Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 1

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HISTOIRE GÉNÉRALE DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

COLLECTION J. HETZEL

HISTOIRE GÉNÉRALE DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

PAR

JULES VERNE

51 DESSINS PAR P. PHILIPPOTEAUX 66 FAC-SIMILE (D’APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES PAR MATTHIS ET MORIEU

BIBLIOTHÈQUE D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

TABLE DES CARTES ET GRAVURES

REPRODUITES EN FAC-SIMILE D’APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX AVEC INDICATION DES SOURCES

PREMIÈRE PARTIE

_Carte de France corrigée sur les observations des membres de l’Académie des sciences._--Mémoires de l’Académie des sciences, tome VII.

_Portrait de Maupertuis._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Combat du Centurion avec un galion espagnol._--D’après Anson. Voyage round the world in the years 1740 to 44. London, 1776. Gr. in-4.

_Carte du détroit de Magellan._--D’après Bougainville. Voyage autour du monde, par la frégate _la Boudeuse_, de 1766 à 1769.--Paris, Saillant, 1771. 2 vol. in-8.

_Coiffures des habitants de Taïti et des îles voisines._ --D’après Parkinson. Journal of a voyage to the south seas. --London, 1784. Gr. in-4.

_Carte des îles de la Reine-Charlotte._--D’après Hawkesworth. Relation des voyages entrepris pour faire des découvertes dans l’hémisphère méridional, par Byron, Carteret, Wallis et Cook; traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1774. 4 vol. in-4.

_Carte de l’île de Taïti._--D’après Cook. Voyage, dans l’hémisphère austral et autour du monde, fait en 1772-75; traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1778. 5 vol. in-4.

_Portrait de Bougainville._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Carte de la Nouvelle-Zélande._--D’après Kennedy. New-Zealand. --London, 1873. In-8.

_Carte de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande._--D’après Cook. _Op. cit._

_Carte de la Louisiane._--D’après Bougainville. _Op. cit._

_Portrait de Cook._--D’après une gravure de son 2e voyage. _Op. cit._

_Un i-pah._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Un joueur de flûte taïtien._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Un moraï._--D’après Cook. _Op. cit._

_Une famille néo-zélandaise._--D’après Cook. _Op. cit._

_Tête de Néo-Zélandais tatoué._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Flotte de guerre de Taïti._--D’après Cook. _Op. cit._

_Pirogue de guerre néo-zélandaise._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Ustensiles et armes des insulaires de la Nouvelle-Zélande._ --D’après Cook. _Op. cit._

_Portrait d’Otooi._--D’après Cook. _Op. cit._

_Monuments de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

_Homme et femme de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

_Types des îles Sandwich._--D’après Cook. 3e voyage ou voyage à l’océan Pacifique, exécuté en 1776-80. Traduit de l’anglais (par Demeunier).--Paris, 1785. 4 vol. in-4.

_Sacrifice humain à Taïti._--D’après Cook. 3e voyage.

_Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus dans la baie Matavaï._-D’après Hawkesworth. _Op. cit._

_Itinéraire des principaux navigateurs pendant le_ XVIIIe _siècle_.--D’après Cook. _Op. cit._

DEUXIÈME PARTIE

_Pirogues des îles de l’Amirauté._--D’après La Billardière. Relation du voyage à la recherche de La Pérouse fait pendant les années 1791-94.--Paris, an VIII, 2 vol. in-4 de texte et atlas in-fol.

_Carte des îles Kerguelen._--D’après Cook, 3e voyage.

_Portrait de La Pérouse._--Tome Ier. Voyage rédigé et publié par le général Millet-Mureau.--Paris, imp. de la République, an V, 4 vol. in-4 et atlas gr. in-fol.

_Costumes des habitants de la Concepcion._--D’après l’atlas de La Pérouse.

_Femme du Port des Français._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

_Naufrage des chaloupes dans le Port des Français._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

_Les Orotchys._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

_Portrait de d’Entrecasteaux._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Vue de l’île Bourou._--D’après La Billardière. _Op. cit._

_Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis._--D’après La Billardière. _Op. cit._

_Type de la Nouvelle-Hollande._--D’après Péron. Voyage de découvertes aux Terres Australes pendant les années 1800-1804.--Paris, imp. Impériale, 1808. 2 vol. de texte et 2 atlas.

_Rivière des Cygnes._--D’après Péron. _Op. cit._

_Roi de Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

_Porteuse d’eau à Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

_Cabanes des naturels de la terre d’Endracht._--D’après Péron. _Op. cit._

_Vue de Sydney._--D’après Péron. _Op. cit._

_Portrait de Mungo-Park._--D’après son Second Voyage dans l’intérieur de l’Afrique.--Paris, Dentu, 1820. In-8.

_Un Boschiman._--D’après Barrow. Travels into the interior of southern Africa.--London, Cadell, 1806. 2 vol. in-4.

_Une femme cafre._--D’après Barrow. _Op. cit._

_Une Hottentote._--D’après Levaillant. Voyage dans l’intérieur de l’Afrique.--Paris, Leroy, 1790. 2 vol. in-8.

_Portrait de Bruce._--D’après Bruce. Travels to discover the source of the Nile in the years 1768 to 1773.--Edinburgh, Constable, 1813. 5 vol. in-4.

_Un montreur de lanterne magique._--D’après Mason. Costumes of China illustrated by 60 plates.--London, Miller, 1800. In-4.

_Empereur de la Chine._--D’après l’état présent de la Chine en figures, in-fol.

_Un Colao._--D’après Grosier. Atlas général de la Chine.--Paris, Moutard, 1735. In-fol.

_La mission de San-Carlos, près Monterey._--D’après Vancouver. Voyage de découvertes dans l’Océan Pacifique du nord et autour du monde. Paris, Imp. de la République, an VIII, 3 vol. in-4, avec atlas.

_Portrait de La Condamine._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Pongo de Manseriche_ (rivière des Amazones).--D’après les Mémoires de l’Académie des Sciences de 1745.

_Portrait de Humboldt en 1814._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

NOMS DES PRINCIPAUX VOYAGEURS

DONT L’HISTOIRE ET LES VOYAGES SONT RACONTÉS DANS CE VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

CASSINI.--PICARD.--LA HIRE.--G. DELISLE.--D’ANVILLE.--MAUPERTUIS. --LA CONDAMINE.--ROGGEWEIN.--BYRON.--WALLIS.--CARTERET.--BOUGAINVILLE ET GUYOT-DUCLOS.--COOK ET FURNEAUX.

DEUXIÈME PARTIE

BOUVET DE LOZIER.--DE SURVILLE.--MARION-DUFRESNE.--CROZET. --DE GRENIER.--DE KERGUELEN-TRÉMAREC.--DE FLEURIEU.--DE BORDA. --VERDUN DE LA CRENNE.--GALAUP DE LA PÉROUSE ET DE LANGLE.--BRUNI D’ENTRECASTEAUX ET HUON DE KERMADEC.--D’HESMIVY D’AURIBEAU.--DE ROSSEL.--MARCHAND ET CHANAL.--BASS ET FLINDERS.--N. BAUDIN ET DE FREYCINET.--SHAW.--HORNEMANN.--ADANSON.--HOUGHTON.--MUNGO-PARK. --SPARRMAN.--THUNBERG.--LEVAILLANT.--LACERDA.--BRUCE.--BROWNE. --WITZEN.--LE PÈRE DU HALDE.--L’ABBÉ GROSIER ET LES JÉSUITES. --MACARTNEY.--VOLNEY.--DE CHOISEUL-GOUFFIER.--LE CHEVALIER.--OLIVIER. --PALLAS.--JUAN DE FUCA.--DE FONTE.--BEHRING.--VANCOUVER.--S. HEARNE. --MACKENZIE.--LA CONDAMINE.--HUMBOLDT ET BONPLAND.

AVERTISSEMENT

L’_Histoire des grands voyages et des grands voyageurs_, telle que je l’avais comprise quand j’en ai publié la première partie, devait avoir pour but de résumer l’histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension considérable. Elle comprendra, non-seulement toutes les explorations passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs modernes, toutes les garanties qu’elle comporte, j’ai appelé à mon aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la Bibliothèque nationale.

Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien emprunter qu’à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet ouvrage, qui mettra en lumière ce qu’ont été tous les grands voyageurs, depuis Hannon et Hérodote jusqu’à Livingstone et Stanley.

Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage inspiré par la même pensée: _les Voyageurs anciens et modernes_, de M. Édouard Charton. Cet utile et excellent ouvrage d’un des hommes qui ont le plus contribué à faire naître en France le goût des études géographiques, se compose surtout de choix et d’extraits empruntés aux relations des principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.

JULES VERNE.

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

I

Astronomes et Cartographes.

Cassini, Picard et La Hire.--La méridienne et la carte de France.--G. Delisle et d’Anville.--La figure de la Terre.--Maupertuis en Laponie.--La Condamine à l’équateur.

Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation une sécurité inconnue jusqu’alors.

Bien que Galilée eût observé, dès 1610, les éclipses des satellites de Jupiter, l’indifférence des gouvernements, le défaut d’instruments d’une puissance suffisante, les erreurs commises par les disciples du grand astronome italien avaient rendu stérile cette importante découverte.

En 1668, Jean-Dominique Cassini avait publié ses _Tables des satellites de Jupiter_, qui le firent mander l’année suivante par Colbert et lui valurent la direction de l’Observatoire de Paris.

Au mois de juillet 1671, Philippe de La Hire était allé faire des observations à Uraniborg, dans l’île de Huen, sur l’emplacement même de l’observatoire de Tycho-Brahé. Là, mettant à profit les tables de Cassini, il calcula, avec une exactitude qu’on n’avait pas encore atteinte, la différence entre les longitudes de Paris et d’Uraniborg.

La même année, l’Académie des Sciences envoyait à Cayenne l’astronome Jean Richer, pour y étudier les parallaxes du soleil et de la lune et les distances de Mars et de Vénus à la Terre. Ce voyage, qui réussit de tout point, eut des conséquences inattendues, et fut l’occasion des travaux entrepris bientôt après sur la figure de la Terre. Richer observa que le pendule retardait de deux minutes vingt-huit secondes à Cayenne, ce qui prouvait que la pesanteur était moindre en ce dernier lieu qu’à Paris. Newton et Huyghens en conclurent donc l’aplatissement du globe aux pôles. Mais, bientôt après, les mesures d’un degré terrestre, données par l’abbé Picard, les travaux de la méridienne, exécutés par Cassini père et fils, conduisaient ces savants à un résultat entièrement opposé et leur faisaient considérer la Terre comme un ellipsoïde allongé vers ses régions polaires. Ce fut l’origine de discussions passionnées et de travaux immenses, qui profitèrent à la géographie astronomique et mathématique.

Picard avait entrepris de déterminer l’espace compris entre les parallèles d’Amiens et de Malvoisine, qui comprend un degré un tiers. Mais l’Académie, jugeant qu’on pourrait arriver à un résultat plus exact en calculant une distance plus grande, résolut de mesurer en degrés toute la longueur de la France du nord au sud. On choisit pour cela le méridien qui passe par l’Observatoire de Paris. Ce gigantesque travail de triangulation, commencé vingt ans avant la fin du XVIIe siècle, fut interrompu, repris et terminé vers 1720.

En même temps, Louis XIV, poussé par Colbert, donnait l’ordre de travailler à une carte de la France. Des voyages furent exécutés, de 1679 à 1682, par des savants, qui fixèrent, au moyen d’observations astronomiques, la position des côtes sur l’Océan et la Méditerranée.

Cependant ces travaux, ceux de Picard complétés par la mesure de la méridienne, les relèvements qui fixaient la latitude et la longitude de certaines grandes villes de France, une carte détaillée des environs de Paris dont les points avaient été déterminés géométriquement, ne suffisaient pas encore pour dresser une carte de France. On fut donc obligé de procéder, comme on l’avait fait pour la méridienne, en couvrant toute l’étendue de la contrée d’un réseau de triangles reliés ensemble. Telle fut la base de la grande carte de France, qui a pris si justement le nom de Cassini.

Les premières observations de Cassini et de La Hire amenèrent ces deux astronomes à resserrer la France dans des limites beaucoup plus étroites que celles qui lui étaient jusqu’alors assignées.

«Ils lui ôtèrent, dit Desborough Cooley dans son _Histoire des voyages_, plusieurs degrés de longitude le long de la côte occidentale, à partir de la Bretagne jusqu’à la baie de Biscaye, et retranchèrent de la même façon environ un demi-degré sur les côtes du Languedoc et de la Provence. Ces changements furent l’occasion d’une plaisanterie de Louis XIV, qui, complimentant les académiciens à leur retour, leur dit en propres termes: «Je vois avec peine, messieurs, que votre voyage m’a coûté une bonne partie de mon royaume.»

Au reste, les cartographes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte des corrections des astronomes. Au milieu du XVIIe siècle, Peiresc et Gassendi avaient corrigé sur les cartes de la Méditerranée une différence de «cinq cents» milles de distance entre Marseille et Alexandrie. Cette rectification si importante fut regardée comme non avenue, jusqu’au jour où l’hydrographe Jean-Mathieu de Chazelles, qui avait aidé Cassini dans ses travaux de la méridienne, fut envoyé dans le Levant pour dresser le portulan de la Méditerranée.

«On s’était également aperçu, disent les mémoires de l’Académie des Sciences, que les cartes étendaient trop les continents de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, et rétrécissaient la grande mer Pacifique entre l’Asie et l’Europe. Aussi ces erreurs causaient-elles de singulières méprises. Les pilotes, se fiant à leurs cartes, dans le voyage de M. de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à Siam, se méprirent dans leur estime, tant en allant qu’en revenant, faisant plus de chemin qu’ils ne jugeaient. En allant du cap de Bonne-Espérance à l’île de Java, ils croyaient être encore éloignés du détroit de la Sonde, quand ils se trouvèrent à plus de soixante lieues au delà, et il fallut reculer deux jours par un vent favorable pour y entrer, et, en revenant du cap de Bonne-Espérance en France, ils se trouvèrent à l’île de Florès, la plus occidentale des Açores, quand ils croyaient en être à plus de cent cinquante lieues à l’est; il leur fallut naviguer encore douze jours vers l’est pour arriver aux côtes de France.»

Les rectifications apportées à la carte de France furent considérables, comme nous l’avons dit plus haut. On reconnut que Perpignan et Collioures, notamment, se trouvaient être beaucoup plus à l’est qu’on ne le supposait. Au reste, pour s’en faire une idée bien nette, il suffit de regarder la carte de France publiée dans la première partie du tome VII des _Mémoires_ de l’Académie des Sciences. Il y est tenu compte des observations astronomiques dont nous venons de parler, et l’ancien tracé de la carte, publiée par Sanson en 1679, y rend sensibles les modifications apportées.

Cassini proclamait avec raison que la cartographie n’était plus à la hauteur de la science. En effet, Sanson avait suivi aveuglément les longitudes de Ptolémée, sans tenir compte des progrès des connaissances astronomiques. Ses fils et ses petits-fils n’avaient fait que rééditer ses cartes en les complétant, et les autres géographes se traînaient dans la même ornière. Le premier, Guillaume Delisle, construisit de nouvelles cartes, en mettant à profit les données modernes et rejeta de parti pris tout ce qu’on avait fait avant lui. Son ardeur fut telle, qu’il avait entièrement exécuté ce projet à vingt-cinq ans. Son frère, Joseph-Nicolas, enseignait l’astronomie en Russie, et envoyait à Guillaume des matériaux pour ses cartes. Pendant ce temps, Delisle de la Coyère, son dernier frère, visitait les côtes de la mer Glaciale, fixait astronomiquement la position des points les plus importants, s’embarquait sur le vaisseau de Behring et mourait au Kamtchatka.

Voilà ce que furent les trois Delisle. Mais à Guillaume revient la gloire d’avoir révolutionné la cartographie.

«Il parvint, dit Cooley, à faire concorder les mesures anciennes et modernes et à combiner une masse plus considérable de documents; au lieu de limiter ses corrections à une partie du globe, il les étendit au globe entier, ce qui lui donne un droit très positif à être regardé comme le créateur de la géographie moderne. Pierre le Grand, à son passage à Paris, lui rendit hommage, en le visitant pour lui donner tous les renseignements qu’il possédait lui-même sur la géographie de la Russie.»

Est-il rien de plus concluant que ce témoignage d’un étranger? Et, si nos géographes sont dépassés aujourd’hui par ceux de l’Allemagne et de l’Angleterre, n’est-ce pas une consolation et un encouragement de savoir que nous avons excellé dans une science où nous travaillons à reprendre notre ancienne supériorité?

Delisle vécut assez pour voir les succès de son élève J.-B. d’Anville. Si ce dernier fut inférieur, sous le rapport de la science historique, à Adrien Valois, il mérita sa haute renommée par la correction relative de son dessin, par l’aspect clair et artistique de ses cartes.

«On a peine à comprendre, dit M. E. Desjardins dans sa _Géographie de la Gaule romaine_, le peu d’importance qu’on attribue à ses œuvres de géographe, de mathématicien et de dessinateur. C’est cependant dans ces dernières qu’il a surtout donné la mesure de son incomparable mérite. D’Anville a, le premier, su construire une carte par des procédés scientifiques, et cela suffit à sa gloire.... Dans le domaine de la géographie historique, d’Anville a fait preuve surtout d’un rare bon sens dans la discussion et d’un merveilleux instinct topographique dans les identifications; mais, il faut bien le reconnaître, il n’était ni savant, ni même suffisamment versé dans l’étude des textes classiques.»

Le plus beau travail de d’Anville est sa carte d’Italie, dont la dimension, jusqu’alors exagérée, se prolongeait de l’est à l’ouest, suivant les idées des anciens.

En 1735, Philippe Buache, dont le nom est justement célèbre comme géographe, inaugurait une nouvelle méthode en appliquant, dans une carte des fonds de la Manche, les courbes de niveau à la représentation des accidents du sol.

Dix ans plus tard, d’Après de Mannevillette publiait son _Neptune oriental_, dans lequel il rectifiait les cartes des côtes d’Afrique, de Chine et de l’Inde. Il y joignait une instruction nautique, d’autant plus précieuse pour l’époque que c’était le premier ouvrage de ce genre. Jusqu’à la fin de sa vie, il perfectionna ce recueil qui servit de guide à tous nos officiers pendant la fin du XVIIIe siècle.

Chez les Anglais, Halley occupait le premier rang parmi les astronomes et les physiciens. Il publiait une théorie des _Variations magnétiques_ et une _Histoire des moussons_, qui lui valaient le commandement d’un vaisseau, afin qu’il pût soumettre sa théorie à l’expérience.

Ce qu’avait fait d’Après chez les Français, Alexandre Dalrymple l’accomplit pour les Anglais. Seulement, ses vues gardèrent jusqu’au bout quelque chose d’hypothétique, et il crut à l’existence d’un continent austral. Il eut pour successeur Horsburgh, dont le nom sera toujours cher aux navigateurs.

Mais il nous faut parler de deux expéditions importantes qui devaient mettre fin à la querelle passionnée sur la figure de la Terre. L’Académie des Sciences venait d’envoyer une mission composée de Godin, Bouguer et La Condamine en Amérique, pour mesurer l’arc du méridien à l’équateur. Elle résolut de confier la direction d’une expédition semblable, dans le nord, à Maupertuis.

«Si l’aplatissement de la terre, disait ce savant, n’est pas plus grand que Huyghens l’a supposé, la différence des degrés du méridien déjà mesuré en France d’avec les premiers degrés du méridien voisin de l’équateur ne sera pas assez considérable pour qu’elle ne puisse pas être attribuée aux erreurs possibles des observateurs et à l’imperfection des instruments. Mais, si on l’observe au pôle, la différence entre le premier degré du méridien voisin de la ligne équinoxiale et le 66e degré, par exemple, qui coupe le cercle polaire, sera assez grande, même dans l’hypothèse de Huyghens, pour se manifester sans équivoque, malgré les plus grandes erreurs commissibles, parce que cette différence se trouvera répétée autant de fois qu’il y aura de degrés intermédiaires.»

Le problème était ainsi nettement posé, et il devait recevoir au pôle, aussi bien qu’à l’équateur, une solution qui allait terminer le débat en donnant raison à Huyghens et à Newton.

L’expédition partit sur un navire équipé à Dunkerque. Elle se composait, outre Maupertuis, de Clairaut, Camus et Lemonnier, académiciens, de l’abbé Outhier, chanoine de Bayeux, d’un secrétaire, Sommereux, d’un dessinateur, Herbelot, et du savant astronome suédois Celsius.

Lorsqu’il reçut les membres de la mission à Stockholm, le roi de Suède leur dit: «Je me suis trouvé dans de sanglantes batailles, mais j’aimerais mieux retourner à la plus meurtrière que d’entreprendre le voyage que vous allez faire.»

Assurément, ce ne devait pas être une partie de plaisir. Des difficultés de toute sorte, des privations continues, un froid excessif, allaient éprouver ces savants physiciens. Mais que sont leurs souffrances auprès des angoisses, des dangers, des épreuves qui attendaient les navigateurs polaires, Ross, Parry, Hall, Payer et tant d’autres!

«A Tornea, au fond du golfe de Bothnie, presque sous le cercle polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige, dit Damiron, dans son _Éloge de Maupertuis_. Lorsqu’on sortait, l’air semblait déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient par le bruit avec lequel le bois, dont toutes les maisons sont bâties, se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque pas des gens mutilés, ayant perdu bras ou jambes par l’effet d’une si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les voyageurs devaient s’arrêter.»

Aujourd’hui que ces lieux sont mieux connus, que l’on sait ce qu’est la rigueur du climat arctique, on peut se faire une idée plus juste des difficultés que devaient y rencontrer des observateurs.