Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 14

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Les premiers naturels qui furent aperçus étaient armés de longues piques et d’une pièce de bois dont la forme ressemblait assez à celle d’un cimeterre. C’était le fameux «boomerang», arme de jet si terrible dans la main des indigènes, si inoffensive entre celles des Européens.

Le visage de ces sauvages semblait être couvert d’une poudre blanche; leur corps était zébré de larges raies de la même couleur, qui, passant obliquement sur la poitrine, ressemblaient aux bandoulières des soldats, et ils portaient, aux cuisses et aux jambes, des raies de même nuance qu’on aurait prises à distance pour des jarretières, s’ils n’eussent été complètement nus.

Un peu plus loin, les Anglais essayèrent encore de débarquer. Mais deux naturels qu’on avait d’abord essayé d’apprivoiser en leur jetant des clous, de la verroterie et d’autres bagatelles, se livrèrent à des démonstrations si menaçantes, qu’on se vit obligé de tirer un coup de fusil au-dessus de leur tête. La détonation les frappa tout d’abord de stupeur; mais, dès qu’ils ne se sentirent pas blessés, ils commencèrent les hostilités, en lançant des pierres et des javelots. Un coup de fusil, chargé à plomb, fut alors tiré dans les jambes du plus âgé. Le pauvre sauvage s’enfuit sur-le-champ vers une des cases, et revint aussitôt avec un bouclier pour recommencer le combat, qui finit cependant, dès qu’il fut convaincu de son impuissance. Les Anglais en profitèrent pour prendre terre et gagner les habitations, où ils trouvèrent un grand nombre de lances. Dans cette même baie, on débarqua un détachement avec des futailles pour faire de l’eau; mais il fut impossible d’entrer en communication avec les indigènes, qui s’enfuyaient, dès qu’on se dirigeait de leur côté.

Pendant une excursion qu’ils firent à terre, Cook, Banks et Solander aperçurent les traces de plusieurs animaux. Les oiseaux étaient nombreux et d’une remarquable beauté. La grande quantité de plantes que les naturalistes trouvèrent en cet endroit engagea Cook à lui donner le nom de Botany-Bay (baie Botanique). Étendue, sûre et commode, cette baie est située par 34° de latitude et 208° 37′ de longitude ouest. On pouvait s’y procurer facilement de l’eau et du bois.

«Les arbres, dit Cook, sont pour le moins aussi grands que les chênes d’Angleterre, et j’en vis un qui y ressemblait assez. C’est le même qui distille une gomme rouge pareille au _sang de dragon_.»

Ce devait être, sans doute, une espèce d’eucalyptus. Parmi les différentes sortes de poissons qui fourmillaient dans ces parages, il faut citer la raie bouclée, dont l’une, après qu’on l’eut vidée, pesait encore trois cent trente-six livres.

Le 6 mai, Cook quitta Botany-Bay et continua de remonter le littoral vers le nord, en s’en tenant éloigné de deux ou trois milles. La navigation, le long de cette côte, fut assez monotone. Les seuls incidents qui vinrent un peu l’animer furent les différences subites et imprévues des fonds de la mer et les lignes de brisants qu’il fallut éviter.

Dans une descente qu’ils effectuèrent un peu plus loin, les explorateurs reconnurent que le pays était manifestement plus mauvais qu’aux environs de Botany-Bay. Le sol était sec et sablonneux, les rampes des collines étaient couvertes d’arbres, clair-semés, isolés et sans broussailles. Les matelots y tuèrent une outarde, qui fut déclarée le meilleur gibier qu’on eût mangé depuis le départ d’Angleterre. C’est pourquoi cet endroit reçut le nom de Bustard-Bay. On y recueillit également une grande quantité d’huîtres de toute espèce et notamment de petites huîtres perlières.

Le 25 mai, l’_Endeavour_ se trouva, à un mille de terre, vis-à-vis d’une pointe qui coupait exactement le tropique du Capricorne. On constata le lendemain que la marée monta et descendit de sept pieds. Le flux portait à l’ouest et le reflux à l’est, juste le contraire de ce qu’on avait éprouvé à Bustard-Bay. En cet endroit, les îles étaient nombreuses, le chenal étroit et très peu profond.

Le 29, Cook, espérant trouver un endroit commode pour nettoyer la quille et les fonds de son bâtiment, débarqua, avec Banks et Solander, dans une large baie. Mais à peine furent-ils descendus à terre qu’ils se trouvèrent fort empêchés dans leur marche par une herbe épaisse, barbue et remplie de graines piquantes,--sans doute une sorte de spinifex,--qui s’attachait aux vêtements, les transperçait et pénétrait jusqu’à la chair. En même temps, des nuages de maringouins et de moustiques s’abattaient sur eux et les accablaient de piqûres douloureuses. On découvrit un lieu commode pour les réparations à faire, mais ce fut inutilement que l’on chercha une aiguade. Des gommiers, semés çà et là, perlaient d’énormes nids de fourmis blanches, qui, s’attaquant aux bourgeons, les avaient bientôt vidés de leur gomme. Des vols nombreux de papillons aux couleurs éclatantes se jouaient autour des explorateurs.

C’étaient là, sans doute, des observations curieuses, intéressantes à plus d’un point de vue; mais elles ne satisfaisaient guère le commandant, qui ne trouvait pas à refaire sa provision d’eau. Ainsi se décelait au premier abord ce qui forme le caractère le plus tranché de ce nouveau monde, le manque de sources, de rivières et de fleuves.

Une seconde excursion, faite dans la soirée du même jour, ne fut pas plus fructueuse. Toutefois, Cook constata que la baie était très profonde, et il résolut d’en faire le tour dès le lendemain. Il ne tarda pas à remarquer que la largeur du passage, où il était entré, augmentait rapidement et finissait par former un vaste lac en communication avec la mer par le nord-ouest. Un autre bras s’enfonçait aussi dans l’est, et on pouvait penser que ce lac devait avoir une autre communication avec la mer par le fond de la baie.

Cette partie de l’Australie reçut de Cook le nom de Nouvelle-Galles du Sud. Stérile, sablonneuse, aride, elle était dépourvue de tout ce qui est indispensable à l’établissement d’une colonie. Cet examen superficiel, cette reconnaissance purement hydrographique, ne pouvait apprendre aux Anglais que c’était là, cependant, au point de vue minéralogique, une des parties les plus riches de ce nouveau monde.

Du 31 mai au 10 juin, la navigation se poursuivit aussi monotone. A cette dernière date, l’_Endeavour_, qui venait de parcourir sans accident, sur cette côte inconnue, au milieu des bas-fonds et des brisants, un espace de vingt-deux degrés, soit treize cents milles, se trouva tout à coup exposé au danger le plus grand qu’il soit possible d’imaginer.

On était alors par 16 degrés de latitude sud et 214° 39′ de longitude ouest, lorsque Cook, voyant devant lui deux îlots bas et couverts de bois, ordonna de tenir le large pendant la nuit, afin de chercher les îles découvertes par Quiros dans ces parages, archipel que certains géographes ont mal à propos réuni à la grande terre. A partir de neuf heures du soir, la sonde accusa, de quart d’heure en quart d’heure, une profondeur moins grande. Tout le monde était sur le pont, et l’ancre était parée, lorsque l’eau devint plus profonde. On en conclut que le bâtiment avait passé sur l’extrémité des bancs de sable aperçus au coucher du soleil, et l’on se réjouit de voir ce danger évité. La profondeur augmentant toujours, Cook et les officiers qui n’étaient pas de quart rentrèrent dans leurs cabines.

Cependant, à onze heures, la sonde, après avoir marqué vingt brasses, passa tout à coup à dix-sept, et, avant qu’on eût le temps de la rejeter, l’_Endeavour_ avait touché, et, battu par les vagues, talonnait sur les pointes d’un roc.

La situation était très grave. Enlevé par la lame par-dessus le bord d’un récif de corail, l’_Endeavour_ était retombé dans un creux de l’écueil. Déjà, à la clarté de la lune, on pouvait voir flotter autour du bâtiment une partie de la fausse quille et du doublage.

Par malheur, l’échouage avait eu lieu à marée haute. Il ne fallait donc pas compter sur le flot pour dégager le bâtiment. Sans perdre de temps, on jeta par-dessus bord les six canons, les barils, les tonneaux, le lest de fer et tout ce qui pouvait alléger le navire, qui continuait à raguer contre le roc. La chaloupe fut mise à la mer, les vergues et les huniers furent abattus, l’amarre de toue fut jetée à tribord, et l’on allait laisser tomber du même côté l’ancre d’affourche, lorsqu’on s’aperçut que l’eau était plus profonde à l’arrière. Mais, bien qu’on virât avec ardeur au cabestan, il fut impossible de dégager le bâtiment.

Au jour naissant, la position apparut dans toute son horreur. Huit lieues séparaient le bâtiment de la terre. Pas une île intermédiaire où se réfugier, s’il venait à s’entr’ouvrir, comme c’était à craindre. Bien qu’on se fût débarrassé de plus de cinquante tonneaux en poids, la pleine mer ne fit gagner qu’un pied et demi de flot. Heureusement, le vent s’était apaisé, sans quoi l’_Endeavour_ n’eût bientôt plus été qu’une épave. Cependant, la voie d’eau augmentait rapidement, bien que deux pompes fussent sans cesse en mouvement. Il fallut en monter une troisième.

Terrible alternative! Si le bâtiment était dégagé, il coulait bas dès qu’il cesserait d’être soutenu par le roc; s’il restait échoué, il serait bientôt démoli par les lames qui en disjoignaient les membrures! Et les embarcations étaient insuffisantes pour porter, à la fois, tout l’équipage à terre!

N’y avait-il pas à craindre qu’en cette circonstance, la discipline ne fût foulée aux pieds? Qui pouvait répondre qu’une lutte fratricide ne rendrait pas le désastre irréparable? Et quand bien même une partie des matelots gagnerait la côte, quel sort leur était réservé sur une plage inhospitalière, où les filets et les armes à feu suffiraient à peine à leur procurer la nourriture? Que deviendraient, enfin, ceux qui auraient dû rester sur le navire? Ces réflexions terribles, tous les faisaient alors. Mais, tant est grand le sentiment du devoir, si fort le pouvoir d’un chef qui a su se faire aimer de son équipage, que ces alarmes ne se traduisirent par aucun cri, par aucun désordre.

Les forces des hommes qui n’étaient pas employés aux pompes furent sagement ménagées pour l’instant où allait se décider le sort commun. Les mesures furent si habilement prises, qu’au moment où la mer battit son plein, tout le monde s’attela au cabestan, et, le navire dégagé, on constata qu’il ne faisait pas plus d’eau que lorsqu’il était sur le récif.

Mais ces matelots qui, depuis vingt-quatre heures, avaient passé par tant d’angoisses, étaient à bout de forces. On fut bientôt obligé de les remplacer aux pompes toutes les cinq minutes, car ils tombaient épuisés.

A ce moment, une mauvaise nouvelle vint porter le découragement à son comble. L’homme chargé de mesurer la hauteur de l’eau dans la cale annonça qu’elle avait monté de dix-huit pouces en quelques instants. Fort heureusement, on s’aperçut presque aussitôt qu’il avait mal pris ses mesures, et la joie de l’équipage fut telle, que tout danger lui parut passé.

Un officier, nommé Monkhouse, eut alors une idée excellente. Sur le flanc du navire, il fit appliquer une bonnette, dans laquelle on avait mélangé du fil de caret, de la laine et les excréments des animaux embarqués. On parvint de cette manière à aveugler en partie la voie d’eau. De ce moment, les hommes qui parlaient d’échouer le navire sur la côte, pour reconstruire avec ses débris une embarcation qui les conduirait aux Indes-Orientales, ne songèrent plus qu’à trouver un havre convenable pour le radouber.

Ce havre désiré, ils l’atteignirent le 17 juin, à l’embouchure d’un cours d’eau que Cook appela rivière de l’Endeavour. Les travaux nécessaires pour le carénage du bâtiment furent aussitôt entrepris et menés le plus rapidement possible. Les malades furent débarqués, et l’état-major descendit à terre, à plusieurs reprises, afin d’essayer de tuer quelque gibier et de procurer aux scorbutiques un peu de viande fraîche. Tupia aperçut un animal, que Banks, d’après sa description, jugea devoir être un loup. Mais, quelques jours après, on en chassa plusieurs autres, qui sautaient sur leurs deux pieds de derrière et faisaient des bonds prodigieux. C’étaient des kanguroos, grands marsupiaux qu’on ne rencontre qu’en Australie, et que n’avait encore observés aucun Européen.

En cet endroit, les naturels se montrèrent bien moins farouches que partout ailleurs sur cette côte. Non seulement, ils se laissèrent approcher, mais, traités avec cordialité par les Anglais, ils demeurèrent plusieurs jours dans leur société.

«Ils étaient, en général, dit la relation, d’une taille ordinaire, mais ils avaient les membres d’une petitesse remarquable; leur peau était couleur de suie ou de ce qu’on peut nommer couleur chocolat foncé; leurs cheveux, noirs sans être laineux, étaient coupés courts; les uns les avaient lisses, et les autres bouclés... Plusieurs parties de leur corps avaient été peintes en rouge, et l’un d’eux portait, sur la lèvre supérieure et sur la poitrine, des raies de blanc qu’il appelait «carbanda». Les traits de leur visage étaient bien loin d’être désagréables; ils avaient les yeux très vifs, les dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse.»

Plusieurs portaient un ornement singulier, dont Cook n’avait encore vu d’exemple qu’à la Nouvelle-Zélande: c’était un os d’oiseau de la grosseur du doigt, passé dans le cartilage qui sépare les deux narines.

Un peu plus tard, une querelle éclata à propos de tortues, dont l’équipage s’était emparé et dont les naturels prétendaient avoir leur part, sans avoir, cependant le moins du monde participé à leur capture. Voyant qu’on ne voulait pas accéder à leur demande, ils se retirèrent furieux et mirent le feu aux herbes au milieu desquelles était assis le campement des Anglais. Ceux-ci perdirent dans l’incendie tout ce qui était combustible, et le feu, courant au loin sur les collines, leur offrit durant la nuit un spectacle magnifique.

MM. Banks, Solander et plusieurs autres avaient fait, pendant ce temps, des chasses heureuses; ils avaient tué des kanguroos, des opossums, une espèce de putois, des loups, plusieurs sortes de serpents, dont quelques-uns étaient venimeux. Ils virent aussi des volées d’oiseaux, milans, faucons, cacatois, loriots, perroquets, pigeons, et nombre d’autres qui leur étaient inconnus.

Dès qu’il fut sorti de la rivière Endeavour, Cook put juger de la difficulté de la navigation dans ces parages. De tous côtés, ce n’étaient qu’écueils et hauts fonds. Le soir même, on fut forcé de jeter l’ancre, car il était impossible d’avancer pendant la nuit, à travers ce dédale de brisants, sans risquer d’échouer. A l’extrême portée de la vue, la mer semblait déferler sur une ligne d’écueils avec plus de violence que sur les autres, et il semblait que ce dût être la dernière.

Lorsque Cook y arriva, après cinq jours de lutte contre un vent contraire, il découvrit trois îles, qui gisaient à quatre ou cinq lieues dans le nord. Mais ses tribulations n’étaient pas près de leur fin. Le navire se trouva de nouveau entouré de récifs et de chaînes d’îlots bas et rapprochés, entre lesquels il semblait impossible de se risquer. Cook se demanda s’il ne serait pas plus prudent de retourner en arrière pour chercher un autre passage. Mais le retard que devait occasionner un pareil détour l’aurait certainement empêché d’arriver à temps dans les Indes. Enfin, il y avait à ce projet un obstacle insurmontable: il ne restait que trois mois de provisions sur le bâtiment.

Au moment où la situation semblait désespérée, Cook résolut de s’éloigner le plus possible de la côte et de tenter de franchir la barre extérieure des brisants. Il ne tarda pas à trouver un chenal, qui le conduisit en peu de temps en pleine mer.

«Un si heureux changement de situation se fit vivement sentir, dit Kippis. L’âme des Anglais en était remplie, et leur contenance annonçait leur satisfaction. Ils avaient été près de trois mois continuellement menacés de périr. Quand ils passaient la nuit à l’ancre, ils entendaient autour d’eux une mer impétueuse qui se brisait contre les rochers, et ils savaient que, si malheureusement le câble de l’ancre cassait, ils n’échapperaient pas au naufrage. Ils avaient parcouru trois cent soixante milles, obligés d’avoir sans cesse un homme occupé à jeter le plomb et à sonder les écueils à travers lesquels ils naviguaient, chose dont aucun autre vaisseau ne pourrait peut-être fournir un aussi long exemple.»

S’ils ne venaient pas d’échapper à un danger si imminent, les Anglais auraient encore eu plus d’un sujet d’inquiétude, en songeant à la longueur de la route qu’il leur restait à parcourir, à travers des mers peu connues, sur un navire qui faisait neuf pouces d’eau à l’heure, avec des pompes en mauvais état et des provisions qui tiraient à leur fin.

D’ailleurs, les navigateurs n’avaient échappé à ces dangers terribles que pour être exposés, le 16 août, à un péril presque aussi grand. Entraînés par la marée vers une ligne de brisants, au-dessus de laquelle l’écume de la mer jaillissait à une hauteur prodigieuse, dans l’impossibilité de jeter l’ancre, sans le moindre souffle de vent, il ne leur restait d’autre ressource que de mettre les canots à la mer pour remorquer le navire. Malgré les efforts des matelots, l’_Endeavour_ n’était plus qu’à cent pas du récif, lorsqu’une brise légère, si faible même qu’en toute autre circonstance on ne l’aurait pas remarquée, s’éleva et suffit pour écarter le bâtiment. Mais, dix minutes plus tard, elle tombait, les courants reprenaient leur force, et l’_Endeavour_ était encore une fois emporté à deux cents pieds des brisants. Après plusieurs alternatives non moins décevantes, une ouverture étroite fut aperçue.

«Le danger qu’elle offrait était moins cruel que de demeurer dans une situation si horrible, dit la relation. Un vent léger qui se leva heureusement, le travail des canots et le flux conduisirent le vaisseau devant l’ouverture, à travers laquelle il passa avec une épouvantable rapidité. La force de ce torrent empêcha l’_Endeavour_ de dériver d’aucun côté du canal, qui n’avait pourtant pas plus d’un mille de large, et dont la profondeur était extrêmement inégale, donnant tantôt trente brasses, tantôt sept, d’un fond sale.»

Si nous nous sommes arrêté un peu longuement sur les péripéties de cette campagne, c’est qu’elle s’accomplissait sur des mers inexplorées, au milieu de brisants et de courants, qui, dangereux encore pour les marins, lorsqu’ils sont marqués sur les cartes, le deviennent bien davantage, lorsqu’on s’avance, comme le faisait Cook depuis qu’il suivait la côte de la Nouvelle-Hollande, au milieu d’obstacles inconnus, que la sûreté du coup d’œil et l’instinct du marin ne réussissent pas toujours à éviter.

Une dernière question restait à éclaircir: la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée ne forment-elles qu’une seule terre? Sont-elles séparées par un bras de mer ou par un détroit?

Cook se rapprocha donc de terre, malgré les dangers de cette route, et suivit la côte de l’Australie vers le nord. Le 21 août, il doubla la pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Hollande, à laquelle il donna le nom de cap York, et s’engagea dans un chenal semé d’îles près de la grande terre, ce qui lui fit concevoir l’espoir d’avoir enfin découvert le passage de la mer de l’Inde. Puis, il atterrit encore une fois, arbora le pavillon anglais, prit solennellement possession, au nom du roi Georges III, de toute la côte orientale, depuis le trente-huitième degré de latitude jusqu’à cet endroit, situé au dixième et demi sud, donna à ce pays le nom de Nouvelle-Galles du Sud, et, pour clore dignement cette cérémonie, fit tirer trois volées de canon.

Cook alors pénétra dans le détroit de Torrès, qu’il appela détroit de l’_Endeavour_, découvrit et nomma les îles Wallis, situées au milieu de l’entrée sud-ouest, l’île Booby, les îles du prince de Galles, et il se dirigea vers la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, qu’il suivit jusqu’au 3 septembre, sans pouvoir débarquer.

Ce jour-là, avec onze personnes bien armées, parmi lesquelles étaient Solander, Banks et ses domestiques, Cook descendit à terre. A peine étaient-ils éloignés du bateau d’un quart de mille, que trois Indiens sortirent des bois en poussant de grands cris et coururent sus aux Anglais.

«Celui qui s’approcha le plus, dit la relation, lança de sa main quelque chose qui fut porté sur un de ses côtés et qui brûlait comme de la poudre à canon; mais nous n’entendions point de bruit.»

Cook et ses compagnons furent obligés de tirer sur ces naturels pour regagner leur embarcation, d’où ils purent les examiner à loisir. Ils ressemblaient tout à fait aux Australiens, portaient comme eux les cheveux courts et étaient entièrement nus; seulement, leur peau paraissait un peu moins foncée,--sans doute parce qu’elle n’était pas aussi sale.

«Pendant ce temps, les indigènes lâchaient leurs feux par intervalles, quatre ou cinq à la fois. Nous ne pouvons imaginer ce que c’est que ces feux, ni quel était leur but en les jetant; ils avaient dans leurs mains un bâton court, peut-être une canne creuse, qu’ils agitaient de côté et d’autre, et à l’instant nous voyions du feu et de la fumée, exactement comme il en part d’un coup de fusil, et qui ne duraient pas plus longtemps. On observa du vaisseau ce phénomène surprenant, et l’illusion y fut si grande, que les gens à bord crurent que les Indiens avaient des armes à feu; et nous n’aurions pas douté nous-mêmes qu’ils ne tirassent sur nous des coups de fusil, si notre bateau n’avait pas été assez près pour entendre dans ce cas le bruit de l’explosion.»

C’est là un fait resté inexpliqué, malgré le grand nombre de commentaires auxquels il a donné lieu, et que peut seul rendre croyable le témoignage toujours véridique du grand navigateur.

Plusieurs des officiers anglais demandaient instamment à débarquer pour récolter des noix de coco et certains autres fruits; mais le commandant ne voulut pas risquer la vie de ses matelots pour une satisfaction aussi futile. D’ailleurs, il avait hâte de gagner Batavia, afin d’y faire caréner son navire. Enfin, il jugeait inutile de demeurer plus longtemps dans des parages, depuis longtemps fréquentés par les Espagnols et les Hollandais, où il n’y avait plus de découvertes à faire.

Cependant, il rectifia, en passant, la position des îles Arrow et Weasel; puis, il gagna Timor et relâcha à l’île de Savu, où les Hollandais s’étaient établis depuis peu de temps. Là, Cook se ravitailla, et, par une observation soigneuse, détermina sa position par 10° 35′ de latitude sud et 237° 30′ de longitude ouest.

Après cette courte relâche, l’_Endeavour_ atteignit Batavia, où il fut caréné. Mais, après tant de fatigues éprouvées, ce séjour dans un pays malsain, où la fièvre est endémique, fut fatal à l’équipage. Banks, Solander, Cook et la plupart des matelots tombèrent malades; plusieurs moururent, notamment Monckhouse le chirurgien, Tupia et le petit Tayeto. Dix hommes seulement n’éprouvèrent pas les atteintes de la fièvre. Le 27 décembre, l’_Endeavour_ mit en mer, et s’arrêta, le 5 janvier 1771, à l’île du Prince, pour prendre des vivres.

Depuis ce moment, les maladies, qui avaient commencé à sévir parmi l’équipage, s’aggravèrent. Vingt-trois personnes succombèrent, parmi lesquelles on doit particulièrement regretter l’astronome Green.

Après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, où il reçut l’excellent accueil dont il avait si grand besoin, Cook reprit la mer, toucha à Sainte-Hélène, et mouilla aux Dunes, le 11 juin 1772, après une absence qui avait duré près de quatre années.