Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil)

Part 9

Chapter 93,832 wordsPublic domain

Ce sont des anthropophages, et ils parlent d'absorber leur semblable comme nous de déguster un bifteck.

C'est égal, s'ils mangent tous les gars de dix-huit ans, il ne doit pas y en avoir lourd à la conscription. En voilà un système de recrutement!

Je n'ai pas besoin de te dire que le capitaine a refusé...; mais ce qui était amusant, c'était la surprise du chef noir. Evidemment, il croyait faire là un joli cadeau, et il m'a paru qu'il s'en allait un peu vexé.

Vers quatre heures, le chaland est signalé. Il avance, il avance, et bientôt il a rejoint les pirogues.

Partout il a trouvé assez d'eau. Les vapeurs pourront passer.

* * * * *

19 août.--Aujourd'hui, on a eu un peu de mal. Le chaland s'est échoué sur un banc de vase.

On a travaillé trois heures à le renflouer. Enfin on y est arrivé tout de même.

Le capitaine Germain, pour que les bateaux de la mission n'éprouvent pas le même accident, a fait baliser la passe en eau profonde. Et puis on a continué.

* * * * *

Du 20 au 28 août.--Nous avons eu du tintouin et mon journal en a souffert.

Nos porteurs, bien qu'ils ne fassent à peu près rien en ce moment, avaient comploté de nous fausser compagnie. La nuit, ils se sont glissés hors du camp et ont filé vers l'Ouest.

On te leur a donné une chasse numéro un. Presque tous ont été ramenés.

Il paraît qu'un sorcier, à l'avant-dernière halte, leur avait prédit que tous trouveraient la mort près d'un village dont nous sommes tout proches. Ils l'ont cru... j'allais dire les imbéciles, mais je me rappelle qu'en France, il y a des gens qui croient aux somnambules... et je ne dis plus rien.

Alors il y a eu une scène cocasse. Le capitaine avait quelques paquets de cure-dents. Comment a-t-il pu les amener jusqu'ici? Ça, je n'en sais rien. Mais il a gravement offert un cure-dents à chacun des noirs en disant:

--Ceci est un grigris français, plus puissant que tous ceux de vos sorciers. Avec cela, vous n'aurez rien à craindre, et les ennemis que vous craignez n'oseront pas vous attaquer.

Et comme on a franchi le village sans aucun incident, nos porteurs ont la plus grande vénération pour les cure-dents. Ils les ont enfilé dans leur ficelle à grigris, et ils les portent sur leur poitrine. Depuis même, ils regardent les autres indigènes avec mépris, et ils disent entre eux, en les désignant:

--Lui, pas grigris français.

* * * * *

29 août.--Nous devons approcher du confluent du M'Bomou et de la Méré ou Bokou, où nous devons rencontrer un poste établi par le capitaine Baratier qui, lui, est occupé encore à reconnaître cette dernière rivière.

Je dis cela parce que le lit du M'Bomou se resserre peu à peu. Mais l'eau reste toujours profonde. Les renseignements du capitaine Baratier se confirment. Il avait écrit que le M'Bomou était navigable jusqu'à son point de jonction avec le Bokou. C'est vrai.

Au campement, le soir, nous recevons une visite curieuse.

C'est une femme, marchande de poules. Elle est albinos. C'est-à-dire que sa figure et son corps sont en partie noirs et blancs comme la robe d'un cheval pie. Avec cela, l'iris des yeux est rouge et les cheveux crépus sont jaunâtres. C'est extraordinaire.

--Jacques, que dit le capitaine Germain en riant, tu regardes cette femme avec une insistance... Est-ce que ton cœur parlerait?

Est-il drôle! Mon cœur à une femme pie!

C'est qu'il ne sait pas que ma gentille Louise m'attend. Je ne lui ai pas raconté cela.

Dame, on a ses petits secrets.

Lui-même, dans son carnet, a une photographie de femme qu'il regarde quelquefois quand il croit qu'on ne l'observe pas.

C'est donc une mission d'amoureux que le Congo-Nil.

Après tout, c'est une bonne chose. Cela soutient de penser qu'à des milliers de lieues, il y a des êtres qui nous aiment et qui nous attendent.

Papa, Louise... il y a le vent du Sud qui souffle; il va vers vous, vers Paris, je vous envoie des baisers par ce messager. Quand les recevrez-vous?

30 août.--Un petit coup de fièvre. Presque rien. Deux doses de quinquina l'ont fait sauver.

C'est curieux, cette bilieuse, comme ça fait mal à l'estomac. On dirait qu'on a avalé un charbon rouge.

* * * * *

1er septembre.--Voilà la rivière Bokou, le poste laissé par Baratier. Les tirailleurs accourent sur le rivage. Ils nous font des signes d'amitié.

On débarque et l'on s'embrasse. Je crois bien que j'ai donné l'accolade à une demi-douzaine de Sénégalais.

Encore une idée que je n'aurais pas eue à Paris. Mais il semble qu'ici, on est tous des amis et des frères.

Sans compter que les tirailleurs sont épatants. Rien de plus brave, de plus endurant, de plus dévoué que ces Français à face noire. Et ils détestent les Anglais, faut voir. Ils ont même un dicton qu'il faut que je te marque.

--Igli, disent-ils (Igli, ça veut dire Anglais), Igli, grandes dents; li mettre tout dans ventre à li, li manger la case et le champ, et pi couper noir en quatre.

Il paraît que cette haine est commune à tous les noirs de l'ouest-africain, le capitaine me l'a affirmé. Il a même ajouté que si la colonie anglaise de Sierra-Leone dépérissait, c'était parce que tous les habitants émigraient sur les territoires français, afin de n'avoir pas les Saxons pour maîtres. Si c'est pour ça qu'on les appelle des colonisateurs....

* * * * *

7 septembre.--Un courrier de Baratier.

Veine! La rivière Bokou est navigable jusqu'à N'Boona. N'Boona, c'est un gros village, où l'on pourra se goberger. Faudra bien, car après, faudra porter Les embarcations à dos d'hommes à travers la brousse et tracer un chemin de 160 kilomètres pour arriver à la rivière Soueh, qui est un des principaux bras du Bahr-el-Ghazal.

Une vraie tuile, comme tu vois. Enfin c'est un échange de bons procédés. Quand les bateaux ne peuvent plus vous porter, il faut bien les porter à son tour.

Les vapeurs de la mission arrivent.

* * * * *

10 septembre.--Les derniers chalands viennent d'aborder.

Toute la mission est concentrée au confluent du M'Bomou et du Bokou.

Le commandant a eu un long entretien avec Baratier, Germain et Mangin.

11 septembre.--En route, on remonte le Bokou.

* * * * *

15 septembre.--Nous voici à 10 kilomètres en amont de N'Boona. Impossible d'aller plus loin.

Le Soueh est, paraît-il, à 160 kilomètres de nous.

On va envoyer un détachement pour reconnaître le cours de cette importante rivière. Si elle est navigable, c'est chic. Mais voilà, il faut voir.

16 septembre.--Le commandant Marchand me fait appeler. Mon ami, le capitaine Germain, lui a parlé de moi.

Demain, avec sept hommes nous partirons en avant.

Le commandant vient avec nous. C'est notre petite troupe qui va reconnaître le Soueh. Me voilà tout à fait dans les honneurs. Si Louise n'est pas fière, et toi aussi, papa, vous êtes vraiment difficiles.

17 septembre.--Ça y est, en route.

* * * * *

25 septembre.--Nous sommes sur les rives du Soueh.

Voilà quatre jours que je n'ai pu toucher à ce journal, cette chère correspondance que je ne puis vous envoyer, mais qui me relie à vous.

C'est un ami, ce journal. Je lui dis tout ce que je pense. Tout, non, car sans cela vos deux noms se retrouveraient à chaque ligne.

Je suis las, las... J'ai les jambes qui me rentrent dans le corps. Nous en avons fait un métier depuis le départ de N'Boona.

On s'était reposé à bord des pirogues; mais on s'est éreinté ces jours-ci.

Cent soixante kilomètres en huit jours, ça n'a l'air de rien, n'est-ce pas. Cela nous donne une moyenne de vingt kilomètres par jour.

Seulement ces kilomètres-là comptent double, et même triple.

C'est à travers la brousse qu'il faut se frayer un chemin.

A chaque instant, on rencontre des marigots qu'il faut tourner, des cours d'eau qu'il faut franchir. On cherche un gué, on passe avec de l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'aux reins, quelquefois jusqu'aux épaules.

Paraît que nous entrons dans la région des marécages, la vraie région. Ceux du Bas-M'Bomou n'étaient que de la petite bière, comme qui dirait un apéritif, pour nous mettre en goût.

On est toujours trempé, un vrai bain de vapeur. C'est le Hammam à perpétuité.

Bah! on a de la quinine. Avant le départ, le commandant nous a fait prendre à chacun une petite provision de la bonne poudre. Pour qu'elle ne soit pas mouillée, j'ai mis la mienne au fond de mon salacco.

Et j'en deviens gourmand, je m'en offre de temps en temps. Aussi pas de fièvre, ou du moins si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Je me moque de la «bilieuse». Il y en a un autre qui s'en moque encore plus que moi. C'est le commandant.

Non, vrai, cet homme-là a une volonté de fer, et si l'on avait l'idée de reculer, il n'y aurait qu'à le regarder pour changer d'avis.

Il a la fièvre lui, il l'a à haute dose; mais cela ne l'arrête pas. Il la domine. J'ai entendu raconter que certains malades battent la maladie par la volonté. Eh bien, c'est vrai. Marchand est malade, mais il ne veut pas se plier devant le mal... Et il ne plie pas.

C'est égal, quand je pense qu'il faudra traîner les vapeurs et les chalands par le chemin que nous venons de parcourir, j'en ai chaud.

Je sais bien que les autres recrutent des porteurs pendant notre absence, mais en trouveront-ils assez?

Enfin, ce n'est pas tout ça. Le commandant vient de faire abattre un arbre superbe, droit comme un I et gros... il a au moins un mètre cinquante de diamètre.

* * * * *

Oh bien, elle est bonne, me voici constructeur de canots.

L'arbre qu'on a abattu, faut le transformer en pirogue. Et l'on enlève l'écorce, et l'on taille, et l'on creuse. Je viens de travailler deux heures.

Le commandant a eu une crâne idée.

A quelques mètres de la rive se trouvait un creux. Il a creusé lui-même une petite rigole jusqu'à la rivière.

L'eau est arrivée par là, a rempli le trou; si bien qu'on peut se baigner sans crainte des crocodiles. Je vais piquer ma tête.

* * * * *

Là, ça y est. Je suis retapé. Seulement je tombe de sommeil.

Une petite dose de quinine, un souvenir à toi, à Louise. Mes yeux se ferment malgré moi, ils se troublent.

J'aperçois confusément le commandant au bord de la rivière. Il grelotte la fièvre, mais il reste debout.

Cré matin, il est donc doublé en tôle cet homme-là!

* * * * *

26 septembre.--La pirogue est à l'eau.

--Embarque.

Nous y sommes tous. Le commandant va mieux ce matin. Il a dû servir à la bilieuse un potage à la quinine sérieux.

Il a l'air content. Tant mieux. Ça fait plaisir à tout le monde. Il est à l'avant du bateau. Avec un plomb, il sonde sans cesse le lit du fleuve.

Il y a assez d'eau, bravo!

* * * * *

28 septembre.--Trois jours de navigation à cent vingt kilomètres par jour.

On s'est arrêté à Meschara-el-Reck.

En voilà un pays à grenouilles. De l'eau partout avec des îlots en masse, des roseaux comme je n'en ai jamais vus, des bambous qui ont sept, huit, dix mètres de hauteur.

Faut revenir maintenant. Ce sera moins drôle.

Les rivières, c'est comme les montagnes, faudrait, pour bien faire, les prendre toujours du côté de la descente, et nous allons remonter.

Plus moyen d'écrire, on a tout le temps la rame à la main.

Mais je pense à vous toujours. Pauvre petite Louise, si elle savait ce que son souvenir me donne de courage... Vous retrouver tous les deux, au bout de l'étape.

Hardi! on va ramer.

* * * * *

14 novembre 1897.--Ah! mes enfants, quelle semaine nous venons de passer.

On est rentré à N'Boona. Et aussitôt toute la mission s'est mise en mouvement.

Fallait tracer dans la brousse une route de cent soixante kilomètres, pour permettre aux porteurs d'emmener la flottille démontée jusqu'à Kadialé.

Kadialé c'est l'endroit où le commandant avait reconnu que le Soueh devenait navigable.

Heureusement, pendant son absence, Baratier, à qui il avait remis le commandement, avait fait démonter les bateaux, et avait commencé le tracé de la route, en élargissant le sentier que nous avions frayé.

On ne se figure pas ce qu'on a abattu d'ouvrage avec deux cents tirailleurs et mille porteurs.

Décrire ça je ne saurais pas, faudrait être un savant pour tout dire.

Tantôt c'est la forêt épaisse qu'il s'agit d'éventrer.

Tantôt des petits ravins qu'il faut combler.

D'autres fois des rochers dans lesquels on doit creuser une trouée.

Alors on établit un fourneau de mine, et en avant la dynamite.

Pouf, un éclatement, comme un coup de tonnerre, une flamme. On regarde, il n'y a plus de rocher; seulement ça serait imprudent de regarder de trop près, car le rocher éclaté retombe en monnaie.

Et puis, la route tracée, c'est épatant de voir la caravane s'y engager.

Les porteurs nus, sauf le petit tablier dont je t'ai parlé, avec une espèce de turban au sommet du crâne, sur lequel ils appuient les perches où sont attachées les forges, les pièces des embarcations, les charges.

Plus loin, les groupes qui portent les gros morceaux des vapeurs.

Six, huit noirs, par trois, par quatre de front, soutiennent le poids écrasant de fragments de coque de huit cents kilogrammes.

Ils s'avancent dans les hantes herbes, dans lesquelles ils disparaissent jusqu'à la ceinture.

A propos, on parle toujours des serpents... j'en ai même vu au Jardin d'Acclimatation que les étiquettes disaient venir d'Afrique.

Il y en a certainement, j'en ai aperçu quelquefois.

Mais c'est à remarquer, personne de la mission n'a été mordu par eux.

* * * * *

Maintenant on se prépare à hiverner.

Car il nous arrive une chose désagréable.

C'est l'époque des basses eaux. Impossible d'aller plus loin.

Le commandant a fait installer des postes à Tamboura et à Ghalta. Lui a pris ses quartiers plus haut, au confluent du Soueh et du Toudy.

Il y a établi un fort, auquel il a donné un joli nom: Fort Desaix.

Entre ce point et le Nil s'étendent des marais infranchissables.

Ou ne pourra en essayer la traversée qu'au moment de la crue, dans plusieurs mois.

En attendant, on fera des reconnaissances aux alentours, on passera des traités avec les tribus.

Comme cela on ne perdra pas son temps, et l'on établira l'influence de la France dans le bassin du Bahr-el-Ghazal.

CHAPITRE X

L'HIVERNAGE

Au fort Desaix, le commandant Marchand avait établi son quartier général.

C'était une excellente base d'opérations, d'où il pouvait faire rayonner les reconnaissances au Nord, à l'Ouest et au Sud.

Quant à l'Est, il fallait renoncer à s'en occuper pour l'instant.

Toute la contrée ne formait qu'un immense marais, à travers lequel les cours d'eau, dont le débit avait considérablement diminué, se frayaient difficilement un passage, au milieu des roseaux, des bambous et des herbes.

Chaque semaine, une ou plusieurs expéditions partaient dans diverses directions; on les attendait chaque fois avec moins d'anxiété.

L'habitude de vaincre les obstacles avait donné à tous une confiance sans bornes dans leurs chefs et dans leurs propres forces.

Les explorations revenaient. Elles rapportaient des renseignements, des traités.

L'enseigne de vaisseau Dyé faisait le levé hydrographique du Soueh.

Il y avait entre les hommes, les gradés, les officiers une émulation soigneusement entretenue par le commandant!

Et puis, des négociations sans fin avec les tribus guerrières dinkas. Tantôt on palabre durant des semaines avec les nègres retors. On répète sans cesse les mêmes choses, les mêmes demandes. Et sans cesse les noirs éludent la question.

Il faut les fatiguer par une ténacité supérieure à la leur.

Il faut, sous ce climat torride, en face de la plus irritante force d'inertie, demeurer calme, impassible, avoir la patience de ceux qui sont certains de ne jamais faiblir.

Car, avant tout, il faut ne pas ameuter le pays tout entier contre la petite expédition.

Il est nécessaire de se créer des amitiés, des alliés.

Parfois, cependant, certaines tribus, trompées par le calme de Marchand, attribuent sa mansuétude à la peur.

Alors les chefs deviennent insolents. Le commandant rompt aussitôt les pourparlers. En deux ou trois jours, une colonne volante est formée. Et l'on punit ceux qui ont voulu abuser de la faiblesse supposée de la mission.

Peu à peu l'influence française s'étend.

Elle gagne de proche en proche.

Et bientôt on peut diviser les provinces du Bahr-el-Ghazal en trois cercles ou départements, placés sous le commandement des officiers qui accompagnent Marchand.

Il semble que décidément le succès final est assuré, quand, tout à coup, une terrible inquiétude s'abat sur l'état-major de la mission.

Au début de janvier 1898, le commandant avait rassemblé tous ses officiers au fort Desaix.

La réunion avait pour but de débattre les mesures à prendre encore, pour organiser définitivement la conquête du Bahr-el Ghazal.

Dès ce moment, les explorateurs étaient certains que leur route du Congo au Soueh, jalonnée de postes, ne pouvait être coupée.

Les approvisionnements les suivraient avec une facilité relative, puisque le chemin était reconnu et les routes en forêts percées. Le ravitaillement s'opérerait donc normalement.

Tous les efforts devaient donc tendre à compléter l'organisation politique de la nouvelle colonie nilotique.

Or, un matin que tous déjeunaient, sous la présidence du chef de la mission, un sergent pénétra dans la salle du repas.

Il s'excusa de troubler les officiers.

Et, sur une question du commandant, il répondit:

--Il est venu des mercantis dans nos paillottes. Ils offraient des légumes, du gibier.

--J'ai autorisé cela.

--Je le sais, mon commandant. Toutefois, il y en a deux que j'ai fait arrêter et que l'on garde à vue.

--Pourquoi les arrêter?... Qu'ont-ils fait?

--Ils racontaient des histoires que les hommes n'ont point besoin d'entendre. Il est inutile de les décourager.

Tous les officiers s'étaient levés.

--Des choses capables de décourager mes tirailleurs, s'écria Mangin. Parbleu! je serais curieux de les connaître.

Le sergent eut un sourire.

--Je m'en doute bien. C'est pourquoi je venais demander au commandant la permission de les lui amener.

--Qu'ont-ils dit, en résumé? insista Marchand.

--Des mensonges probablement.

--Mais encore, expliquez-vous, sergent?

--Eh bien, mon commandant, ils disent comme cela qu'il y a, sur le Nil, une mission de blancs beaucoup plus forte que la nôtre.

--Sur le Nil?

--Oui, et, d'après ce que j'ai cru comprendre, ces blancs auraient le même objectif que nous.

--Fachoda?

Les assistants avaient pâli.

Quoi! au moment où ils étaient assurés de la victoire, d'autres viendraient occuper les rives du Haut-Nil, rendant inutiles tant de fatigues, tant de dévouement.

Cela n'était pas, ne pouvait pas être.

Et soudain le commandant se toucha le front.

--Je conçois, ce doit être la mission Liotard qui, partie de Rafaï et remontant vers Dem-Ziber, a passé par le premier itinéraire que j'avais choisi.

Tous respirèrent:

--Ce sont des Français! Ce sont des Français! chuchotait-on autour de la table.

Mais le sergent tourna négativement la tête.

--Non, non, ce n'est pas cela.

--Comment le savez-vous?

--Toujours par mes prisonniers.

--Quoi!... Ils connaissent la mission Liotard.

--Oui, mon commandant. Elle a, paraît-il, occupé Dem-Ziber, mais elle n'a pu s'avancer au delà.

--Pourquoi donc?

--Parce que les cours d'eau sont à sec. Là-bas, il y a moins d'humidité qu'ici, et, pour gagner le Bahr-el Arab, qui leur permettrait de venir déboucher dans la rivière des Gazelles, il leur faudrait frayer, par terre, une route de quatre cents kilomètres. La mission n'est pas assez nombreuse pour se livrer à ce tour de force.

Marchand écoutait pensif.

Les nouvelles qu'apportait le sous-officier étaient évidemment vraies.

Tout concourait à le démontrer.

De l'exactitude des choses connues déroulait celle des inconnues.

Liotard ne disposait pas de forces suffisantes pour occuper militairement, et Dem-Ziber, et le pays dont cette bourgade était le centre.

Partant il était dans l'impossibilité absolue de recruter assez de travailleurs, pour mener à bonne fin une route aussi longue qu'il venait d'être dit.

Enfin M. Liotard avait considéré dès le début son expédition comme une simple mesure d'appui, sur le flanc gauche de la mission Congo-Nil, avec laquelle il n'avait aucune raison de jouter de vitesse, avant laquelle il ne songeait pas à atteindre le Nil.

Ces réflexions se succédèrent dans l'esprit du commandant, en bien moins de temps qu'il n'en faut pour les écrire.

Leur résultat fut que, se tournant vers le sous-officier, le commandant dit:

--Amenez vos prisonniers.

--Où cela, mon commandant?

--Ici. Je les interrogerai en présence de ces messieurs. Nous avons tous été à la peine ensemble. S'il y a un nouvel effort à faire, nous le ferons ensemble.

Et comme tous les assistants baissaient la tête en signe d'assentiment, le sous-officier qui gagnait déjà la porte, s'arrêta pour dire:

--Vous savez, mon commandant, que s'il y a un coup de collier à donner, tous les gradés en seront avec plaisir.

--Mais, mon ami, j'en suis bien sûr, répliqua Marchand de cette voix douce et grave qui lui gagnait le cœur de ses subordonnés.

Et, après un court silence.

--Vous resterez ici pendant l'interrogatoire... voilà ma réponse à votre observation.

La figure du sergent s'illumina de contentement. Il fit le salut militaire et sortit.

Après son départ, personne ne parla. L'inquiétude de tous était trop grande, trop intense. Ce qu'avait pensé tout bas le commandant, les officiers l'avaient pensé comme lui.

L'attente du reste ne fut pas longue.

Le sous-officier reparut, poussant devant lui deux grandes filles dinkas qui promenaient autour d'elles des regards effarés.

--Landeroin, ordonna Marchand s'adressant à l'interprète, dites à ces femmes qu'on ne leur fera aucun mal. Ajoutez seulement que je désire apprendre d'elles comment elles ont su la présence d'une autre mission sur le Nil.

Un dialogue vif s'engagea aussitôt entre l'interprète et les captives.

En voici la traduction:

--Femmes dinkas, il ne faut pas que votre cœur frissonne d'effroi. Le chef blanc me charge de vous dire qu'il ne vous sera fait aucun mal.

Cette assurance parut rendre quelque courage aux deux négresses.

--Alors, dit la plus âgée, qu'il nous renvoie dans notre village, où nous puiserons dans nos réserves de fruits et de légumes pour en rapporter à ses guerriers.

--C'est ce qu'il fera tout à l'heure.

--Ta langue n'est pas menteuse en promettant cela?

Landeroin étendit la main dans un geste magnifique.

--Sur ma tête, sur le toit de ma case, je vous dis la vérité.

Les yeux des prisonnières brillèrent de joie.

--Alors que veut le chef blanc.

--Un simple renseignement.

--Sur quoi?

--Sur une troupe de blancs dont vous parliez tout à l'heure dans le camp.

Elles rirent insoucieusement.

--Parle. Nous dirons ce que nous savons.

Il n'y avait pas à se méprendre à leur mimique.

Ces femmes étaient sincères. Elles avaient parlé sans intention nocive.

Elles diraient tout ce qu'elles avaient appris, selon leur promesse.

Landeroin commença aussitôt l'interrogatoire.

--Il y a des blancs sur le Nil.

--Oui. Un griot, qui venait de l'Ouest, a apporté la nouvelle.

--Bien. Où sont ces blancs.

Les négresses haussèrent les épaules, dodelinèrent de la tête, étendirent les bras et finirent par avouer:

--Nous ne savons pas.

L'interprète eut un geste d'impatience.

Reprises de peur, les femmes se précipitèrent vers lui, parlant ensemble avec volubilité.

--Nous ne savons pas.

--Je te le jure, toi qui as la langue blanche et noire[11], le griot ne l'a pas dit.

[11] Expression qui signifie: Toi, qui parles la langue des blancs et celle des nègres.

--Il a conté que des blancs s'avançaient vers une bourgade.

--Bien loin d'ici, sur le Nil.