Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil)
Part 5
Parfois, quand se présentait une bande de terrain dénudé où la traction pouvait être activée, le clairon sonnait une charge, et les nègres, sans s'inquiéter de la vase qui leur montait aux cuisses, ni des insectes sanguinaires, allaient de l'avant, barbotant dans la boue infecte d'où s'échappaient des miasmes délétères.
La bonne humeur des soldats les gagnait et, avec leur accent enfantin, ils braillaient faux mais de bon cœur:
--_Y a la goutte à boi' la hiaut!_
--_Y a la goutte à boi'!_
Pour certains barrages, les officiers furent obligés de construire des cales sur pilotis, labeur de géants. On devait affermir le sol presque liquide avec des fascines.
Sans cela, sous le poids des charges, les rouleaux se fussent enlisés.
Et plus la flottille avançait, plus le terrain devenait bourbeux. Avec cela, la chaleur était suffocante, à peine pouvait-on exiger des hommes deux heures de travail consécutif.
Le lieutenant de vaisseau Morin, en particulier, était très éprouvé par la fièvre bilieuse hématurique.
Grelottant, claquant des dents, il dirigeait quand même les opérations, mais il était sombre.
Un mois de travail acharné, de luttes contre la nature rebelle, contre le climat torride, un mois entier passé à se nourrir de légumes secs et de conserves, et cette poignée de vaillants n'avait encore pu parcourir que cent cinquante kilomètres, cinq kilomètres par jour en moyenne!
La lenteur de la marche, les difficultés à vaincre n'avaient point abattu leur énergie, n'avaient point abattu leur gaîté.
Mais devant le terrible mal qui touchait le lieutenant de vaisseau Morin, une crainte vague les saisit. Allaient-ils être décimés par le fléau des bois, par la fièvre pernicieuse?
Le vaillant marin comprit ce qui se passait dans l'esprit de ses compagnons.
Avec un courage stoïque, il dompta la maladie et, se bourrant de quinine, il parvint à rester à son poste.
Le M'Bomou semblait d'ailleurs se dégager d'obstacles.
La route se montrait plus libre. La flottille pouvait naviguer et, tout en gagnant du terrain, les hommes se reposaient.
Sur l'eau, bienfait inappréciable, les moustiques étaient moins incommodes.
On dépassa le village de Uanâo, dont les cases apparurent un instant sur la rive droite du fleuve, au milieu d'une clairière. En ce point, on dût échanger quelques coups de fusil avec les habitants hostiles.
A deux kilomètres en amont du point où venait de se produire l'escarmouche, le fleuve faisait un coude brusque, et, le tournant franchi, la flottille était arrêtée par un barrage monstre.
L'eau bouillonnait tumultueusement et le courant était si violent qu'il fallut stopper à huit cents mètres en contre-bas de l'obstacle.
Pour comble de malheur, la rive gauche était totalement inabordable.
De larges flaques d'eau y rendaient impossible le transport des chalands et des charges.
Il fallait donc opter pour la rive droite: on fit une reconnaissance de ce côté. En amont de la chute, le sol n'était point mauvais.
Mais, presque à hauteur du barrage, un cours d'eau ou plutôt un bras formé par les remous du fleuve, s'étendait en travers du passage sur deux cents mètres de large environ.
Impossible de le traverser avec les embarcations.
Sur presque toute sa largeur ce canal avait une profondeur insignifiante; un chenal avec sept à huit mètres d'eau serpentait en son milieu.
-Messieurs, dit gaiement le lieutenant de vaisseau Morin, voilà le moment de nous distinguer. Il y a un pont à construire. Deux ou trois jours au moins sont nécessaires.
Il ne fallait pas songer en effet à contourner le canal. Le malencontreux cours d'eau s'enfonçait à plusieurs kilomètres dans l'intérieur de la forêt.
On se mit à l'œuvre.
Une _sonnette_ rudimentaire fut montée pour le battage des pilotis.
Pour cela, on croisa trois branches moyennes, on accrocha, au sommet de ce trépied une poulie et l'on suspendit à l'une des extrémités de la corde, un gros caillou, remplissant l'office de _mouton_.
En moins de deux jours, les rangées de pilotis étaient prêtes à recevoir la charpente de l'estacade.
Pendant que les ouvriers travaillaient avec une ardeur fébrile,--tout le monde avait hâte d'arriver au plus vite à la route libre,--les officiers faisaient de fréquentes battues aux alentours.
La rencontre des naturels de Uanâo n'était pas sans leur laisser quelque inquiétude, mais rien ne parut devoir justifier leurs appréhensions.
A la fin du troisième jour, le plancher et le pont rustique reliaient les deux rives de la nappe liquide. On décida de passer le lendemain.
Toute la nuit les sentinelles veillèrent.--Les petits postes furent sur leurs gardes.
Une brume épaisse s'était élevée et réduisait à quelques mètres le rayon visuel.
La nuit toutefois sa passa sans alerte. Aucun bruit insolite ne troubla la tranquillité sinistre de cette solitude.
Dès l'aube, le ralliement fut sonné, les postes se replièrent, et l'on se mit en devoir de commencer le passage des chalands.
Un des bateaux plats d'acier prit la tête de la colonne.
Sous la conduite du lieutenant Morin, les porteurs se mirent en branle et l'opération parut devoir marcher sans encombre.
Mais, à l'instant où l'avant du chaland s'engageait sur le pont jeté au-dessus du chenal, un craquement se fit entendre; bateau, porteurs et cargaison s'effondrèrent dans l'eau avec le plancher.
Un cri de rage s'éleva sur la rive.
Les tirailleurs venaient de voir, s'élançant des buissons avoisinant le canal, une douzaine de pirogues chargées de noirs, qui forçaient de rames pour atteindre les porteurs se débattant dans l'eau.
Mais la surprise dure peu.
Une pluie de projectiles s'abat sur les assaillants, en démonte un certain nombre.
Devant cette réception vigoureuse, ils n'insistent pas et effectuent une retraite précipitée.
L'alerte passée, le lieutenant Morin veut se rendre compte de ce qui est arrivé.
Mais à peine a-t-il regardé qu'il pousse un juron énergique.
--Les coquins! s'écrie-t-il, ils ont scié les pilotis à fleur d'eau!
Poursuivant son examen, il s'aperçoit également que les troncs d'arbre formant tablier ont été détachés de la tête des pieux.
C'est évidemment le travail des noirs de Uanâo. Ils ont espéré, à la faveur du désordre, arrêter les Français et les massacrer.
Profitant du brouillard nocturne, ils se sont glissés jusqu'à l'estacade; ils ont pu hacher charpentes et liens.
Immédiatement on se remet à l'œuvre, on répare le pont à l'aide des deux _sonnettes_ installées naguère pour le battage des pieux; le chaland est remonté sur l'estacade. En quelques heures, sous l'habile direction de Morin, le pont est rétabli.
Mais le brave officier, qui n'a voulu confier à aucun autre le soin de diriger cette opération, se sent à bout de forces; il doit se coucher dans une des pirogues, terrassé par un accès de l'horrible fièvre.
Pour comble de malheur, quand on cherche la quinine, seul remède efficace en pareil cas, on ne la retrouve point.
La caisse de pharmacie se trouvait dans le chaland; précipitée du pont, elle a dû rouler dans le fleuve. Au milieu du désarroi produit par l'attaque des nègres, on ne s'en est pas aperçu.
Maintenant, les compagnons de Morin assistent impuissante à son agonie.
Le mal empire rapidement. Le délire s'est emparé du malheureux officier.
Tous, le cœur serré, comprennent avec effroi que c'est la fin, et ils éprouvent une douleur d'autant plus poignante qu'ils n'ont aucun moyen de combattre la _bilieuse_.
Des porteurs cherchent des simples. On en fait boire des infusions à l'officier; mais la température du fiévreux augmente toujours.
--A boire!... A boire!... bégaie-t-il sans cesse, la voix étranglée, l'œil hagard... Je brûle! Je brûle.
Ses mains se crispent sur son estomac.
Et, se redressant soudain, le regard perdu:
--L'Anglais... l'Anglais... Il est là, là... Je le vois... Il vient... Le voilà tout près... Attention... à deux cents mètres... feu!... feu!... feu!
Puis il se renverse en arrière haletant, ruisselant de sueur.
Ses amis soutiennent le moribond.
Il se calme tout à coup, ses yeux fixent tour à tour ceux qui sont près de lui, il leur tend ses mains tremblantes, et d'une voix éteinte, à peine un souffle entrecoupé de spasmes:
--Vous reverrez la France, vous..... Germain..... mes parents..... adresse..... portefeuille..... Dites-leur..... Lieutenant..... Morin..... Mort!..... Mort!..... pour la..... pour la.....
Il ne peut prononcer le nom de la patrie. Sa voix s'étrangle dans sa gorge... Il a un râle profond, suprême... C'est fini.
Le lieutenant de vaisseau Morin n'est plus.
Le martyrologe de l'exploration africaine compte une victime de plus.
Les officiers, l'adjudant, les sergents pleurent, silencieux, ne trouvant pas une parole en face de cette mort affreuse.
Tous restent atterrés devant l'événement fatal qui les sépare d'un compagnon aimé.
Mais les heures sont brèves. La tâche à accomplir ne permet pas même les longs regrets.
Il faut songer à marcher en avant.
Il faut encore lutter, afin d'atteindre le but rêvé.
Sous la voûte des arbres, au bord du fleuve, une fosse est creusée.
Le corps de Morin, religieusement enveloppé dans les plis d'un pavillon, aux couleurs de cette France à laquelle il a donné sa vie, est déposé dans son dernier lit par ses compagnons d'armes.
Les honneurs militaires lui sont rendus.
Une croix faite de deux branches marque la place où repose le vaillant.
Puis, tous, avec un serrement de cœur s'éloignent de celui qui dort de l'éternel sommeil.
Il n'y a pas eu de discours, mais des sanglots ont secoué ces soldats.
Le capitaine Germain a prononcé la seule parole qui ait retenti au-dessus de cette tombe.
Et cette parole est tombée, cri d'héroïsme et d'abnégation, dans le silence troublant de la futaie.
Germain a dit doucement:
--Adieu, Morin.... et peut-être bientôt: Au revoir!
CHAPITRE VI
LA RECONNAISSANCE DU HAUT-M'BOMOU
Pendant ce temps, le capitaine Baratier, parti, le 1er juin 1897, des rapides de Baguessé pour reconnaître le cours supérieur du fleuve M'Bomou, devait s'assurer si, par cette voie, la route était sinon libre--l'est-elle jamais dans les pays inexplorés--au moins praticable pour le gros de la mission et pour ses chargements considérables de vivres, de munitions, d'approvisionnements de toute espèce.
Il n'avait, avec lui, que trois pirogues portant des vivres, des munitions pour deux mois et ses instruments de géodésie.
Pour accompagner les porteurs et défendre le petit convoi contre les attaques des naturels, une dizaine de tirailleurs sénégalais le suivaient également, sous le commandement d'un jeune sous-officier, le sergent Bernard.
Des passes de Baguessé jusqu'à Rafaï, la route se passa sans autres incidents que les taquineries des villages noirs échelonnés sur les berges du cours d'eau.
A Rafaï, la petite troupe de Baratier reçut un accueil enthousiaste.
Depuis quelques jours déjà, le gouverneur du Haut-Oubanghi, M. Liotard, campait dans le village avec une escorte importante, qui devait l'accompagner dans son voyage vers la frontière égyptienne.
L'entrevue des deux hommes fut cordiale.
Baratier mit le gouverneur au courant des projets de Marchand.
Tandis que M. Liotard gagnerait le Bahr-el-Ghazal, en obliquant vers le Nord-Est avec Dem-Ziber comme point de concentration, Marchand, si toutefois la reconnaissance de Baratier était favorable à son dessein, devait suivre la voie d'eau beaucoup plus rapide en raison du matériel qu'il traînait avec lui.
--Le commandant, déclara Baratier, attend avec anxiété le résultat de mes recherches. Il veut aller vite, arriver au but, avant que les menées de l'étranger aient le temps d'aboutir, et planter notre drapeau à Fachoda. Aussi, conclut-il, il faut que je fasse vite. Et je serai prompt si mes piroguiers et mes porteurs ne m'abandonnent point!
On le voit, le soldat avait une appréhension grave. Il connaissait l'endurance des noirs à la fatigue, mais il savait aussi, par expérience, combien ces hommes primitifs sont accessibles au découragement, sujets à la panique.
La nécessité d'employer ces indigènes, à cause du terrible climat d'Afrique, est un des aléas les plus redoutables de l'exploration.
Le lendemain, après une excellente nuit de repos dans le campement de Rafaï, Baratier et ses hommes reprenaient la montée sur le fleuve, salués, acclamés par le gouverneur et sa suite.
Peu à peu, les pirogues, vigoureusement menées par les Bouzyris, perdirent de vue les paillottes du village et les baraquements du camp de M. Liotard.
Sans aucune difficulté la petite flottille atteignit le poste avancé de Zémio.
C'était la dernière station où le hardi capitaine, ses soldats et ses porteurs pourraient jouir d'un repos paisible.
Au delà, c'était le hasard, le vague, l'inconnu absolu. Aucune carte de ces régions n'existait, car on ne peut donner ce nom à certaines conceptions fantaisistes sans aucune valeur réelle.
Fort heureusement, Baratier constatait que le M'Bomou continuait à être navigable. Sur chaque rive, baignant dans les eaux ses dernières rangées d'arbres, d'arbustes, de lianes touffues, la forêt sans fin formait une falaise de verdure.
Se frayer une route de cinq mètres de large à travers ce fouillis de végétaux, et cela pendant des centaines de kilomètres, représentait un travail si colossal que jamais on n'en serait venu à bout.
Si le M'Bomou supérieur ne se montrait pas praticable, c'était, pour le commandant Marchand, une déception cruelle.
Aussi, le capitaine voyait avec joie le cours d'eau rester profond, le courant à peu près régulier.
Mais ce qui devait être un bonheur pour la mission entière faillit causer la perte de la troupe d'avant-garde.
En pratiquant des sondages pour reconnaître le chenal et le baliser, une des pirogues chavira.
Elle contenait la plus grande partie de la réserve de vivres, la caisse de pharmacie, les instruments géodésiques.
Les voyageurs parvinrent à renflouer l'embarcation; maïs si l'on put sauver la précieuse pharmacie et les instruments, il n'en fut pas de même des vivres.
Et, sur ce ruban liquide, prisonniers entre les épaisses murailles de la forêt, il était impossible à Baratier et à ses hommes de songer à se ravitailler par la chasse.
Le poisson ne manquait pas, mais il exhalait une odeur répugnante et était immangeable.
Cet incident jeta le désespoir parmi les piroguiers et les porteurs.
Le capitaine dut prendre des mesures contre leur mauvais vouloir.
Au sergent Renaud, à ses dix tirailleurs dont il était sûr, il donna l'ordre de se tenir prêts à fusiller le premier qui tenterait de fuir.
L'exécution de cette menace n'était pas nécessaire quant à présent.
Aucun de ces noirs n'eût songé à s'évader par la forêt.
Ils savaient bien que c'était la mort prompte, fatale, pour l'imprudent qui eût tenté une pareille folie.
--Mais, dit le capitaine au sergent, qui sait si le pays est semblable plus loin; nous pouvons rencontrer des éclaircies et alors tous ces gaillards-là, si nous ne les tenons pas au bout de nos fusils...
Un autre incident, plus redoutable encore que le premier, devait retarder l'expédition.
La fièvre éclata dans les rangs de la petite troupe. Au bout de deux jours, la plupart des piroguiers étaient incapables de service.
On tenta d'abord de les remplacer par des porteurs, mais ceux-ci, trop inexpérimentés, trop mous, n'arrivaient pas à diriger les barques.
Baratier, le sergent et les tirailleurs sénégalais ne se ménageaient pas cependant.
Tour à tour, ils se mirent aux pagaies, et ils purent ainsi franchir quelques lieues.
Mais, malgré leur énergie, les forces de ces braves baissaient. Ils manquaient d'entraînement.
Fort heureusement une clairière se présenta. Le chef du détachement donna l'ordre d'y aborder et, pendant trois journées entières, on se reposa près des pirogues hissées à terre, gardées à vue par les tirailleurs.
Ces jours de repos, l'emploi permanent de la quinine généreusement distribuée aux malades, permirent aux hommes de triompher de la fièvre.
Le sergent Bernard eut le bonheur de tuer deux grands singes qui s'étaient aventurés en curieux près du campement. La chair de ces animaux, rôtie devant un grand feu de bois, procura à tous un repas qui fut trouvé succulent.
Pour égayer la troupe, on organisa une petite fête.
Deux soldats sénégalais, doués d'une voix superbe, chantèrent des mélopées de leur pays. Et, dans la nuit, autour du brasier qui pointait ses langues de feu vers le ciel, tous les noirs, oubliant les misères des jours précédents, dansèrent au son de la flûte et du tympanon.
La flûte??
C'était le joyeux sergent Bernard qui en jouait, et sans instrument, s'il vous plaît.
Le brave garçon sifflait admirablement et son talent, en cette occasion, ne fut pas peu goûté!
Le tympanon?
Tout simplement une caisse vide, sur laquelle un grand diable de Sénégalais tapait à poings fermés.
Et cet orchestre rudimentaire suffit à ces noirs.
Profitant des bonnes dispositions générales, Baratier put explorer plusieurs lieues du M'Bomou sans encombre.
On approchait peu à peu du confluent du M'Bomou avec le Bokou ou Méré.
Il était temps d'ailleurs, car, d'après les prévisions, il restait à peine assez de vivres pour terminer l'exploration.
Leur rareté obligeait à la plus grande prudence. Et le grand fleuve coulait toujours verdâtre, entre les hautes tiges noires des arbres serrés, enlacés par les ronces et les lianes.
Pas plus qu'avant, il ne fallait compter sur la chasse ou sur la pêche.
L'approche du point terminus relevait cependant les courages et l'on avançait en chantant.
D'après l'estimation du capitaine Baratier, on était encore à trois jours de navigation de l'embouchure de la Méré. Depuis un mois on avait quitté Baguessé.
Une erreur faillit tout perdre. A l'endroit où la flottille était arrivée, le fleuve se partageait en deux bras.
Le bras gauche du cours d'eau semblait plus profond, plus navigable que l'autre, encombré de longues herbes flottantes et de joncs.
Les trois pirogues s'y engagèrent donc à toute vitesse.
Soudain, presque simultanément, les embarcations, lancées à une allure rapide, s'envasèrent sur un banc.
A force de pagaies, poussant énergiquement avec les gaffes, les équipages tentèrent de revenir en arrière.
Peine inutile!
Il fallut alors décharger les pirogues pour les renflouer.
Un îlot sablonneux émergeait à quelques mètres du théâtre de l'accident.
Les porteurs se jetèrent à l'eau, et une à une, les caisses furent portées sur le sol ferme.
Allégées, les pirogues purent franchir le banc et flottèrent emprisonnées dans une sorte de cuvette naturelle!
Combien de jours allait-on rester là? Les vivres étaient rares. Allait-on devoir mettre les hommes à la demi-ration.
Inquiets, piroguiers et porteurs parlaient déjà de gagner la rive à la nage et d'abandonner les embarcations.
--Le premier qui bouge, gronda le capitaine en tirant son revolver, je lui fais sauter la cervelle.
La menace rétablit le calme.
Mais la nuit venait, il ne fallait pas songer à chercher la bonne voie avant le lendemain. Baratier prit ses dispositions pour assurer la sécurité du bivouac.
Il fit hisser les pirogues à sec.
Sur le haut de l'îlot de sable on aligna les tentes.
Et de même, que les jours précédents, on dînait de légumes secs, avec un peu de lard conservé. L'eau potable manquait, situation douloureuse sur un fleuve. L'eau de la rivière, en effet, était tellement chargée de matières organiques que son absorption eût déterminé un véritable empoisonnement.
La situation était critique.
Le front soucieux, Baratier réfléchissait.
Il avait beau chercher. A son esprit ne s'offrait aucun autre moyen que d'abandonner les pirogues et de gagner la rive du fleuve.
Jamais dans sa vie, pourtant mouvementée, il n'avait traversé pareille épreuve.
Avoir parcouru une distance considérable, être presque convaincu d'atteindre le but fixé, et se voir obligé de tout abandonner, de retourner piteusement en arrière au milieu des tribus sauvages et hostiles!
Cependant il ne se laissa pas aller au découragement.
De concert avec le sergent Bernard, il organisa la camp.
Tout au haut du tertre, on dressa sa tente et le bivouac des piroguiers, des porteurs qu'il fallait surveiller, qu'il fallait maintenir à tout prix.
Aux deux extrémités de l'îlot, un petit poste de cinq tirailleurs, chargé de faire bonne garde et de tirer sur quiconque essaierait de fuir.
Baratier s'était assis près de l'un des autres petits postes.
Soudain le factionnaire, arrêté près de Baratier, lui montra la rive de l'îlot.
--Capitaine... les pirogues... il y en a donc quatre?...
L'officier regarda.
En effet, près du bord, presque à toucher les embarcations... une longue masse sombre s'allongeait.
--Oh! continua le factionnaire, voyez donc, mon capitaine... cinq, six... Et ça bouge... Ce sont des crocodiles.
Sournoisement, les sauriens, flairant une proie, sortaient de l'eau, rampaient vers le campement.
Lentement, ils se rapprochaient peu à peu du campement.
Baratier réveilla les postes.
--Alerte! les crocodiles!
En un instant tout le camp fut debout.
Les reptiles avançaient toujours, glissant sur la vase, sans bruit.
Et soudain le capitaine lança le commandement:
--Feu!
Dix coups de fusil éveillèrent les échos de la forêt, répercutés avec la violence d'un coup de tonnerre.
Trois crocodiles restèrent sur place: les autres firent un plongeon et disparurent.
Le campement reprit sa tranquillité, et la nuit s'acheva sans autre alerte.
Le lendemain matin, comme Baratier donnait l'ordre de se débarrasser des cadavres des sauriens tués dans la nuit, un tirailleur indigène s'approcha et, faisant le salut militaire:
--Chef, dit-il, si toi permets, Ali sait préparé viande de li bête là... très bon...
--Comment, si je permets... Tout ce que tu voudras mon garçon, répliqua le capitaine en souriant... Ce gibier t'appartient.
--Capitaine toi goûter mi cuisine... Pas mauvais.
Le noir avait peut-être raison; en tout cas, l'officier était enchanté de la fantaisie de ce cuisinier improvisé.
Et fut-ce l'influence de la faim, tout est-il qu'au repas, le crocodile parut exquis.
Baratier complimenta le tirailleur.
--Tu as rendu un grand service à ton chef, il te remercie.
--Ça bien, chef... Ça bien... mi content...
Et le brave soldat partit en faisant des gambades...
Tandis que le repas s'achevait, un des Sénégalais de faction appela le chef de poste.
Baratier et Bernard se précipitèrent du côté de la sentinelle.
--Là... Là... mon capitaine... Là... sergent.
Du doigt, le tirailleur montrait sur le fleure une masse flottante:
--Un cadavre! murmurèrent les deux Français.
--Porteur d'ici... pati la nuit, expliqua le factionnaire.
--Oui, peut-être, répliqua l'officier: profitons de cet incident.
--Bernard, faites l'appel des hommes.
En un instant, toute la petite troupe fut réunie.
On appela les noms. Il manquait un porteur.
Alors Baratier s'adressant aux engagés:
--Celui-là a trahi, leur dit-il; vous voyez comment il est puni... Rompez.
Cette courte harangue consterna les porteurs; ils regardèrent le cadavre de leur camarade, qui leur faisait comprendre l'impossibilité de la fuite.
* * * * *
Il y avait trois jours que Baratier et son escorte séjournaient sur l'îlot.
On avait vainement tenté de creuser des canaux pour franchir la barre de vase; il semblait que les eaux eussent baissé, car l'obstacle était plus infranchissable encore qu'au début. Le sable était devenu compact, très dur même à creuser, en certains endroits.
La situation devenait critique. La viande des crocodiles était épuisée. On n'avait plus revu de sauriens, sans doute le bruit de la fusillade les avait effrayés. Il fallait toucher à la suprême réserve de vivres gardée pour le retour.
Baratier et le sergent Bernard seuls avaient conservé l'énergie morale nécessaire pour résister aux épreuves.