Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil)
Part 7
Sa bouche s'ouvrit, laissa échapper ce seul mot:
--Allah!
Puis il se raidit et demeura immobile.
Le Soudanais était mort.
Dans l'enceinte même du fortin, ce brave fut enterré, et la compagnie du capitaine Mangin présenta les armes devant la tombe de ce Français à peau noire, mort pour la patrie d'Europe.
* * * * *
Cependant les ennemis ne se montraient plus.
--Est-ce qu'ils auraient regagné leur village? s'exclama le capitaine Germain.
--Ne crois pas cela, riposta aussitôt Mangin.
--Que supposes-tu donc?
--Qu'ils ne veulent pas s'exposer en plein jour à nos coups. L'expérience de tout à l'heure a dû leur apprendre la prudence.
--Alors, ils attaqueront de nuit?
--Probablement...
Et, étendant le bras vers un groupe d'hommes qui se dirigeaient vers le retranchement, chargés d'objets aux formes étranges, le capitaine Mangin ajouta:
--Justement, voilà qui démontre que le commandant pense comme moi.
--Ces réflecteurs électriques?
--Parfaitement. Vois, on va les installer sur le mur d'enceinte. Et quand on dispose les fanaux, c'est apparemment pour s'en servir.
--Tu as raison.
Les deux officiers suivirent attentivement l'opération.
Au bout d'une heure tous les appareils étaient en place, prêts à fonctionner.
Puis des ordres expédiés par Marchand circulèrent parmi les combattants.
Les tirailleurs coucheraient à leurs postes de combat, afin d'occuper leur meurtrière, à la première alerte.
L'ennemi était dix fois plus nombreux que la petite troupe.
Il importait donc d'ouvrir le feu aussitôt que possible.
En une minute, la nappe de balles, qui s'échappe des fusils à tir rapide, fait de nombreuses victimes.
Une minute de feu soutenu et bien dirigé peut briser l'élan de l'assaillant.
Les noirs auraient peu de chemin à parcourir à découvert.
Cinq cents mètres, si on les apercevait au débouché du bois, quatre cents... trois cent-cinquante peut-être, si, avec leur habileté sauvage, ils parvenaient au rampant à échapper pendant un moment aux regards des sentinelles.
Car les foyers électriques seraient actionnés seulement à l'heure de l'attaque.
Plus tôt, leur rayonnement eût empêché l'assaut, et il était nécessaire que le choc se produisît, qu'une défaite irréparable fût infligée aux noirs, afin que la mission reprît la liberté de ses mouvements.
D'autre part, la victoire aurait un effet moral considérable dans toute la région, et les quelques hommes qui, après le départ de la colonne, resteraient à la garde du fort, auraient une influence suffisante pour maintenir dans l'obéissance, les peuplades environnantes.
La nuit venait.
Le commandant, qui avait pris un repas rapide, en compagnie des officiers placés sous ses ordres, avait les yeux levés vers le ciel.
Tout à coup, il se frappa le front.
--Je comprends pourquoi l'on a attendu si longtemps avant de nous attaquer.
Et comme les assistants l'interrogeaient du regard, il reprit:
--La réponse est au-dessus de nos têtes... nouvelle lune.
--C'est vrai, s'écrièrent des interlocuteurs.
--Partant pas de lumière... avantage très appréciable pour des guerriers qui considèrent l'attaque de nuit comme le fond même de la guerre.
Germain éclata de rire:
--Ils seront désagréablement surpris quand ils verront un soleil factice s'allumer sur nos retranchements.
--J'y compte un peu.
--Et le commandant sourit.
Il avait deviné juste.
En dehors des Soudanais, les naturels de l'Afrique craignent la lutte au grand jour.
Leurs guerres sont une succession de surprises nocturnes, d'embuscades, de guet-apens.
C'est la guerre des fauves bondissant à l'improviste sur leur proie.
Et la principale raison de l'ascendant des blancs sur ces races pillardes est qu'ils attaquent alors que le soleil brille.
Vers dix heures, le commandant fit une ronde.
Il surveilla lui-même la relève des factionnaires.
Partout il avait exigé des sentinelles doubles.
Un homme seul, en effet, peut s'endormir, avoir une distraction. A deux, les soldats se soutiennent mutuellement, et, pouvant se communiquer leurs observations, demeurent constamment en éveil.
Ce soin pris, Marchand se hissa sur un talus d'où l'on dominait la ligne de défense, se fit apporter un pliant et s'assit.
Cette fois encore, il allait passer la nuit à veiller sur tous.
Onze heures, minuit, rien ne bouge.
Aucun bruit ne monte de la plaine noyée dans l'obscurité d'une nuit sans lune.
Parfois un rauquement éloigné vibre dans l'air.
C'est une panthère, un lion en chasse.
Et de nouveau le silence pèse sur la redoute où tout semble endormi.
Une heure!
Le commandant prête l'oreille.
On jurerait qu'un murmure léger, presque insaisissable, se produit au loin, du côté où la forêt se devine à une ligne d'ombre plus opaque.
Le capitaine Mangin accourt.
Les sentinelles ont signalé un mouvement au bas de l'éminence.
--Faut-il établir le courant électrique?
--Non, j'ai réfléchi. Laissez-les approcher encore. Tout le monde est debout.
--Oui, commandant.
--Bien.
Les deux officiers écoutent sans parler.
--Capitaine?
--Mon commandant.
--Veuillez avertir les hommes préposés à la manœuvre des lampes. Que toutes s'allument lorsque je donnerai un coup de sifflet.
--A l'instant.
Le capitaine s'éloigne au pas gymnastique.
Quelques minutes s'écoulent encore.
Maintenant le bruit est nettement perceptible.
Les assaillants gravissent le flanc du coteau.
Ils croient avoir partie gagnée.
Les blancs ont des yeux pour lire dans les livres, mais non pour apercevoir l'ennemi. Ils se pressent, afin d'escalader le retranchement, de surprendre la mission, de faire leur moisson de têtes... trophées sanglants qu'ils rapporteront triomphalement au village et qui leur vaudront les sourires des femmes.
Ils ne sont plus qu'à deux cents mètres du fossé.
Tout à coup, un son strident déchire l'air.
C'est le sifflet du commandant qui donne le signal convenu.
Et sur les remparts s'allument des étoiles à l'insoutenable éclat.
Des traînées de lumière blanche, aveuglante, courent sur la plaine, éclairant les noirs surpris.
Et puis les fusils s'abaissent, crachent la mort.
Une immense clameur de rage et d'épouvante monte vers le ciel.
Les assaillants, avec une réelle bravoure, se précipitent en avant, font pleuvoir flèches et sagaies sur leurs adversaires. Quelques coups de feu même partent de leurs rangs.
Trois tirailleurs sont blessés.
Ceux-là guériront grâce aux soins du Dr Emily.
Mais la fusillade des Soudanais se précipite. Les balles nombreuses, serrées, traversent les rangs des noirs, cliquettent contre les lances, trouent les boucliers et les poitrines.
Les cadavres s'amoncellent.
La colonne assaillante s'arrête.
Un instant encore, elle tente de résister à l'averse de feu qui tombe incessamment du fortin, mais des vides se produisent, la masse entière tourbillonne sur elle-même.
Cette fois, l'élan est bien décidément brisé.
Une dernière salve, et ceux qui ont échappé au massacre jettent leurs armes; avec des hurlements éperdus ils reprennent le chemin de la forêt.
Mais une nouvelle catastrophe les attend.
Durant l'action, cinquante tirailleurs, sous la conduite du capitaine Germain, sont sortis du fortin par le flanc qui regarde la rivière.
Ils ont descendu la pente en courant, restant dans l'ombre.
Rien n'a trahi leur marche.
Et quand les noirs font volte-face, quand ils espèrent se mettre à couvert dans la forêt, voilà qu'une grêle de projectiles les prend en flanc.
Ils se croient entourés par l'ennemi.
Alors ce n'est plus de la terreur, c'est un vent de folie qui souffle sur eux.
Ils courent à gauche, à droite, sautent, étendent les bras, en lançant des lamentations rauques.
Quelques groupes parviennent à regagner le couvert.
Les autres s'agenouillent, se traînent dans la poussière, implorent la merci du vainqueur.
Le feu cesse.
Les captifs sont amenés au fortin.
Ils seront enrôlés comme porteurs.
Ce sera là un renfort utile pour traverser les terrains difficiles où l'on va s'engager.
Les malheureux sauvages, excités contre la mission par des agents anglais encore inconnus, ont payé cher leur confiance.
Ils laissent six cents cadavres sur le sol et quatre cent trente prisonniers aux mains du vainqueur.
Le bruit du terrible combat se répandra dans le pays.
Le fortin sera appelé, dans les paillottes, la butte de feu.
Et un sergent indigène, assisté de quatre hommes, verra vingt mille noirs s'incliner devant lui, durant plusieurs semaines, jusqu'au moment où M. Liotard, averti de ce succès, enverra une petite garnison occuper le fortin de Baguessé.
CHAPITRE VIII
OFFENSIVE
Au jour, le commandant rassembla ses officiers.
--Messieurs, dit-il en substance, vous savez comme moi que, sur cette terre d'Afrique, une victoire ne porte ses fruits qu'à la condition d'être suivie d'une marche offensive.
Tous inclinèrent la tête:
--Il faut que nous partions dans deux heures. Toute la compagnie Mangin, sauf la septième escouade qui a marché hier. Chaque homme aura deux cents cartouches et trois jours de vivre.
Puis, les congédiant du geste:
--Nous suivrons l'ennemi à la trace. Allez, messieurs.
En quelques minutes, la nouvelle parcourut tout le camp.
Les tirailleurs riaient, enchantés de poursuivre les fuyards.
Il n'était pas jusqu'aux prisonniers de la nuit qui, répartis déjà entre les diverses équipes de porteurs, n'eussent l'air satisfaits.
Très probablement, ceux-là se disaient que leur situation était préférable à celle de leurs congénères en fuite vers leur village.
Eux au moins n'avaient plus rien à craindre.
Dans la plaine, des corvées fournies par les porteurs, creusaient de longues fosses.
On y jetterait les cadavres au plus tôt, car, sous ce ciel torride, la décomposition va vite, et, faute d'une inhumation prompte, la position fût devenue intenable en vingt-quatre heures.
Au moment précis indiqué par Marchand, la compagnie du capitaine Mangin se trouva alignée, prête à partir.
Cette fois, le chef de la mission prit le commandement de la colonne.
La petite troupe quitta le fort, dévala le flanc du coteau, puis, bien que, selon toutes probabilités, il n'y eût aucun ennemi à plusieurs kilomètres à la ronde, elle prit sa formation de marche.
Une avant-garde, des flanqueurs se séparèrent, commençant en conscience leur rôle d'éclaireurs.
Le corps principal suivit.
Bientôt tous étaient en pleine forêt.
Mais la route était relativement facile. Elle avait été tracée la veille par les bandes sauvages, dont la fureur était venue se briser contre les remparts du fortin.
On ne risquait donc pas de s'égarer.
Au reste, de loin en loin, des cadavres jonchaient le sentier.
C'étaient ceux des blessés, qui avaient usé leurs dernières forces en essayant de regagner leur village.
Les chacals ou les fauves se chargeraient de faire disparaître les corps.
Au plus fort du jour, on fit halte dans une clairière.
L'ennemi y avait campé également.
Des cercles noirs tachant le sol, indiquaient qu'il y avait allumé des feux.
Vers quatre heures la marche fut reprise.
A la nuit, il fallut se résoudre à dresser le campement en pleine forêt.
Rien n'indiquait le voisinage d'une agglomération.
--Ah çà! s'exclama le capitaine Mangin, d'où diable venaient donc ces forcenés?
Le commandant l'entendit et se retournant vers lui.
--Soyez tranquille, leur repaire ne doit plus être éloigné.
--A quoi reconnaissez-vous cela, mon commandant?
--Simple affaire de raisonnement. Voyons, songez à l'insouciance des nègres. Un village situé seulement à deux journées de marche de la route suivie par la mission ne se serait pas cru menacé. Jamais on n'aurait réussi à en faire marcher la population contre nous.
--C'est ma foi vrai.
--Donc, que l'on fasse bonne garde. Les paillottes sont peut-être tout près. Dans ces régions boisées, on tombe dans un village avant de l'avoir aperçu.
Ces instructions furent exécutées à la lettre.
Mais, de toute la nuit, rien ne troubla la tranquillité de la compagnie.
Avec l'aube, on repartit.
Depuis deux heures déjà on était en marche, quand les éclaireurs se replièrent brusquement.
Ils étaient arrivés à la limite d'une plaine assez vaste, défrichée en pleine forêt et, au milieu des champs cultivés, ils avaient aperçu un fort village enclos d'une enceinte de pieux.
C'est, comme on le sait, le moyen de défense employé par les noirs pour défendre l'accès de leurs bourgades.
Aussitôt l'attaque fut décidée.
La compagnie fut partagée en deux fractions égales.
L'une, sous le commandement du capitaine Mangin, décrivit un large arc de cercle, afin d'attaquer la position de flanc, tandis que l'autre, restée sous les ordres du chef de la mission, prononcerait son mouvement sur le front de l'ennemi.
Pas un instant on n'avait douté que l'on fût arrivé en face de l'agglomération, d'où les coupables s'étaient rués sur le fort de Baguessé.
La piste marquée dans la brousse était la plus éloquente des accusations.
Après un quart d'heure d'attente, nécessaire au capitaine Mangin pour effectuer son mouvement tournant, le commandant Marchand donna le signal de l'attaque.
Aussitôt les Soudanais se déployèrent en tirailleurs.
Par bonds successifs, ils s'avancèrent vers le village.
Celui-ci paraissait abandonné.
Rien ne bougeait.
Aucune tête crépue ne se montrait au-dessus des palissades.
Le commandant, en présence de ce silence inexplicable craignit une embuscade.
Il fit faire halte et envoya en avant deux hommes chargés de reconnaître la position et de s'assurer si, oui ou non, elle était occupée.
Les éclaireurs, courbés vers le sol, s'applatissant contre terre au moindre bruit, arrivèrent jusqu'aux palissades.
Pas une flèche, pas un projectile n'avait salué leur approche.
Est-ce que décidément les ennemis avaient décampé?
Un instant, les deux tirailleurs restèrent tapis au bord du fossé creusé au pied du retranchement.
Puis l'un d'eux se décida, sauta dans le trou, et, s'aidant des mains et des pieds, parvint à atteindre le sommet des pieux.
Il regarda curieusement à l'intérieur; après quoi, on le vit se mettre à cheval sur la crête de la palissade et agiter les bras en signe d'appel.
La mimique était claire.
Le village était abandonné.
--En avant, cria joyeusement le commandant.
Et tous les tirailleurs bondirent sur leurs pieds, s'élancèrent au pas de course vers le village.
La section Mangin, qui venait de déboucher de la forêt, ne se méprit pas à ces signes et se mit à courir avec un entrain tel, que l'on eût pu croire qu'elle voulait arriver au village avant la fraction Marchand.
En cinq minutes, les Sénégalais avaient escaladé les palissades, y avaient pratiqué de larges brèches et se répandaient dans les paillottes.
Les instruments de ménage, les armes, les sièges grossiers, les étoffes étaient entassés en face les portes, et les tirailleurs y mettaient le feu.
C'est là une des nécessités de la lutte avec les noirs.
La destruction de leurs villages est le seul acte d'autorité devant lequel ils s'inclinent.
La troupe victorieuse, qui négligerait de prendre cette mesure, barbare aux yeux d'Européens non prévenus, s'exposerait à perdre tout le bénéfice de son succès.
Les indigènes ne manqueraient pas d'attribuer sa mansuétude à la crainte.
Et ils s'empresseraient de revenir au combat avec une nouvelle audace.
Pendant ce temps, le commandant, Mangin et le Dr Emily, qui avait suivi l'expédition, parcouraient la bourgade.
Evidemment la localité avait une certaine importance.
C'était pour cela, sans doute, que les agents anglais l'avaient choisie, de préférence à une autre, pour y prêcher la guerre d'extermination contre la mission française.
Les paillottes nombreuses, les cases plus spacieuses des chefs, l'ordre relatif qui avait présidé à l'alignement des habitations, tout dénotait un centre où les habitants du pays venaient trafiquer.
Mais, maintenant, on rencontrait partout les traces d'un abandon précipité.
Des paquets commencés avaient été laissés par leur propriétaire.
Evidemment des fuyards avaient apporté la nouvelle du désastre éprouvé au fort de Baguessé.
Une terreur-panique s'était aussitôt emparée de tous.
Les guerriers étaient anéantis.
L'ennemi victorieux allait arriver dans le village désormais dépourvu de défenseurs.
La fuite seule pouvait préserver les survivants du trépas.
Et l'on avait fui.
Et peut-être, là-bas, en arrière des broussailles qui entrelaçaient leurs rameaux sous la coupole verte de la futaie, des négresses tremblantes, des négrillons larmoyants, des hommes apeurés regardaient, assistant à la ruine de leurs demeures, devinant dans la fumée noire des foyers allumés tous les objets qui leur avaient appartenus.
Le commandant et ses compagnons avaient traversé l'agglomération dans toute sa longueur.
Derrière lui, les tirailleurs promenaient des branches flamboyantes sur les toitures de paille, sur les nattes, sur tous les objets inflammables.
Une à une les cases s'embrasaient.
Et le feu s'étendait partout, pointant ses dents rouges et bleues vers le ciel.
A l'extrémité de la voie principale que suivaient les officiers, un large espace libre avait été réservé.
Au centre, séparé de toute autre habitation par une distance de vingt à trente mètres, se dressait une construction plus élevée, plus vaste, sinon plus luxueuse que les autres.
--La case du chef sans doute, murmura le médecin.
Mais Mangin secoua la tête.
De la main il désigna deux piliers entaillés qui se dressaient de chaque côté de l'entrée.
Au sommet, un artiste inhabile avait figuré un masque grimaçant, horrible.
--C'est un temple. Un temple du dieu Terpi, le dieu de la destruction.
Et, comme se parlant à lui-même:
--J'avais déjà vu cela dans le Baghirmi, mais je ne croyais pas que le culte de cette divinité sanguinaire s'étendait aussi loin à l'Est.
Après une pause, il reprit:
--Figurez-vous que ce Dieu, dont la figure, creusée dans un bloc de bois, a une vague ressemblance arec un crabe, exige non seulement des moutons, bœufs et chèvres que l'on égorge sur ses autels, mais encore des victimes humaines. Chaque mois, deux ou trois personnes, parmi les plus jeunes et les plus belles, sont immolées en son honneur, et pendant la fête Akimé, laquelle dure une semaine, vingt ou trente créatures reçoivent la mort chaque jour.
Pour répondre aux besoins de cette orgie de sang, les sectateurs de Terpi se livrent, aux approches de la semaine rouge, à une véritable chasse à l'homme.
Ils se répandent dans les plaines, dans la brousse, fondent sur les voyageurs isolés, sur les femmes, les jeunes filles, les enfants qui s'écartent des villages, qui descendent aux fleuves pour y puiser de l'eau.
Ils les garrottent, les entraînent jusque dans leur réduit.
--Mais les peuplades, victimes de ces rapts, doivent chercher à se venger.
--Point, conclut le capitaine. Ces immondes pourvoyeurs de la mort ont la qualité de prêtres et sont aussi vénérés que leur sanglante idole.
Emily se mit à rire:
--Vraiment, vous me donnez envie d'entrer en relations avec le dieu-crabe.
--Comme victime, demanda plaisamment son interlocuteur?
--Non, non. Comme visiteur simplement.
Et, après une pause:
--Puisque vous connaissez déjà le personnage, soyez donc assez aimable pour me présenter.
Mangin ne se fit pas prier.
Il se dirigea vers l'entrée, marquée par les deux poteaux qu'il avait signalés.
La porte était simplement maintenue par un taquet de bois.
D'un coup de pouce, l'officier fit sauter le coin-arrêt et poussa le battant.
Celui-ci tourna sur ses gonds avec un grincement prolongé.
A pas lents, les trois Européens pénétrèrent dans la case.
C'était un hall rectangulaire, dont les murs étaient ornés de chevelures, de colliers de dents enfilées de tiges de laiton.
Le sol de terre-battue avait une teinte rougeâtre et le lieu exhalait une odeur fétide de boucherie mal tenue.
Au fond, sur un énorme cube de bois, se dressait la statue menaçante et grotesque de Terpi, barbouillée de sang.
Et devant l'idole, une large table, ayant au centre une rigole profonde, était entaillée et tachée comme un étal.
Les explorateurs avaient en face d'eux le «banc du supplice».
Tout cela apparaissait bestial, horrible et répugnant.
--Pouah! s'écria le docteur: c'est abominable, sortons de cet abattoir.
Ses compagnons ne se firent pas prier.
Déjà ils revenaient à l'entrée, quand tous trois s'arrêtèrent saisis.
On eût dit que leurs pieds s'étaient subitement rivés au sol.
Qu'y avait-il donc?
Un gémissement faible, indistinct, venait de troubler le silence.
Les officiers s'interrogèrent du regard.
Qu'est-ce que cela pouvait être? Qui avait fait entendre cette plainte?
Leurs sens ne subissaient-ils pas les effets d'une illusion?
Ils se consultèrent du regard, mais le même son se reproduit.
C'était triste, doux, comme l'appel épuisé d'un mourant.
D'un même mouvement, tous trois revinrent sur leurs pas, marchant vers l'autel.
Car il leur avait semblé que l'appel partait de là. L'appel, si le son pouvait être appelé ainsi, ce son si étouffé, si ténu qu'il leur était impossible de discerner s'il s'était envolé d'une bouche d'homme, de femme ou d'enfant.
Le docteur, qui avait allongé le pas, poussa un cri rauque.
Il avait contourné le piédestal de la statue et s'était arrêté comme médusé.
Ses compagnons le rejoignirent.
Eux aussi ressentirent une émotion violente, une angoisse lancinante devant le spectacle atroce qui s'offrit à leurs yeux.
Sur une claie de joncs, que tendait un cadre de bois, supporté par quatre pieds, deux corps d'Européens (les vêtements dont ils étaient recouverts le démontraient) étaient étendus.
Un homme, une femme.
Ils gisaient là, sans mouvement, les coudes attachés derrière le dos, les genoux enserrés de cordelettes.
--Des victimes de Terpi, fit à voix basse le capitaine Mangin.
--Morts, bredouilla le docteur.
--Morts, répéta le commandant avec une intonation triste.
Mais ils frissonnèrent. On eût dit que leurs paroles ranimaient l'un des cadavres.
La femme fut secouée d'un tremblement.
D'un accent déchirant, elle gémit.
--Tuez-moi... tuez-moi... je souffre.
D'un bond, le major saisit une extrémité du cadre... Du geste il indiquait l'autre à ses compagnons.
Ceux-ci comprirent.
Le médecin voulait tirer la claie hors de ce coin sombre. Il voulait voir les «clients» que le hasard lui amenait, se rendre compte de leur état, chercher à les sauver.
Réunissant leurs forces, les officiers et le praticien réussirent à amener leur lugubre fardeau devant l'autel.
Là au moins, il y avait une lumière suffisante.
Ils regardèrent et sur leurs traits se peignit la même expression d'horreur.
L'homme était mort.
La femme râlait.
Les malheureux avaient été torturés.
Surpris sans doute par les sectateurs de Terpi, ils avaient subi le supplice le plus raffiné.
Leurs mains, leurs pieds nus étaient enflés, saignants, méconnaissables.
Leurs bourreaux leur avaient arraché les ongles.
Leurs paupières avaient été coupées, et leurs yeux étaient effrayants à contempler ainsi, égarés, farouches, au fond de l'ovale sanguinolent de l'orbite.
L'arrivée de la colonne française avait dû interrompre les tourmenteurs.
La nécessité où ils s'étaient trouvés de finir vite était indiquée par deux couteaux à lame triangulaire, dont chacun était enfoncé dans la poitrine de l'une des victimes.
Le docteur s'était penché.
Il se releva, presque aussitôt, secouant la tête d'un air désolé.
Il n'y avait rien à faire.
A ce moment les yeux sanglants de la femme se fixèrent sur lui. Elle le considéra avec une sorte d'épouvante, et de ses lèvres serrées sortirent ces mots:
--Le docteur... le docteur Emily:
Le major eut un geste de surprise.
La mourante le connaissait, et lui ne pouvait mettre un nom sur ses traits ravagés.
Qui était donc cette créature méconnaissable pour lui-même.