

Ces monuments, très nombreux, ne paraissaient pas avoir été dressés et sculptés par la race que rencontraient les Anglais, ou cette race s’était bien abâtardie. D’ailleurs, si les habitants ne rendaient aucun culte à ces statues, ils les entouraient cependant d’une certaine vénération, car ils témoignaient leur mécontentement lorsqu’on marchait sur l’aire pavée qui les entoure. Ce n’était pas seulement sur le bord de la mer que se voyaient ces sentinelles gigantesques. Sur les flancs des montagnes, dans les anfractuosités des rochers, il s’en trouvait d’autres, les unes debout ou tombées à terre à la suite de quelque commotion, les autres encore imparfaitement dégagées du bloc dans lequel elles étaient taillées. Quelle catastrophe subite a interrompu ces travaux? Que représentent ces monolithes? A quelle époque lointaine remontent ces témoignages de l’activité d’un peuple à jamais disparu ou dont les souvenirs se sont perdus dans la nuit des âges? Problèmes à jamais insolubles!

Les échanges s’étaient faits avec assez de facilité. On n’avait eu qu’à réprimer l’adresse vraiment trop merveilleuse avec laquelle les insulaires savaient vider les poches. Les quelques rafraîchissements qu’on avait pu se procurer avaient été d’un grand secours; toutefois, le manque d’eau potable empêcha Cook de faire un plus long séjour à l’île de Pâques.

Il dirigea donc sa course vers l’archipel des Marquises de Mendana, qui n’avait pas été revu depuis 1595. Mais son navire n’eut pas plus tôt repris la mer, qu’il eut une nouvelle attaque de cette maladie bilieuse dont il avait si grandement souffert. Les scorbutiques retombèrent malades, et tous ceux qui avaient fait de longues courses à travers l’île de Pâques avaient le visage brûlé par le soleil.

Le 7 avril 1774, Cook aperçut enfin le groupe des Marquises, après avoir passé pendant cinq jours consécutifs sur les différentes positions que les géographes lui avaient données. On mouilla à Tao-Wati, la Santa-Cristina de Mendana. La _Résolution_ fut bientôt entourée de pirogues, dont l’avant était chargé de pierres, et chaque homme avait une fronde entortillée autour de la main. Cependant, les relations amicales et les échanges commencèrent.

«Ces insulaires étaient bien faits, dit Forster, d’une jolie figure, d’un teint jaunâtre ou tanné, et des piqûres répandues sur tout leur corps les rendaient presque noirs.... Les vallées de notre havre étaient remplies d’arbres, et tout y répondait à la description qu’en ont faite les Espagnols. Nous voyions plusieurs feux à travers les forêts, fort loin du rivage, et nous conclûmes que le pays était bien peuplé.»

La difficulté de se procurer des vivres décida Cook à un prompt départ. Il eut cependant le temps de réunir un certain nombre d’observations intéressantes sur ce peuple, qu’il considère comme un des plus beaux de l’Océanie. Ces naturels paraissent surpasser tous les autres par la régularité de leurs traits. Cependant, la ressemblance de leur langue avec celle que parlent les Taïtiens, semble dénoter une communauté d’origine.

Les Marquises sont au nombre de cinq: la Magdalena, San-Pedro, Dominica, la Santa-Cristina et l’île Hood, ainsi appelée du volontaire qui la découvrit le premier. Santa-Cristina est coupée par une chaîne de montagnes d’une élévation considérable, sur laquelle viennent s’embrancher des collines qui sortent de la mer. Des vallées resserrées, profondes, fertiles, ornées d’arbres fruitiers et arrosées par des ruisseaux d’une eau excellente, coupent ces montagnes. Le port de Madre-de-Dios, que Cook appela port de la Résolution, gît à peu près au milieu de la côte occidentale de Santa-Cristina. On y trouve deux anses sablonneuses, où viennent déboucher deux ruisseaux.

II

Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de l’_Aventure_.

Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti, lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.

«Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons. Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»

Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa galère _l’Africaine_, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser. Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie. La _Résolution_ jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard, le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des fruits.

Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son séjour.

Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme, aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les rassura bientôt.

Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou pagayeurs.

«Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques. La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le point de vue le plus avantageux.»

En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti et s’était rendu indépendant.

Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le premier voyage de Cook.

«Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»

Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires. Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale, recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver sa sœur mariée à un chef puissant.

Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la reine de l’île, pendant la relâche du _Dauphin_ en 1767, vint elle-même apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux d’artifice et des manœuvres militaires.

Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais, jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et vaincus, il se décida à partir.

A peine la _Résolution_ était-elle hors de la baie, qu’un aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui procurerait de grands avantages, se jeta à la mer. Mais il ne tarda pas à être repris par une embarcation que Cook dépêcha à sa poursuite. Le capitaine regretta beaucoup que la discipline le forçât d’agir ainsi, car, si cet homme, qui n’avait ni parents ni amis en Angleterre, lui avait demandé la permission de rester à Taïti, il ne la lui aurait pas refusée.