Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil)

Part 10

Chapter 101,390 wordsPublic domain

--Une bourgade qui s'appelle Fachoda.

--Et dont nous ne connaissions pas le nom.

--Taisez-vous, clama Landeroin exaspéré.

Et comme elles se tenaient devant lui, muettes et tremblantes.

--N'ayez donc pas peur, sacrebleu. Je vous répète que l'on ne vous veut pas de mal. Voyons... Rappelez vos souvenirs... Les blancs en question remontent-ils le fleuve ou le descendent-ils?

--On ne l'a pas dit.

--Au diable!

Puis soudain, par réflexion, l'interprète se calma.

--Votre village est éloigné?

Elles firent non du geste.

--Combien de marche?

--Un petit moment, tout petit... une foulée de lion.

Landeroin sourit.

Une foulée de lion, dans le langage nègre, représente, en effet, à peu près un kilomètre.

C'est la distance maximum que fournit le lion lorsqu'il poursuit une proie qu'il a manquée à son premier bond.

Le lion en effet court mal. Il chasse à l'affût, bondit si un animal passe à sa portée. Son coup manqué, il fait un semblant de poursuite, puis revient à son point de départ attendre une autre occasion.

Les naturels, très observateurs des us et coutumes des hôtes de leurs forêts, ont remarqué ce détail et ils ont pris l'habitude de compter par «foulées de lion».

Donc l'interprète traduisit la conversation que nous venons de rapporter et avisa le commandant de son intention d'accompagner les négresses à leur village, afin d'interroger le griot.

Marchand approuva son idée.

Les négresses se déclarèrent prêtes à guider le blanc.

Elles reçurent avec des transports de joie quelques colifichets à bon marché, dont la mission avait une ample provision, et elles se retirèrent enchantées, suivies par Landeroin.

Tous trois sortirent du camp.

Les femmes noires n'avaient point trompé leur interlocuteur.

A onze cents mètres à peu près, celui-ci arriva dans un village composé d'une vingtaine de cabanes coquettement construites au milieu de grands arbres.

Il y fut reçu avec tous les honneurs usités en pays nègre.

Mais personne ne put lui dire ce qu'était devenu le griot.

Le sorcier-troubadour avait passé, la veille, tout le jour dans la localité.

Il avait charmé les habitants par ses chansons, vendu des grigris et des amulettes.

Le soir, il s'était enfermé dans une case mise à sa disposition par le chef. Au matin, on ne l'avait pas retrouvé.

Personne ne s'en était inquiété dans la population.

Les griots sont des êtres privilégiés auxquels on permet toutes les fantaisies.

Dépité, Landeroin interrogea le chef, les naturels qui avaient approché l'introuvable personnage.

Tous confirmèrent les dires des négresses qui l'avaient amené du camp. Mais aucun ne put lui en apprendre davantage.

De guerre lasse, l'interprète reprit le chemin du fort Desaix.

On l'y attendait avec impatience, et ce fut une désillusion pour tous, lorsqu'il leur avoua le résultat négatif de sa promenade. Les officiers entourèrent Marchand.

--Mon commandant, nous ne pouvons rester dans cette indécision. Il faut trouver quelque chose?

--Mais quoi?

--Envoyer une reconnaissance, s'écria le capitaine Baratier.

--Où cela, mon cher ami, puisque nous ne connaissons pas le point où se trouvent ceux dont la présence nous est signalée?

Mais Baratier avait son idée.

--C'est vrai, nous ignorons cela, mais nous avons par contre une certitude.

--Leur point de direction, n'est-ce pas?

--Oui. Ils se rendent à Fachoda.

--Eh bien.

--Eh bien... je vous demande la permission de pousser une reconnaissance de ce côté.

Il se fit un grand silence.

C'était là une proposition héroïque. Chacun s'en rendait compte.

Entre le fort Desaix et Fachoda s'étendait le marécage immense, inconnu, le dédale de vase, d'herbes, de roseaux.

Y entrer, chacun s'en sentait le courage évidemment.

Mais pas un ne croyait qu'il fût possible de mener à bonne fin la traversée de ce pays inondé.

Et le commandant Marchand traduisit la pensée de tous en disant:

--Comme chef de la mission Congo-Nil, mon cher ami, je suis fier que la proposition ait été faite, mais je ne saurais en autoriser l'exécution. Si je supposais avoir une chance de traverser ce maudit marais, je vous donne ma parole que, depuis deux mois, nous serions entrés à Fachoda.

Mais Baratier est un homme tenace.

Quand il a une idée en tête, il est difficile de l'en extirper.

Et puis, c'est un homme d'action.

L'action la plus téméraire lui semble préférable à l'angoisse de l'attente.

Et puis, et puis, lui qui avait été constamment à l'avant-garde, sentait peut-être une douleur plus cuisante, à la pensée que des étrangers, des adversaires, rendraient inutiles deux années de lutte, deux années d'incroyables efforts.

Il insista donc.

Il fit valoir sa connaissance du pays. Après tout, les marais, il connaissait cela.

N'en avait-on pas rencontré assez dans le Bas-M'Bomou.

Le Bahr-el-Ghazal était un marais plus grand, voilà tout.

Puis il fit ressortir que les hautes eaux ne se produiraient pas avant trois ou quatre mois.

Si une mission était sur le Nil, dont la navigation est sinon facile, du moins possible en toute saison, elle aurait occupé Fachoda bien avant que l'expédition française fût en mesure de se mettre en route.

Il parla tant et tant que le commandant finit par lui dire:

--C'est à la mort que vous me demandez de vous envoyer, Baratier, mais vous avez raison, il faut que l'un de nous se dévoue. Si je n'étais le chef de la mission Congo-Nil, je ne remettrais à personne l'honneur de tenter l'aventure. Vous partirez donc, mais, auparavant, j'exige que vous attendiez le retour des reconnaissances que je vais expédier dans toutes les directions. S'il était avéré que les renseignements vagues fournis par le griot sont erronés, il serait inutile de vous sacrifier.

Et lui tendant la main:

--En me confiant la conduite de la mission, on m'a fait le comptable de l'existence de tous mes collaborateurs. Et si un jour, parvenu au bout de la route, alors que l'on fera le dernier appel des survivants, je dois répondre à l'appel de votre nom: «Mort,» je veux pouvoir ajouter: «Je lui ai permis de faire le sacrifice de sa vie dans une circonstance d'absolue nécessité.»

Et dans ces paroles du chef, il y avait une émotion si vraie, une tendresse si profonde pour tous ceux qui l'entouraient, que plusieurs tournèrent la tête, pour cacher la larme d'attendrissement soudainement montée à leurs paupières.

Quant à Baratier, il murmura d'une voix assourdie:

--Merci, commandant, j'attendrai.

Dès le lendemain des petits pelotons d'éclaireurs quittaient le camp.

Ils avaient pour consigne de s'arrêter dans les villages, d'interroger les principaux habitants, de mettre en œuvre tous les moyens pour se procurer quelques renseignements sur la mission mystérieuse, signalée le long du Nil.

Le pays était à peu près pacifié.

Les éclaireurs marchèrent donc vite.

Au bout de quinze jours, tous étaient rentrés.

Mais ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.

En plusieurs endroits, le passage du griot leur avait été signalé; il avait même fait, dans trois localités différentes, un récit analogue à celui qui était parvenu aux oreilles du commandant.

Mais, nulle part, les indigènes n'avaient pu formuler une affirmation exacte quant à la position occupée par les étrangers.

Bref, on n'était pas plus avancé qu'au premier jour.

Et tous se demandaient s'ils se trouvaient en présence d'une chose vraie, ou d'une de ces imaginations dont sont coutumiers les troubadours nomades de l'Afrique.

Le commandant avait fait de son mieux.

Il ne pouvait refuser plus longtemps au capitaine Baratier la permission de forcer le passage vers le Nil.

Ce dernier s'occupa aussitôt d'organiser son départ.

Trois pirogues et un boat ou bateau plat furent armés.

Les pagaieurs choisis parmi les plus robustes furent attachés à l'expédition.

Puis, bien munis d'armes, de munitions, les explorateurs s'embarquèrent après des adieux, bien plus émus de la part de ceux qui restaient que de la leur.

Les pirogues et le boat filèrent sur le bief du Soueh, resté libre en face le fort Desaix, puis elles s'engagèrent dans un canal étroit, bordé d'arbres et de bambous où elle disparut.

Une angoisse atroce serra le cœur de ceux qui avaient vu partir leurs camarades.

Reverrait-on jamais ces hommes de cœur qui s'enfonçaient dans l'inconnu?

FIN DE LA MISSION MARCHAND

(CONGO-NIL)

Le volume suivant aura pour titre:

LA MISSION MARCHAND

(FACHODA)

TABLE DES MATIÈRES

Pages

AVANT-PROPOS 5

I.--A Léopoldville 7

II.--Comme quoi il n'est pas toujours commode de monter une chaloupe 17

III.--Les rapides de l'Oubanghi 32

IV.--Les œufs de Pâques du commandant Marchand 47

V.--De l'Oubanghi aux passes de Baguessé 62

VI.--La reconnaissance du Haut-M'Bomou 71

VII.--Le fortin de Baguessé 81

VIII.--Offensive 100

IX.--Journal d'un sous-officier 113

X.--L'hivernage 131