Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 16
Certains des Zélandais demandèrent des nouvelles de Tupia; lorsqu’ils apprirent sa mort, ils exprimèrent leur douleur par une sorte de lamentation plus factice que réelle.
Cook ne reconnut pas un seul des indigènes qu’il avait vus à son premier voyage. Il en conclut, avec toute apparence de raison, que les naturels qui habitaient le détroit en 1770 en avaient été chassés, ou, de leur plein gré, s’étaient retirés ailleurs. Au surplus, le nombre des habitants était diminué des deux tiers, et «l’i-pah» était abandonné, ainsi qu’un grand nombre d’habitations le long du canal.
Les deux bâtiments étant prêts à remettre en mer, Cook donna ses instructions au capitaine Furneaux. Il voulait s’avancer dans le sud par 41° à 46° de latitude jusqu’à 140° de longitude ouest, et, s’il ne trouvait pas de terre, cingler vers Taïti, où était fixé le lieu de rendez-vous, puis revenir à la Nouvelle-Zélande, et reconnaître toutes les parties inconnues de la mer entre cette île et le cap Horn.
Vers la fin de juillet, le scorbut commença à attaquer l’équipage de l’_Aventure_, à la suite de quelques jours de chaleur. Celui de la _Résolution_, grâce aux précautions dont Cook ne s’était pas départi un seul jour, et à l’exemple que lui-même avait constamment donné de manger du céleri et du cochléaria, échappa à la maladie.
Le 1er juillet, les deux navires étaient par 25°1′ de latitude et par 134°6′ de longitude ouest, situation attribuée par Carteret à l’île Pitcairn. Cook la chercha sans la trouver. Il faut dire que l’état des malades de l’_Aventure_ abrégea sa croisière, à son grand regret. Il désirait vérifier ou rectifier la longitude de cette île, et, par cela même, celles de toutes les terres environnantes, découvertes par Carteret, et qui n’avaient pu être confirmées par des observations astronomiques. Mais, n’ayant plus l’espoir de trouver un continent austral, il fit voile au N.-O. et ne tarda pas à reconnaître plusieurs des îles vues par Bougainville.
«Ces îles basses dont la mer du Sud est remplie entre les tropiques, dit-il, sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures, et élevées à peine d’une verge ou deux dans les autres. Leur forme est souvent circulaire; elles renferment à leur centre un bassin d’eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour est incommensurable. Elles produisent peu de chose; les cocotiers sont vraisemblablement ce qu’il y a de meilleur: malgré cette stérilité, malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées. Il n’est pas aisé de dire comment ces petits cantons ont pu se peupler, et il n’est pas moins difficile de déterminer d’où les îles les plus élevées de la mer du Sud ont tiré leurs habitants.»
Le 15 août, Cook reconnut l’île d’Osnabruck ou Mairea, découverte par Wallis, et fit route pour la baie d’Oaiti-Piha, où il comptait embarquer le plus de rafraîchissements possible, avant de gagner Matavaï.
«A la pointe du jour, dit Forster, nous jouîmes d’une de ces belles matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre. Un léger souffle de vent nous apportait de la terre un parfum délicieux et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous apercevions déjà la lumière du soleil naissant. Très près de nous, on voyait une allée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par derrière une quantité de palmiers, qui présidaient à ces bocages ravissants. Tout semblait dormir encore. L’aurore ne faisait que poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues sur la côte. A un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait la tranquillité des flots dans l’intérieur du havre. L’astre du jour commençait à éclairer la plaine; les insulaires se levaient et animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux, plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues et ramèrent près de nous, qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions guère que nous allions courir le plus grand danger et que la destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les bords de cette rive fortunée.»
L’habile écrivain, l’heureux peintre, qui sait trouver des couleurs si fraîches et si variées! Peu d’expressions ont vieilli dans ce tableau enchanteur. On regrette de n’avoir pas accompagné ces hardis matelots, ces savants qui comprenaient si bien la nature! Que n’avons-nous avec eux visité ces populations innocentes et paisibles, dans cet âge d’or dont notre siècle de fer nous rend la disparition plus pénible encore!
Les bâtiments étaient à une demi-lieue d’un récif, lorsque le vent tomba. Malgré tous les efforts des chaloupes, ils allaient échouer misérablement sur les écueils, en vue de cette terre si ardemment désirée, quand une habile manœuvre du commandant, heureusement secondée par la marée et par la brise de terre, vint les tirer du danger. Ils avaient fait, cependant, quelques avaries, et l’_Aventure_ avait perdu trois ancres.
Une foule de pirogues entouraient les navires, et des fruits de toute espèce étaient échangés pour quelques grains de verre. Cependant, les indigènes n’apportaient ni volailles ni cochons. Ceux qu’on apercevait autour des cases appartenaient au roi, et ils n’avaient pas la permission de les vendre. Beaucoup de Taïtiens demandaient des nouvelles de Banks et des autres compagnons de Cook à son premier voyage. Quelques-uns s’informèrent aussi de Tupia; mais ils ne parlèrent plus de lui, dès qu’ils eurent appris les circonstances de sa mort.
Le lendemain, les deux bâtiments mouillaient dans la rade d’Oaiti-Piha, à deux encâblures du rivage, et furent encombrés de visiteurs et de marchands. Quelques-uns profitèrent de l’encombrement pour rejeter dans leurs pirogues les denrées qu’ils avaient vendues, afin de les faire payer une seconde fois. Pour mettre fin à cette friponnerie, Cook fit chasser les fripons, après les avoir fait fustiger, châtiment qu’ils supportèrent, d’ailleurs, sans se plaindre.
L’après-midi, les deux capitaines descendirent à terre pour examiner l’aiguade, qu’ils trouvèrent très convenable. Pendant cette petite excursion, une foule d’indigènes vinrent à bord qui se plurent à confirmer la fâcheuse réputation que leur avaient faite les récits antérieurs de Bougainville et de Cook.
«Un des officiers, placé sur le gaillard d’arrière, dit la relation, voulant donner des grains de verre a un enfant de six ans, qui était sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer. L’enfant se précipita aussitôt à l’eau, et il plongea jusqu’à ce qu’il les eût rapportés du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres bagatelles; cette générosité tenta une foule d’hommes et de femmes, qui nous amusèrent par des tours surprenants d’agilité au milieu des flots. A voir leur position aisée dans l’eau et la souplesse de leurs membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.»
Cependant, les Taïtiens, montés à bord, furent surpris à voler différents objets. L’un d’eux, qui était resté la plus grande partie de la journée dans la chambre de Cook, s’empressa de sauter à la mer, et le capitaine, outré de sa conduite, tira deux coups de feu par-dessus sa tête. Un bateau, détaché pour saisir les pirogues des voleurs, fut assailli de pierres, lorsqu’il arriva près du rivage, et il fallut tirer un coup de canon pour déterminer les assaillants à la retraite. Ces hostilités n’eurent pas de suite; les naturels revinrent à bord comme si rien ne s’était passé. Cook apprit d’eux que la plupart de ses anciens amis des environs de Matavaï avaient péri dans une bataille qui avait eu lieu entre les habitants des deux péninsules.
Les officiers firent à terre plusieurs promenades; Forster, poussé par son ardeur pour les recherches botaniques, n’en manqua aucune. Pendant une de ces courses, il fut témoin de la façon dont les Taïtiennes préparent leurs étoffes.
«A peine eûmes-nous marché quelques pas, dit-il, qu’un bruit venant de la forêt frappa nos oreilles. En suivant le son, nous parvînmes à un petit hangar, où cinq ou six femmes, assises sur les deux côtés d’une longue pièce de bois carrée, battaient l’écorce fibreuse du mûrier, afin d’en fabriquer leurs étoffes. Elles se servaient pour cela d’un morceau de bois carré, qui avait des sillons longitudinaux et parallèles, plus ou moins serrés selon les différents côtés. Elles s’arrêtèrent un moment pour nous laisser examiner l’écorce, le maillet et la poutre qui leur servait de table; elles nous montrèrent aussi, dans une grosse noix de coco, une espèce d’eau glutineuse, dont elles se servaient de temps à autre afin de coller ensemble les pièces de l’écorce. Cette colle, qui, à ce que nous comprîmes, vient de l’_hibiscus esculentus_, est absolument nécessaire dans la fabrique de ces immenses pièces d’étoffe qui, ayant quelquefois deux ou trois verges de large et cinquante de long, sont composées de petits morceaux d’écorce d’arbre d’une très petite épaisseur.... Les femmes occupées à ce travail portaient de vieux vêtements sales et déguenillés, et leurs mains étaient très dures et très calleuses.»
Le même jour, Forster aperçut un homme qui portait des ongles extrêmement longs, ce dont il était très fier, comme d’une preuve qu’il n’était pas obligé de travailler pour vivre. Dans l’empire d’Annam, en Chine, dans bien d’autres contrées, cette manie singulière et puérile a été signalée. Un seul doigt est pourvu d’un ongle moins long; c’est celui qui sert à se gratter, occupation très fréquente dans tous les pays d’extrême Orient.
Pendant une autre de ses promenades, Forster vit un insulaire mollement étendu sur un tapis d’herbe épaisse, qui passait sa journée à se faire gaver par ses femmes. Ce triste personnage, qui s’engraissait sans rendre aucun service à la société, rappela au naturaliste anglais la colère de sir John Mandeville, s’indignant de voir «un pareil glouton qui consumait ses jours sans se distinguer par aucun fait d’armes, et qui vivait dans le plaisir comme un cochon qu’on engraisse dans une étable.»
Le 22 août, Cook, ayant appris que le roi Waheatua était dans le voisinage et manifestait le désir de le voir, descendit à terre avec le capitaine Furneaux, MM. Forster et plusieurs naturels. Il le rencontra qui venait au-devant de lui avec une nombreuse suite, et le reconnut aussitôt, car il l’avait vu plusieurs fois en 1769.
Ce roi était alors enfant et s’appelait Té-Arée, mais il avait changé de nom à la mort de son père Waheatua. Il fil asseoir le capitaine sur son tabouret, et s’informa avec sollicitude de plusieurs Anglais qu’il avait fréquentés au précédent voyage. Cook, après les compliments ordinaires, lui fit présent d’une chemise, d’une hache, de clous et d’autres bagatelles; mais, de tous ces cadeaux, celui qui sembla le plus précieux et qui excita de la part des naturels des cris d’admiration, ce fut une touffe de plumes rouges, montée sur un fil d’archal.
Waheatua, roi de la petite Taïti, pouvait être âgé de dix-sept ou dix-huit ans. Grand, bien fait, il aurait eu l’air majestueux, si l’expression habituelle de sa physionomie n’eût été celle de la crainte et de la méfiance. Il était entouré de plusieurs chefs et nobles personnages, remarquables par leur stature, et dont l’un, tatoué d’une façon singulière, était d’une corpulence énorme. Le roi, qui montrait pour lui beaucoup de déférence, le consultait à tout moment. Cook apprit alors qu’un vaisseau espagnol avait relâché à Taïti, quelques mois auparavant; il sut plus tard que c’était celui de Domingo Buenechea, qui venait de Callao.
Tandis qu’Etée, le gros confident du roi, s’entretenait avec quelques officiers de matières religieuses, et demandait aux Anglais s’ils avaient un dieu, Waheatua s’amusait avec la montre du commandant. Tout étonné du bruit qu’elle faisait, ce qu’il exprimait en disant: «Elle parle,» il demandait à quoi elle pouvait servir. On lui expliqua qu’elle mesurait le temps et qu’en cela elle ressemblait au soleil. Waheatua lui donna aussitôt le nom de «petit soleil» pour montrer qu’il avait compris l’explication.
Les bâtiments mirent à la voile le 24 au matin, et furent longtemps suivis par une quantité de pirogues, chargées de noix de coco et de fruits. Plutôt que de manquer cette occasion d’acquérir des marchandises d’Europe, les indigènes vendirent leurs denrées très bon marché. Il fut même possible de se procurer une douzaine des plus belles noix de coco pour un seul grain de verre. Cette abondance de rafraîchissements ne tarda pas à ramener la santé à bord des bâtiments, et la plupart des matelots, qui, en arrivant à Osnabruck, pouvaient à peine marcher, allaient et venaient au départ.
Le 26, la _Résolution_ et l’_Aventure_ atteignirent la baie de Matavaï. Une foule de Taïtiens eut bientôt envahi les ponts. Le capitaine les connaissait pour la plupart, et le lieutenant Pickersgill, qui avait accompagné Wallis en 1767 et Cook deux ans plus tard, reçut un accueil particulièrement empressé.
Cook fit dresser les tentes pour les malades, les tonneliers et les voiliers; puis, il partit pour Oparrée avec le capitaine Furneaux et les deux Forster. L’embarcation qui les portait ne tarda pas à passer devant un moraï de pierre et un cimetière déjà connu sous le nom de moraï de Tootahah. Lorsque Cook le désigna sous ce nom, un des indigènes qui l’accompagnaient l’interrompit en lui disant que, depuis la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d’O-Too.
«Belle leçon pour les princes, qu’on fait souvenir ainsi pendant leur vie qu’ils sont mortels, et qu’après leur mort le terrain qu’occupera leur cadavre ne sera pas à eux! Le chef et sa femme ôtèrent, en passant, leurs vêtements de dessus leurs épaules, marque de respect que donnent les insulaires de tous les rangs devant un moraï, et qui semble attacher à ces lieux une idée particulière de sainteté.»
Cook fut bientôt admis en présence du roi O-Too. Après quelques compliments, il lui offrit tout ce qu’il pensait avoir du prix à ses yeux, car il sentait combien il serait avantageux de gagner l’amitié de cet homme, dont les moindres paroles dénotaient la timidité de caractère. Grand et bien fait, ce roi pouvait avoir trente ans. Il s’informa de Tupia et des compagnons de Cook, bien qu’il n’en eût vu aucun. De nombreux présents furent ensuite distribués à ceux qui parurent les plus influents dans son entourage.
Les femmes envoyèrent aussitôt leurs domestiques «chercher de grandes pièces de leurs plus belles étoffes, teintes en écarlate, de couleur de rose ou de paille, et parfumées de leur huile la plus odorante. Elles les mirent sur nos premiers habits, et nous chargèrent si bien qu’il nous était difficile de remuer.»
Le lendemain, O-Too vint rendre visite au capitaine. Il n’entra dans le bâtiment qu’après que Cook eut été enveloppé d’une quantité considérable d’étoffes indigènes des plus précieuses, et il n’osa descendre dans l’entrepont que lorsque son frère l’eut d’abord visité. On fit asseoir le roi et sa suite pour déjeuner, et tous les indigènes s’extasièrent aussitôt sur la commodité des chaises. O-Too ne voulut goûter à aucun plat, mais ses compagnons furent loin d’imiter sa réserve. Il admira beaucoup un superbe épagneul qui appartenait à Forster et témoigna le désir de l’avoir. On le lui donna immédiatement, et il le fit dès lors porter derrière lui par un des seigneurs de sa suite. Après le déjeuner, le commandant reconduisit lui-même dans sa chaloupe O-Too, à qui le capitaine Furneaux avait fait présent d’une chèvre et d’un bouc. Pendant une excursion qu’il fit dans l’intérieur, M. Pickersgill rencontra la vieille Obéréa, qui avait montré tant d’attachement à Wallis. Elle semblait avoir perdu toutes ses dignités, et elle était si pauvre qu’elle fut dans l’impossibilité de faire un présent à ses amis.
Lorsque Cook partit, le 1er septembre, un jeune Taïtien, nommé Poreo, lui demanda la faveur de l’accompagner. Le commandant y consentit dans l’espoir qu’il pourrait lui être utile. Au moment où il vit disparaître la terre à l’horizon, Poreo ne put retenir ses larmes. Il fallut que les officiers le consolassent en l’assurant qu’ils lui serviraient de pères.
Cook se dirigea alors vers l’île d’Huaheine, qui n’était pas éloignée de plus de vingt-cinq lieues, et y mouilla le 3 au matin. Les insulaires apportèrent quantité de grosses volailles; elles firent d’autant plus de plaisir, qu’il avait été impossible de s’en procurer a Taïti. Bientôt affluèrent sur le marché les cochons, les chiens et les fruits, qu’on échangea avec avantage pour des haches, des clous et de la verroterie.
Cette île, comme Taïti d’ailleurs, présentait des traces d’éruptions volcaniques, et le sommet d’une de ses collines rappelait beaucoup la forme d’un cratère. L’aspect du pays est le même, mais en petit, qu’à Taïti, car la circonférence de Huaheine n’est que de sept ou huit lieues.
Cook alla rendre visite à son vieil ami Orée. Le roi, bannissant tout cérémonial, se jeta au cou du capitaine en pleurant de joie; puis, il lui présenta ses amis, auxquels le capitaine fit quelques présents. Quant au roi, il lui offrit ce qu’il possédait de plus précieux, car il considérait cet homme comme un père. Orée promit d’approvisionner les Anglais de tout ce dont ils auraient besoin, et tint parole avec la plus grande loyauté.
Cependant, le 6 au matin, les matelots qui présidaient aux échanges furent insultés par un naturel couvert de rouge, en habit de guerre, et qui, tenant une massue de chaque main, menaçait tout le monde. Cook, arrivant à terre en ce moment-là, se jeta sur l’indigène, lutta avec lui et finit par s’emparer de sa massue, qu’il brisa.
Le même jour, un autre incident se produisit. Sparrman avait imprudemment pénétré dans l’intérieur de l’île pour y faire des recherches de botanique. Quelques naturels, profitant du moment où il examinait une plante, lui arrachèrent de la ceinture une dague, seule arme qu’il portât sur lui, lui en donnèrent un coup sur la tête et, se précipitant sur lui, arrachèrent par lambeaux une partie de ses vêtements. Cependant, Sparrman parvint à se relever, et se mit à courir vers la plage. Mais, embarrassé par des buissons et des ronces, il fut rejoint par les naturels, qui allaient lui couper les mains pour s’emparer de sa chemise, dont les manches étaient boutonnées, lorsqu’il put déchirer les poignets avec ses dents. D’autres insulaires, le voyant nu et meurtri, lui passèrent leurs vêtements et le conduisirent sur la place du marché, où se trouvait une foule de naturels. Au moment où Sparrman parut en cet état, tous prirent la fuite sans s’être consultés. Cook crut d’abord qu’ils venaient de commettre quelque vol. Détrompé en apercevant le naturaliste, il rappela aussitôt quelques indigènes, les assura qu’il ne se vengerait pas sur des innocents, et porta sa plainte immédiatement à Orée. Celui-ci, désolé et furieux de ce qui s’était passé, accabla son peuple de reproches véhéments, et promit de tout faire pour retrouver les voleurs et les objets volés.
En effet, malgré les supplications des naturels, le roi s’embarqua dans la chaloupe du commandant, et se mit avec lui à la recherche des coupables. Ceux-ci s’étaient dérobés, et, pour le moment, il fallut renoncer à les atteindre. Orée accompagna donc Cook à son bord, dîna avec lui, et, lorsqu’il revint à terre, fut accueilli avec les démonstrations de joie les plus vives par ses sujets, qui n’espéraient plus le revoir.
«C’est une des réflexions les plus agréables que nous ait suggérées ce voyage, dit Forster, qu’au lieu de trouver les habitants de ces îles entièrement plongés dans la volupté, comme l’ont dit faussement les premiers voyageurs, nous avons remarqué parmi eux les sentiments les plus humains et les plus délicats. Dans toutes les sociétés, il y a des caractères vicieux; mais on comptera cinquante fois plus de méchants en Angleterre ou dans tout autre pays civilisé que dans ces îles.»
Au moment où les vaisseaux mettaient à la voile, Orée vint prévenir le commandant que les voleurs étaient pris, et l’invita à descendre à terre pour assister à leur supplice. C’était impossible. Le roi voulut alors accompagner Cook pendant une demi-lieue en mer et lui fit les plus tendres adieux.
Cette relâche avait été très productive. Les deux bâtiments emportaient plus de trois cents cochons, sans compter les volailles et les fruits. Nul doute qu’ils n’eussent pu s’en procurer bien davantage, si leur séjour avait été plus long.
Le capitaine Furneaux avait consenti à prendre à son bord un jeune homme nommé Omaï, dont la retenue et l’intelligence devaient donner une haute idée des habitants des îles de la Société. A son arrivée en Angleterre, ce Taïtien fut présenté au roi par le comte de Sandwich, premier lord de l’Amirauté. En même temps, il trouva en MM. Banks et Solander des protecteurs et des amis, qui lui ménagèrent une réception amicale auprès des premières familles de la Grande-Bretagne. Il résida deux ans dans ce pays, et s’embarqua avec Cook, à son troisième voyage, pour regagner sa patrie.
Le commandant gagna ensuite Uliétea, où l’accueil que lui firent les indigènes fut des plus sympathiques. Ils s’informèrent avec intérêt de Tupia et des Anglais qu’ils avaient vus sur l’_Endeavour_. Le roi Oreo s’empressa de renouer connaissance avec le capitaine, et lui fournit tous les rafraîchissements que son île produisait. Durant cette relâche, Poreo, qui s’était embarqué sur la _Résolution_, descendit à terre avec une jeune Taïtienne, qui avait su le captiver, et ne reparut plus à bord. Il y fut remplacé par un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans, natif de Bolabola, appelé Œdidi, qui déclara vouloir venir en Angleterre. La douleur que cet indigène montra en se séparant de ses compatriotes fit bien augurer de son cœur.
Les bâtiments, encombrés de plus de quatre cents cochons, de volailles et de fruits, quittèrent définitivement les îles de la Société, le 17 septembre, et cinglèrent à l’ouest. Six jours plus tard était reconnue l’une des îles Harvey, et, le 1er octobre, l’ancre tombait devant Eoa, l’île Middelbourg de Tasman et de Cook.
L’accueil des naturels fut cordial. Un chef, nommé Taï-One, monta à bord, toucha le nez du capitaine avec une racine de poivrier, et s’assit sans mot dire. L’alliance était conclue et fut ratifiée par le don de quelques babioles.
Taï-One guida les Anglais dans l’intérieur de l’île. Tant que dura cette promenade, les nouveaux venus furent entourés d’une foule compacte d’indigènes, qui leur offraient des étoffes et des nattes pour des clous. Souvent même, les naturels poussèrent la libéralité jusqu’à ne rien vouloir accepter en retour de leurs cadeaux.
Taï-One emmena ses nouveaux amis à son habitation, agréablement située au fond d’une belle vallée, à l’ombre de quelques sadhecks. Il leur fit servir une liqueur qui fut extraite devant eux du jus de l’«eava», et dont l’usage est commun dans presque toutes les îles de la Polynésie.