Part 21
Ainsi, nous lisons dans les _Mémoires de l'Académie des sciences pour l'année 1725_: «Dans la grande mer qui est entre notre continent et l'Amérique, ordinairement on ne trouve plus de glaces dès le mois d'avril en deçà des 67e et 68e degrés de latitude septentrionale, et les sauvages de l'Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas toutes fondues dans ce mois-là, c'est une marque que le reste de l'année sera froid et pluvieux. Mais M. Deslandes, qui depuis plusieurs années séjourne à Brest, et qui est en relation avec nos principales colonies, a su que cette année les glaces n'étaient pas fondues au mois de juin, et que les vaisseaux français qui vont à la pêche de la morue en ont trouvé des montagnes et des îles flottantes par le 41e et le 42e degré de latitude, spectacle qui leur était nouveau. Le 15 juin, deux vaisseaux pensèrent être surpris de ces mêmes glaces vers le 45e degré. Il se pourrait que le froid ou le peu de chaleur de l'été qu'on a eu en Europe tînt à cette cause, du moins en partie. Les météores d'un pays dépendent souvent de ceux d'un autre; ils sont tous en commerce, quelque éloignés qu'ils soient.»
Plus près de nous, M. Renou a attribué le froid de l'été de 1810 à une grande débâcle des glaces polaires.
Voici donc une cause accidentelle qui peut amener dans certaines années d'importantes modifications dans nos climats. Mais, d'une part, elle intervient rarement et peut-être, en outre, se produit-elle dans des circonstances déterminées qu'on arrivera à connaître, de façon à tenir compte de ces débâcles dans la prévision du temps.
Reste enfin, parmi les causes perturbatrices d'Arago, la mobilité de l'atmosphère et ses obscurcissements accidentels, en un mot les mouvements de l'atmosphère. Toutes les autres causes accidentelles ne sont rien à côté de celle-là, ou plutôt celle-là les contient et les résume toutes. Le but des météorologistes actuels est justement de déterminer les lois de ces mouvements, d'où dépendent tous les changements de temps. Cette mobilité, ils la considèrent comme la cause principale qu'ils cherchent à connaître dans toutes ses manifestations. Ce but, ils l'atteindront, ils en ont tous la ferme espérance; et si Arago revenait, loin de persister dans son dédain pour ceux qui veulent prédire le temps, il se mettrait à leur tête pour les encourager et les diriger.
«Bien que je ne puisse réclamer, disait M. Robert H. Scott en 1873, ni pour moi, ni pour aucun météorologue, des progrès décisifs vers ce qu'on a si bien appelé la splendide possibilité de prédire la nature des saisons, j'espère cependant vous prouver que les progrès sont assez sérieux pour permettre de classer au nombre des sciences la connaissance du temps.»
Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les autres, elle ne peut faire que de lents progrès. «La météorologie, dit M. Angot, est une science tellement récente qu'on se saurait trop exiger d'elle. Constituée seulement d'hier, son développement commence à peine, et elle rencontre pour cela plus de difficulté que toute autre science. Seule, en effet, elle nécessite le concours d'un grand nombre de personnes, même de nations. Un observatoire suffit à l'astronome, un laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire utilement de la météorologie, il faudrait des milliers d'observateurs sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entière du globe fût surveillée de telle sorte qu'on pût retrouver l'origine, suivre la marche entière et constater la disparition de toutes les perturbations atmosphériques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour atteindre ce résultat, nous en sommes loin encore.
»Il faudrait ensuite, dans quelques années, quand les données précises auront été multipliées, créer un enseignement pour la météorologie comme il en existe pour toute science; c'est là encore une condition indispensable de progrès, la seule qui puisse faire des météorologistes, comme on fait des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes.
»Il ne vient guère aujourd'hui à l'esprit de personne qu'on puisse d'un jour à l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, médecin sans avoir suivi des cours de médecine. Tout le monde, au contraire, se croit volontiers autorisé à imaginer une théorie météorologique sans avoir à s'embarrasser un seul instant d'études préalables. Aussi la météorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le plus envahie par les conceptions _à priori_ et les théories les plus étranges, les plus fantaisistes. Tantôt pour expliquer une année exceptionnelle on va invoquer l'éruption d'un volcan; tantôt on profite de ce que le Sahara est désert, et que nul ne peut dire ce qui s'y passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous ne recevions pas d'observations d'Amérique, on faisait naître sur l'Atlantique toutes les tempêtes qui nous arrivent par l'ouest. Plus tard, quand les Américains eurent commencé à publier des cartes, on reconnut vite que bon nombre de ces tempêtes les avaient visités avant de nous parvenir. Les cartes américaines s'arrêtaient aux montagnes Rocheuses; c'est là qu'on mit le berceau des tempêtes, et une théorie vint bientôt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place. Quelques années plus tard, les Américains étendirent leurs observations jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dépressions barométriques arriver par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en dépit des théories qui les y faisaient naître. Il va donc falloir reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire autant du plus grand nombre des théories en météorologie; ébauchées aujourd'hui sans base sérieuse et presque au hasard, elles sont destinées à disparaître demain devant la réalité des faits, ou à être modifiées de façon à devenir méconnaissables.
»Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons aujourd'hui le développement: l'expérimentation. Il faut que tout le monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes observations que des théories. Il faut que les météorologistes aient le courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'à sa naissance, et qu'elle est soumise aux mêmes lois d'évolution que les autres. Dans les sciences expérimentales la théorie ne vient jamais que bien après l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera suffisamment préparé, il viendra un Kepler ou un Newton qui édifiera sur nos travaux la théorie que nous poursuivons vainement.»
Certes, de telles espérances sont bien faites pour donner du courage aux observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but à atteindre: «La connaissance anticipée des alternatives du climat sera, dit M. Reclus, une des plus grandes conquêtes de l'homme. Déjà maître du présent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera véritablement sienne; il en utilisera la force productive à son gré et fera servir toutes les vies inférieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie; mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de lui-même; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il apprenne à vivre en paix sur cette planète si souvent arrosée de sang! Que la terre puisse mériter bientôt le nom de «bienheureuse», que lui ont donné les peuples enfants!»
FIN
TABLE DES GRAVURES
1. Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles 3 2. Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre 9 3. La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres 17 4. L'équipage sut y maintenir une température supérieure à +20 degrés 25 5. Hiver de l'année 1108 35 6. Les chiens du Grand Saint-Bernard 47 7. 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle devint plus lugubre 53 8. Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se mouvoir sur la glace avec une grande rapidité 65 9. Au milieu des glaçons 73 10. Les déserts glacés du pôle 83 11. Pris dans les glaces 93 12. Attelage de chiens 100 13. L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce 109 14. Samoyèdes 118 15. Esquimaux 125 16. L'ours brun 134 17. 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur l'Escaut 143 18. Les haillons dont ils étaient couverts... 154 19. Une scène de l'hiver de 1776 165 20. 1812.--Retraite de Russie 173 21. 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts brisés et chaloupes sans pilote 183 22. 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes de neige 195 23. Nuits au bivouac sur la neige 199 24. 1879.--Le Rhin 227 25. Sur la Seine en décembre 1879 229 26. La débâcle sur le Rhin 235 27. Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône 241 28. Effets de la glace sur les essences forestières les plus résistantes (1879-1880) 253 29. Figure théorique de l'action du soleil aux pôles et à l'équateur 264 30. Progression des glaces polaires du côté de l'équateur 287 31. Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre 289
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION V
LIVRE PREMIER LES EFFETS DU FROID
Action du froid sur l'homme 15 Action du froid sur les animaux et sur les plantes 23 La neige 39 La glace 56 Effets divers du froid 78
LIVRE II LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS
Description des régions polaires 81 Voyages dans les régions polaires 91 Faune et flore des régions polaires 105 Les habitants des régions polaires 114 Le froid dans les montagnes 128
LIVRE III LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS
Les grands hivers avant celui de 1709 137 Le grand hiver de 1709 147 Les hivers de 1709 à 1830 162 Le grand hiver de 1830 177 Les hivers de 1830 à 1879 193
LIVRE IV LE GRAND HIVER DE 1879-1880
Les températures du grand hiver 203 La neige, le verglas et la prise des rivières 215 Le dégel et les débâcles 230 Les hommes, les animaux et les plantes pendant le grand hiver 245
LIVRE V LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS
Les causes du froid 259 Les divers climats 268 Les variations de climat 276 La périodicité des grands hivers et la prévision du temps 283
PARIS.--TYPOGRAPHIE DU MAGASIN PITTORESQUE
(JULES CHARTON, ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ)
rue des Missions, 15