Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 11

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Dès que le temps changea, les vaisseaux quittèrent le port Praslin et continuèrent à suivre la côte de la Nouvelle-Bretagne, jusqu’au 3 août. L’_Étoile_, attaquée en route par une multitude de pirogues, avait été obligée de répondre aux pierres et aux flèches par quelques coups de fusil qui avaient mis en fuite les assaillants. Le 4, furent aperçues les terres nommées par Dampier île Mathias et île Orageuse. Trois jours plus tard fut reconnue l’île des Anachorètes, ainsi nommée parce qu’un grand nombre de pirogues, occupées à la pêche, ne se dérangèrent pas à la vue de l’_Étoile_ et de la _Boudeuse_, dédaignant de nouer aucune relation avec ces étrangers.

Après une série d’îlots à demi submergés, sur lesquels les bâtiments faillirent s’échouer, et que Bougainville nomma l’Échiquier, la côte de la Nouvelle-Guinée fut aperçue. Haute et montueuse, elle courait dans l’ouest-nord-ouest. Le 12, fut découverte une grande baie; mais les courants qui, jusqu’alors, avaient été contraires, ne tardèrent pas à entraîner les bâtiments loin de cette baie, signalée, à plus de vingt lieues au large, par deux sentinelles gigantesques, les monts Cyclope et Bougainville.

Les îles Arimoa, dont la plus grande n’a que quatre milles d’étendue, furent reconnues ensuite; mais le mauvais temps et les courants obligèrent les deux navires à tenir la haute mer et à cesser toute exploration. Il fallut cependant se rapprocher de la terre pour ne pas commettre quelque erreur dangereuse, et manquer le débouquement dans la mer des Indes. Les îles Mispulu et Waigiou, cette dernière à l’extrémité nord-est de la Nouvelle-Guinée, furent successivement dépassées.

Le canal des Français, qui permit aux bâtiments de quitter cet amas de petites îles et de rochers, fut heureusement franchi. Dès lors, Bougainville pénétrait dans l’archipel des Moluques, où il comptait trouver les rafraîchissements nécessaires pour les quarante-cinq scorbutiques qu’il comptait à son bord.

Dans l’ignorance absolue des événements qui avaient pu se passer en Europe depuis son départ, Bougainville ne voulait pas se risquer dans une colonie où il n’aurait pas été le plus fort. Le petit comptoir que les Hollandais avaient établi sur l’île de Boero ou Bourou, convenait parfaitement à ses projets, d’autant mieux qu’il était facile de s’y procurer des rafraîchissements. Les équipages reçurent, avec la joie la plus vive, l’ordre de pénétrer dans le golfe de Cajeti. Il n’était personne à bord qui n’eût ressenti les atteintes du scorbut, et la moitié des équipages se trouvait, dit Bougainville, dans l’impossibilité absolue de faire son service.

«Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le charmant paysage des îles Boero! Dès le milieu de la nuit, une odeur agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont couvertes, s’était fait sentir à plusieurs lieues en mer et avait semblé l’avant-coureur qui annonçait la fin de nos maux. L’aspect du bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui des vaisseaux à l’ancre, la vue des bestiaux errant dans les prairies qui environnent le bourg, causèrent des transports, que j’ai partagés sans doute, et que je ne saurais dépeindre.»

A peine la _Boudeuse_ et l’_Étoile_ avaient-elles mouillé, que le résident du comptoir envoya deux soldats s’informer, auprès du commandant français, des motifs qui le faisaient s’arrêter en cet endroit, alors qu’il devait savoir que l’entrée n’en était permise qu’aux seuls navires de la Compagnie des Indes. Bougainville lui dépêcha aussitôt un officier chargé d’expliquer que, pressé par la faim et la maladie, il était forcé d’entrer dans le premier port qu’il rencontrait sur sa route. D’ailleurs, il quitterait Boero dès qu’il aurait reçu les secours dont il avait le plus urgent besoin, et qu’il réclamait au nom de l’humanité. Le résident lui renvoya alors l’ordre du gouverneur d’Amboine qui lui défendait expressément de recevoir dans son port aucun navire étranger, et pria Bougainville de vouloir bien consigner par écrit les motifs de sa relâche, afin de pouvoir prouver à son supérieur qu’il n’avait enfreint ses ordres que sous la pression de la plus impérieuse nécessité.

Lorsque Bougainville eut signé ce certificat, la plus franche cordialité présida aux rapports qui s’établirent aussitôt avec les Hollandais. Le résident voulut recevoir à sa table l’état-major des deux navires, et une convention fut conclue pour la fourniture de la viande fraîche. Le pain fut remplacé par le riz, nourriture ordinaire des Hollandais, et les légumes frais, qui ne sont point communément cultivés dans cette île, furent fournis aux équipages par le résident, qui les tira du jardin de la Compagnie. Certes, il eût été à souhaiter pour le rétablissement des malades qu’on pût prolonger cette relâche; mais la fin de la mousson d’est pressait Bougainville de partir pour Batavia.

Ce fut le 7 septembre que le commandant quitta Boero, avec la persuasion que la navigation dans cet archipel n’était pas aussi difficile que les Hollandais voulaient bien le dire. Quant à se fier aux cartes françaises, il n’y fallait pas compter; elles étaient plus propres à faire perdre les navires qu’à les guider. Bougainville dirigea donc sa route par les détroits de Button et de Saleyer. Ce chemin, fréquenté par les Hollandais, était très peu connu des autres nations. Aussi la relation décrit-elle avec le plus grand soin et de cap en cap le chemin qu’il a suivi. Nous n’insisterons pas sur cette partie du voyage, bien qu’elle ait été très instructive; mais, par cela même, elle s’adresse spécialement aux hommes du métier.

Le 28 septembre, après dix mois et demi de voyage depuis le départ de Montevideo, l’_Étoile_ et la _Boudeuse_ arrivaient à Batavia, l’une des plus belles colonies de l’univers. On peut dire que, dès lors, le voyage était terminé. Après avoir touché à l’île de France, au cap de Bonne-Espérance et à l’île de l’Ascension, près de laquelle il rencontra Carteret, Bougainville rentra, le 16 février 1769, à Saint-Malo, n’ayant perdu que sept hommes, depuis deux ans et quatre mois qu’il avait quitté Nantes.

Le reste de la carrière de cet heureux navigateur ne rentre pas dans notre cadre; aussi n’en dirons-nous que peu de mots. Il prit part à la guerre d’Amérique et soutint, en 1781, un combat honorable devant le Fort-Royal de la Martinique. Chef d’escadre depuis 1780, il fut chargé, dix ans plus tard, de rétablir l’ordre dans la flottille mutinée de M. d’Albert de Rions. Nommé vice-amiral en 1792, il ne crut pas devoir accepter un grade éminent, qu’il considérait, suivant ses propres expressions, comme un titre sans fonctions. Successivement appelé au Bureau des longitudes et à l’Institut, élevé à la dignité de sénateur, créé comte par Napoléon Ier, Bougainville mourut, le 31 août 1811, chargé d’ans et d’honneurs.

Ce qui a rendu populaire le nom de Bougainville, c’est d’avoir été le premier Français qui ait accompli le tour du monde. S’il eut le mérite de découvrir et de reconnaître, sinon d’explorer, plusieurs archipels ignorés ou peu connus avant lui, on peut dire qu’il dut sa réputation bien plutôt au charme, à la facilité, à l’animation de son récit de voyage qu’à ses travaux. S’il est plus connu que tant d’autres marins français, ses émules, ce n’est pas qu’il ait fait plus ou mieux qu’eux, c’est qu’il sut raconter ses aventures de manière à charmer ses contemporains.

Quant à Guyot-Duclos, son poste secondaire dans l’entreprise et sa roture ne lui valurent aucune récompense. S’il fut nommé plus tard chevalier de Saint-Louis, il le mérita par son sauvetage de la _Belle-Poule_. Bien qu’il fût né en 1722, et qu’il naviguât depuis 1734, il n’était encore que lieutenant de vaisseau en 1791. Il fallut l’avènement de ministres imbus de l’esprit nouveau pour qu’il obtînt à cette époque le grade de capitaine de vaisseau, tardive récompense de longs et signalés services. Il mourut à Saint-Servan le 10 mars 1794.

CHAPITRE III

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE COOK

I

Les commencements de sa carrière maritime.--Le commandement de l’_Aventure_ lui est confié.--La Terre de Feu.--Découverte de quelques îles de l’archipel Pomotou.--Arrivée à Taïti. --Mœurs et coutumes des habitants.--Reconnaissance des autres îles de l’archipel de la Société.--Arrivée à la Nouvelle-Zélande.--Entrevues avec les naturels.--Découverte du détroit de Cook.--Circumnavigation des deux grandes îles.--Mœurs et productions du pays.

Lorsqu’il s’agit de raconter la carrière d’un homme célèbre, il est bon de ne négliger aucun de ces petits faits qui paraîtraient d’un mince intérêt chez tout autre. Ils prennent, alors, une importance singulière, car on y découvre souvent les indices d’une vocation qui s’ignore elle-même, et jettent toujours une vive lumière sur le caractère du héros qu’on veut peindre. Aussi nous étendrons-nous quelque peu sur les humbles commencements de l’un des plus illustres navigateurs dont l’Angleterre puisse s’enorgueillir.

Le 27 octobre 1728, James Cook naquit à Morton, dans le Yorkshire. Il était le neuvième enfant d’un valet de ferme et d’une paysanne nommée Grace. A peine en sa huitième année, le petit James aidait son père dans ses rudes travaux à la ferme d’Airy-Holme, près d’Ayton. Sa gentillesse, son ardeur au travail intéressèrent le fermier, qui lui fit apprendre à lire. Puis, lorsqu’il eut treize ans, il fut mis en apprentissage chez William Sanderson, mercier à Staith, petit havre de pêche assez important. Mais, d’être assidu derrière un comptoir, cela ne pouvait plaire au jeune Cook, qui profitait de ses moindres instants de liberté pour aller causer avec les marins du port.

Du consentement de ses parents, James quitta bientôt la boutique du mercier, pour s’engager comme mousse, sous le patronage de Jean et Henri Walker, dont les bâtiments servaient au transport du charbon sur les côtes d’Angleterre et d’Irlande. Mousse, matelot, puis patron, Cook se familiarisa rapidement avec tous les détails de sa nouvelle profession.

Au printemps de 1755, lorsque éclatèrent les premières hostilités entre la France et l’Angleterre, le bâtiment sur lequel Cook servait était ancré dans la Tamise. La marine militaire recrutait alors ses équipages au moyen de la «presse» des matelots. Cook commença par se cacher; mais, poussé sans doute par quelque pressentiment, il alla s’engager sur l’_Aigle_, navire de soixante canons, que devait presque aussitôt commander le capitaine sir Hugues Palliser.

Intelligent, actif, au courant de tous les travaux du métier, Cook fut en peu de temps remarqué de ses officiers et signalé à l’attention du commandant. Ce dernier recevait, en même temps, une lettre du membre du Parlement pour Scarborough qui lui recommandait chaudement, sur les sollicitations pressantes de tous les habitants du village d’Ayton, le jeune Cook, qui ne tarda pas à obtenir une commission de maître d’équipage. Le 15 mai 1759, il embarqua sur le vaisseau le _Mercure_, à destination du Canada, où il rejoignit l’escadre de sir Charles Saunders, qui, de concert avec le général Wolf, faisait le siège de Québec.

Ce fut pendant cette campagne que Cook trouva la première occasion de se signaler. Chargé de sonder le Saint-Laurent entre l’île d’Orléans et la rive septentrionale du fleuve, il remplit cette mission avec habileté et put dresser une carte du canal, malgré les difficultés et les dangers de l’entreprise. Si exacts et si complets furent reconnus ces relevés hydrographiques, qu’il reçut l’ordre d’examiner les passages de la rivière au-dessous de Québec. Il s’acquitta de cette opération avec tant de soin et d’intelligence, que sa carte du Saint-Laurent fut publiée par les soins de l’Amirauté anglaise.

Après la prise de Québec, Cook passa à bord du _Northumberland_, commandé par lord Colville, et profita de sa station sur les côtes de Terre-Neuve pour s’appliquer à l’étude de l’astronomie. Bientôt, des travaux importants lui furent confiés. Il dressa le plan de Placentia et releva les côtes de Saint-Pierre et Miquelon. Nommé en 1764 ingénieur de la marine pour Terre-Neuve et le Labrador, il fut employé pendant trois années consécutives à des travaux hydrographiques, qui appelèrent sur lui l’attention du ministère et servirent à relever les innombrables erreurs des cartes de l’Amérique. En même temps, il adressait à la Société royale de Londres un mémoire sur une éclipse de soleil, dont il fit observation à Terre-Neuve en 1766, mémoire qui parut dans les _Transactions philosophiques_. Cook ne devait pas tarder à recevoir la récompense de tant de travaux si habilement conduits, d’études patientes et d’autant plus méritoires, que l’instruction première lui avait fait défaut, et qu’il avait dû se former sans le secours d’aucun maître.

Une question scientifique d’une haute importance, le passage de Vénus sur le disque du soleil, annoncé pour 1769, passionnait alors les savants du monde entier. Le gouvernement anglais, persuadé que cette observation ne pouvait être faite avec fruit que dans la mer du Sud, avait résolu d’y envoyer une expédition scientifique. Le commandement en fut offert au fameux hydrographe A. Dalrymple, aussi célèbre par ses connaissances astronomiques que par ses recherches géographiques sur les mers australes. Mais ses exigences, sa demande d’une commission de capitaine de vaisseau, que lui refusait obstinément sir Edouard Hawker, déterminèrent le secrétaire de l’Amirauté à proposer un autre commandant pour l’expédition projetée. Son choix s’arrêta sur James Cook, chaleureusement appuyé par sir Hugues Palliser, et qui reçut, avec le rang de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’_Endeavour_.

Cook avait alors quarante ans. C’était son premier commandement dans la marine royale. La mission qu’on lui confiait exigeait des qualités multiples, qu’on trouvait alors rarement réunies chez un marin. En effet, si l’observation du passage de Vénus était le principal objet du voyage, il n’en était pas le seul, et Cook devait faire une campagne de reconnaissance et de découverte dans l’océan Pacifique. L’humble enfant du Yorkshire ne devait pas se trouver au-dessous de la tâche difficile qu’on lui imposait.

Tandis qu’on procédait à l’armement de l’_Endeavour_, qu’on choisissait les quatre-vingt-quatre hommes de son équipage, qu’on embarquait ses dix-huit mois de vivres, ses dix canons et ses douze pierriers avec les munitions nécessaires, le capitaine Wallis, qui venait de faire le tour du monde, rentrait en Angleterre. Consulté sur le lieu le plus favorable à l’observation du passage de Vénus, ce navigateur désigna une île qu’il avait découverte, à laquelle il donnait le nom de Georges III, et qu’on sut, depuis, être appelée Taïti par les indigènes. Ce fut l’endroit fixé à Cook pour faire ses observations.

Avec lui s’embarquèrent Charles Green, assistant du docteur Bradley à l’observatoire de Greenwich, à qui était confiée la partie astronomique, le docteur Solander, médecin suédois, disciple de Linné, professeur au British Museum, chargé de la partie botanique, et enfin sir Joseph Banks, qui cherchait dans les voyages l’emploi de son activité et de son immense fortune. En sortant de l’université d’Oxford, cet homme du monde avait visité les côtes de Terre-Neuve et du Labrador et pris, durant ce voyage, un goût très vif pour la botanique. Il s’adjoignit deux peintres, l’un pour le paysage et la figure, l’autre pour les objets d’histoire naturelle, plus un secrétaire et quatre domestiques, dont deux nègres.

Le 26 août 1768, l’_Endeavour_ quitta Plymouth et relâcha, le 13 septembre, à Funchal, dans l’île de Madère, pour y prendre des vivres frais et faire quelques recherches. L’accueil qu’y reçut l’expédition fut des plus empressés. Pendant une visite que fit l’état-major de l’_Endeavour_ à un couvent de religieuses Clarisses, ces pauvres et ignorantes recluses les prièrent sérieusement de leur dire quand il tonnerait et leur demandèrent de leur trouver dans l’enceinte du couvent une source de bonne eau, dont elles avaient besoin. Si instruits qu’ils fussent, Banks, Solander et Cook furent dans l’impossibilité de répondre à ces naïves demandes.

De Madère à Rio-de-Janeiro, où l’expédition arriva le 13 novembre, aucun incident ne marqua le voyage; mais l’accueil que Cook reçut des Portugais ne fut pas celui qu’il attendait. Tout le temps de la relâche se passa en altercations avec le vice-roi, homme fort peu instruit et tout à fait hors d’état de comprendre l’importance scientifique de l’expédition. Il ne put cependant se refuser à fournir aux Anglais les vivres frais dont ils manquaient absolument. Toutefois, le 5 décembre, au moment ou Cook passait devant le fort Santa-Cruz pour sortir de la baie, on lui tira deux coups de canon à boulet, ce qui lui fit immédiatement jeter l’ancre et demander raison de cette insulte. Le vice-roi répondit que le commandant du fort avait ordre de ne laisser sortir aucun bâtiment sans être prévenu, et que, bien que le vice-roi eût reçu de Cook l’annonce de son départ, c’était par pure négligence qu’on n’avait pas averti le commandant du fort. Était-ce un parti pris extrêmement désobligeant de la part du vice-roi? Était-ce simplement incurie? Si ce fonctionnaire était aussi négligent pour tous les détails de son administration, la colonie portugaise devait être bien gouvernée!

Ce fut le 14 janvier 1769, que Cook pénétra dans le détroit de Lemaire.

«La marée était alors si forte, dit Kippis dans sa _Vie du capitaine Cook_, que l’eau s’élevait jusqu’au-dessus du cap San-Diego, et le vaisseau, poussé avec violence, eut longtemps son beaupré sous les flots. Le lendemain, on jeta l’ancre dans un petit havre, qu’on reconnut pour le port Maurice, et, bientôt après, on alla mouiller dans la baie de Bon-Succès. Pendant que l’_Endeavour_ était mouillé en cet endroit, il arriva une singulière et fâcheuse aventure à MM. Banks et Solander, au docteur Green, à M. Monkhouse, chirurgien du vaisseau, et aux personnes de leur suite. Ils s’étaient acheminés vers une montagne pour y chercher des plantes, ils la gravissaient, lorsqu’ils furent surpris par un froid si vif et si imprévu, qu’ils furent tous en danger de périr. Le docteur Solander éprouva un engourdissement général. Deux domestiques nègres moururent sur la place; enfin, ce ne fut qu’au bout de deux jours que ces messieurs purent regagner le vaisseau. Ils se félicitèrent de leur délivrance, avec une joie qui ne peut être comprise que par ceux qui ont échappé à semblables dangers, tandis que Cook leur témoignait le plaisir de voir cesser les inquiétudes que lui avait causées leur absence. Cet événement leur donna une preuve de la rigueur du climat. C’était alors le milieu de l’été pour cette partie du monde, et le commencement du jour où le froid les surprit avait été aussi chaud que le mois de mai l’est ordinairement en Angleterre.»

James Cook put faire aussi quelques curieuses observations sur les sauvages habitants de ces terres désolées. Dépourvus de toutes les commodités de l’existence, sans vêtements, sans abri sérieux contre les intempéries presque continuelles de ces climats glacés, sans armes, sans industrie qui leur permette de fabriquer les ustensiles les plus nécessaires, ils mènent une vie misérable, et ne peuvent qu’à grand’peine pourvoir à leur existence. Cependant, de tous les objets d’échange qu’on leur offrit, ce furent ceux qui pouvaient leur être le moins utiles qu’ils préférèrent. Ils acceptèrent avec empressement les bracelets et les colliers, en laissant de côté les haches, les couteaux et les hameçons. Insensibles au bien-être qui nous est si précieux, le superflu était pour eux le nécessaire.

Cook n’eut qu’à s’applaudir d’avoir suivi cette route. En effet, il ne mit que trente jours à doubler la Terre de Feu, depuis l’entrée du détroit de Lemaire, jusqu’à trois degrés au nord de celui de Magellan. Nul doute qu’il lui eût fallu un temps bien plus considérable pour traverser les passes sinueuses du détroit de Magellan. Les très-exactes observations astronomiques qu’il fit, de concert avec Green, les instructions qu’il rédigea pour cette navigation dangereuse, ont rendu plus facile la tâche de ses successeurs, et rectifié les cartes de L’Hermite, de Lemaire et de Schouten.

Depuis le 21 janvier, jour où il doubla le cap Horn, jusqu’au 1er mars, sur un espace de six cent soixante lieues de mer, Cook ne remarqua aucun courant sensible. Il découvrit un certain nombre d’îles de l’archipel Dangereux, auxquelles il donna les noms d’îles du Lagon, du Bonnet, de l’Arc, des Groupes, des Oiseaux et de la Chaîne. La plupart étaient habitées, couvertes d’une végétation qui parut luxuriante à des marins habitués depuis trois mois à ne voir que le ciel, l’eau et les rocs glacés de la Terre de Feu. Puis, ce fut l’île Maïtea, que Wallis avait appelée Osnabruck, et, le lendemain 11 juin au matin, fut découverte l’île de Taïti.

Deux jours plus tard, l’_Endeavour_ jeta l’ancre dans le port de Matavaï, appelé par Wallis baie de Port-Royal, et où ce capitaine avait dû lutter contre les indigènes, dont il n’avait, d’ailleurs, pas eu de peine à triompher. Cook, connaissant les incidents qui avaient marqué la relâche de son prédécesseur à Taïti, voulut à tout prix éviter le retour des mêmes scènes. De plus, il importait à la réussite de ses observations de n’être troublé par aucune inquiétude, ni distrait par aucune préoccupation. Aussi, son premier soin fut-il de lire à son équipage un règlement, qu’il était défendu d’enfreindre sous les peines les plus sévères.

Cook déclara tout d’abord qu’il chercherait, par tous les moyens en son pouvoir, à gagner l’amitié des naturels; puis, il désigna ceux qui devaient acheter les provisions nécessaires et défendit à qui que ce fût d’entreprendre aucune espèce d’échange sans une permission spéciale. Enfin, les hommes débarqués ne devaient, sous aucun prétexte, s’éloigner de leur poste, et si un ouvrier ou un soldat se laissait enlever son outil ou son arme, non seulement le prix lui en serait retenu sur la paye, mais il serait puni suivant l’exigence des cas.

De plus, pour garantir les observateurs contre toute attaque, Cook résolut de construire une sorte de fort, dans lequel ils seraient renfermés à portée de canon de l’_Endeavour_. Il descendit donc à terre avec MM. Banks, Solander et Green, trouva bientôt l’endroit favorable et traça immédiatement devant les indigènes l’enceinte du terrain qu’il entendait occuper. Un de ceux-ci, nommé Owhaw, qui avait eu de bons rapports avec Wallis, se montra particulièrement prodigue de démonstrations amicales. Aussitôt que le plan du fort eut été tracé, Cook laissa treize hommes avec un officier pour garder les tentes et s’enfonça avec ses compagnons dans l’intérieur du pays. Des détonations d’armes à feu les rappelèrent presque aussitôt.

Un incident très pénible, et dont les conséquences pouvaient être fort graves, venait de se produire.

Un des naturels qui rôdaient autour des tentes avait surpris une sentinelle et s’était emparé de son fusil. Une décharge générale fut aussitôt faite sur la foule inoffensive, mais qui heureusement n’atteignit personne. Toutefois, le voleur, ayant été poursuivi, fut pris et tué.