Les grandes journées de la Constituante

Chapter 12

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Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint annoncer que la _pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle présenterait incessamment à la signature_. Un particulier propose d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt, afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit une autre proposition de faire la rédaction _à l'instant_ sur l'autel de la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens se rangent autour de lui et il écrit: _Pétition à l'assemblée nationale, rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_:

«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité.

Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres départemens.

Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en déclarant par votre décret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, Messieurs..., mais, représentans d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290 députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la Constitution.].

Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce (note du journal).]

La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre, l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de Paris que des départemens, l'ont signée.

Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir. Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le» trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes; ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en fonctions.

Deux citoyens avoient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec l'un des aides de camp du général; ceux qui avoient été témoins de l'arrestation représentèrent aux officiers municipaux qu'elle étoit injuste et imméritée; ceux-ci engagèrent l'assemblée à nommer une députation pour aller les réclamer à la municipalité, en leur promettant justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent entourés d'un grand nombre des pétitionnaires, qui les accompagnent jusqu'au détachement; là on se prend la main et l'on se quitte de la manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire retirer les troupes et ils l'exécutent; peu d'instans après le Champ de Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous n'omettrons pas, il faut être juste. Avant que la troupe se fût retirée, un jeune homme franchissoit le glacis en présence du bataillon et quelques grenadiers l'arrêtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baïonnette; M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt à toute bride et renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo, commandant!_

On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ça ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il présager celui qui alloit fondre sur la tête des citoyens?). On n'en est pas moins ardent à signer. La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'étoit des mères de famille, d'intéressantes citoyennes; c'étoit une de ces assemblées majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit à Athènes et à Rome.

Les commissaires députés vers la municipalité reviennent. Nous tenons de deux d'entre eux les détails suivans: «Nous parvenons, disent-ils, à la salle d'audience à travers une forêt de baïonnettes; les trois municipaux nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus. [Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J. Leroux ont rédigé séance tenante un rapport sur les faits qui concorde avec le récit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la loi martiale et dégagent leur responsabilité des événements (cf. A. Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).]

Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il Faut agir sévèrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que l'objet de notre mission étoit de réclamer plusieurs citoyens honnêtes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intéresser. Le maire répond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au Champ de la fédération pour y mettre la paix._ Le chevalier de Saint-Louis veut répondre que tout y est calme; il est interrompu par un municipal, qui lui demande d'un ton de mépris quelle étoit la croix qu'il portoit, et de quel ordre étoit le ruban qui l'attachoit (c'étoit un ruban tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, répond le chevalier, _que j'ai décorée du ruban national; je suis prêt à vous la remettre si vous voulez la porter au pouvoir exécutif pour savoir si je l'ai bien gagnée_. M. le maire dit à son collègue qu'il connoissoit ce chevalier de Saint-Louis pour un _honnête citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars n'étoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit là-dessus. La municipalité ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_ l'éclaircissement intitulé: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de l'hôtel de ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; et ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur à ceux qui alloient marcher à sa suite, produisit un effet tout contraire sur l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient à leurs chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont poussé des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite chargées. Nous avons vu un officier municipal en écharpe aller de rang en rang, et parler à l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes retournés au champ de la fédération avertir nos frères de tout ce dont nous avions été les témoins.»

Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils étoient dans l'erreur sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'étoit pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient paisiblement les droits qui leur sont réservés par la Constitution.

On entend tout à coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des diverses sociétés patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer, quand un orateur demande et dit: «Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi martiale est ou elle n'est pas dirigée contre nous, pourquoi nous sauver? Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour lors nous obéirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans avoir fait trois publications.» Le peuple se rappelle qu'il étoit aux termes de la loi et il demeure. Les bataillons se présentent avec l'artillerie: on pense qu'il y avoit à peu près dix mille hommes. On connoît le champ de la fédération, on sait que c'est une plaine immense, que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la plaine sont coupés de distance en distance pour faciliter des passages; une partie de la troupe entre par l'extrémité du côté de l'école militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là qu'étoit le drapeau rouge. A peine ceux qui étoient à l'autre, et il y en avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperçu que l'on entend une décharge: _ne bougeons pas, on tire à blanc, il faut qu'on vienne ici publier la loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamée selon les règles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois, la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la même; mais une troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas! elles y ont payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes, des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la patrie! Ah! si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu! que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les Révolutions de Paris_, n° 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).]

LE NOMBRE DES VICTIMES

La force armée ne compta que peu de victimes, neuf blessés dont deux sont morts ensuite, dit Charton dont le témoignage est difficile à contrôler.

Du côté de la foule ce fut autre chose. Bailly évalua le lendemain les morts à 11 ou 12, les blessés à 10 ou 12. Un procès-verbal dressé par l'officier municipal Filleul constate la présence de 15 cadavres transportés à l'hôpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres recueillis ailleurs. Aucun état général des victimes n'a été dressé officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mémoire. Plusieurs blessés étaient soignés à l'hôpital même. La justice recueillit leurs dépositions qui sont perdues.

Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et vingt blessés.

Marat prétendit dans son n° du 20 juillet que 400 cadavres avaient été jetés de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrières et que Bailly avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce sont là des exagérations manifestes.

Mais il est certain que le nombre des morts et des blessés fut considérable. Coffinhal déposa au procès de Bailly que «s'étant transporté avec le capitaine Ferrât de sa section entre minuit et une heure au champ de la Fédération, ils ont compté 54 morts». [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.]

LES CONSÉQUENCES

Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un «acte de guerre de classes», car la question n'était pas entre la république et la monarchie, mais entre la démocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise.

Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16 juillet et avait fondé un nouveau club, le club des Feuillans, qui se proposa la tâche impossible de réconcilier Louis XVI avec la Révolution et la Révolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrémédiable.

L'Assemblée avait eu sa grande part de responsabilité dans le massacre. Le 16 juillet elle avait mandé Bailly à sa barre et lui avait fait honte de sa mollesse à réprimer l'agitation républicaine. Le 17 juillet, à la nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le pétitionnement qui devait avoir lieu l'après-midi, le président de l'Assemblée Treilhard avait écrit de nouveau à Bailly pour l'inviter «à prendre les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter les désordres et en connaître les auteurs». Le lendemain du massacre, qui aurait pu être facilement évité, l'Assemblée prit l'initiative et la direction d'une répression supplémentaire, dont le but secret était de décapiter le parti démocrate au moment où allaient s'ouvrir les élections à la Législative. Elle vota un décret spécial, véritable petite loi de sûreté générale, pour organiser cette répression, en lui donnant un effet rétroactif. [Note: J'ai publié ce décret qui ne figure pas dans Duvergier dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comité des recherches lança les mandats d'arrêt.

Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnés: les principaux Cordeliers Vincent, Momoro, Verrières, Brune. Danton, Camille Desmoulins, Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le même sort. La petite terreur tricolore dura jusqu'à l'amnistie du 13 septembre votée au lendemain du jour où Louis XVI avait accepté la Constitution révisée. Si l'amnistie ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des démocrates de terribles rancunes.

La procédure du Champ de Mars fut comparée couramment dans les milieux jacobins à la fameuse procédure du Châtelet sur les journées des 5 et 6 octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le caractère de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.]