Les grandes journées de la Constituante

Chapter 8

Chapter 83,788 wordsPublic domain

La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et volontaires.

LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION

Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes.

Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira, ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_ tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_. D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers.

LA FÉDÉRATION

Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11 juillet. [Note: _Confédération nationale ou récit exact et circonstancié de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération..._ A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.]

LE MATIN DE LA FÉDÉRATION

Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note: _Confédération nationale ou récit exact_, pp. 117-118.]

LE PASSAGE DU CORTÈGE

Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs. Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note: _Confédération nationale_, p. 127.]

LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION

À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs. Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent _Vivent les Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national, d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation, très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre, mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: _Mercure national_ du 25 juillet 1790.]

LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT

Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris, [Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des 83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau.

Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs.

A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice.

La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à l'éternel.

La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les municipalités du royaume.

Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie française.

M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes nationales de France, il a prononcé le serment suivant:

_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité._

Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se sont écriés: _je le jure_.

Le président de l'assemblée s'est avancé.

_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le jure_.

Le roi a levé le bras vers l'autel.

_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution et à faire exécuter les lois._

Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti jusqu'aux extrémités de la France.

Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution, entendez et tremblez.

Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois.

Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport....

On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter jusqu'à l'autel.

La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion.

Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération nationale ou récit exact_, pp. 134-138.]

LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION

Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi qu'on l'a nommé), qui s'étoient _confédérés sans doute_, pour chasser nos Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont quitté qu'après la cérémonie.

Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues, Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note: _Confédération nationale ou récit exact_, pp. 140-141.]

L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION

Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé, _médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale, pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de _Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre? Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.]

Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet, évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date du 27 juillet 1790.

Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises! La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_. Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.].

Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_: «Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous; le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France, nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens, c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.

«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ- de-Mars le 14 juillet 1790._]

CHAPITRE V

LA FUITE DU ROI

SES CAUSES

Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet 1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat. Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790. Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé» (26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt».

Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de nouveau à écouter les conseils de résistance.--Dès lors il eût son secret dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.

L'APPEL A L'ÉTRANGER

Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers. Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la Cour:

Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais comment et où aller?

Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre du 7 mars 1791 au roi de Suède.]

Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en a donné M. Jaurès:

Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut, tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot de Fersen, la Révolution....

Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur donne de haut le signal du mouvement.

Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]

LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES

LES PRÉCÉDENTS

Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château. L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un prêtre insermenté.

LE DÉPART DE MESDAMES

Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme.... «Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février 1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement, car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février).

Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance, d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_, n°64)....

«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791).

Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la paix soit chargé de négocier des traités de guerre....»

Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10 heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les grilles et faisait irruption dans le château....»

A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.