Chapter 47
--Vous ne mangez pas de cresson! répondit M. Pumblechook en soupirant et en agitant sa tête à plusieurs reprises, comme s'il s'y fut attendu, et comme si cette abstinence de cresson avait le moindre rapport avec ma chute. Vraiment! les plus simples produits de la terre, vous n'en mangez pas, décidément?... N'en apportez pas, William!...»
Je continuai mon déjeuner, et M. Pumblechook continua à rester près de moi avec son regard de poisson et sa respiration bruyante comme toujours.
«Il ne lui reste plus que la peau et les os! pensa Pumblechook à haute voix; et cependant, quand il partait d'ici (avec ma bénédiction, je puis le dire), quand j'étalais devant lui mon humble repas, comme l'abeille, il était frais comme une pêche.»
Cela me fit penser à la différence surprenante qu'il y avait entre la manière servile avec laquelle il m'avait offert sa main dans ma nouvelle prospérité, en disant: «Permettez... permettez...» et la clémence fastueuse avec laquelle il venait d'exhiber ces mêmes cinq gros doigts.
«Ah! continua-t-il, en me passant le pain et le beurre, allez-vous chez Joseph?
--Au nom du ciel! dis-je en éclatant malgré moi, que vous importe où je vais? laissez la théière tranquille.»
C'était la plus mauvaise voie que je pouvais prendre, parce que cela donna à Pumblechook l'occasion qu'il cherchait.
«Oui, jeune homme, dit-il en lâchant le manche de l'objet en question, et en se reculant d'un ou deux pas de ma table, parlant de manière à être entendu de l'aubergiste et du garçon qui étaient à la porte; je laisserai cette théière tranquille, vous avez raison, jeune homme; une fois par hasard, vous avez raison. Je m'oublie moi-même quand je prends intérêt à votre déjeuner, au point de vouloir rendre des forces à votre corps épuisé par les effets débilitants de la prodigalité, et le stimuler par la nourriture saine de vos ancêtres.... Et pourtant, dit Pumblechook en se tournant vers l'aubergiste et le garçon, et en m'indiquant en allongeant le bras, voilà celui que j'ai constamment fait jouer dans les heureux jours de son enfance. Ne me dites pas que cela ne se peut pas; je vous assure que c'est lui!»
Un murmure étouffé des deux individus interpellés servit de réponse. Le garçon semblait même particulièrement affecté.
«C'est lui, dit Pumblechook, que j'ai promené dans ma voiture; c'est lui que j'ai vu _élever à la main_; c'est lui de la soeur duquel j'étais l'oncle par alliance. Qu'il le nie, s'il le peut!»
Le garçon semblait convaincu que je ne pouvais pas le nier, et que cela donnait un mauvais air à l'affaire.
«Jeune homme, dit Pumblechook en me jetant sa tête en avant comme autrefois, vous allez chez Joseph.... Que m'importe, me demandez-vous, où vous allez? Je vous dis, monsieur, que vous allez chez Joseph.»
Le garçon toussa comme pour m'inviter modestement à passer là-dessus.
«Maintenant, dit Pumblechook, et tout cela avec l'air exaspéré d'un homme qui aurait défendu la cause de la vertu, et qui était parfaitement convaincant et concluant, je vous dirai ce qu'il faut dire à Joseph. Voici présent le propriétaire du _Cochon bleu_, qui est connu et respecté dans cette ville, et voici William, dont le nom de famille est Potkins, si je ne me trompe.
--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit William.
En leur présence, continua Pumblechook, je vais vous dire, jeune homme, ce que vous direz à Joseph. Vous direz: «Joseph, j'ai vu aujourd'hui mon premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune; je ne dirai pas ses noms, Joseph, c'est inutile; mais c'est ainsi qu'on veut bien l'appeler dans la ville, et j'ai vu cet homme.»
--Je jure que je ne le vois pas ici, dis-je.
--Dites cela encore! repartit Pumblechook. Dites que vous avez dit cela, et Joseph lui-même trahira probablement sa surprise.
--Ici, vous vous méprenez sur son compte, dis-je; je le connais mieux que vous.
--Dites, continua Pumblechook, Joseph, j'ai vu cet homme; et cet homme ne vous veut pas de mal et ne me veut pas de mal. Il connaît votre caractère, et il sait combien vous êtes brute et ignorant, il connaît mon caractère, et il connaît mon ingratitude. Oui, Joseph, direz-vous, et ici Pumblechook agita sa tête et sa main. Il connaît mon manque total de reconnaissance, il le connaît comme personne ne peut le connaître; vous ne le connaissez pas, vous, Joseph n'étant pas appelé à le connaître, mais cet homme le connaît.»
Tout en le reconnaissant vain et impudent, j'étais réellement abasourdi de voir qu'il avait l'aplomb de me parler ainsi.
«Joseph, direz-vous, il m'a donné le petit message que je vous répète maintenant. C'est que, dans mon abaissement, il a vu le doigt de Dieu; il a reconnu ce doigt en le voyant, Joseph, il l'a vu distinctement. Le doigt de Dieu a tracé ces lignes: _Il a payé d'ingratitude son premier bienfaiteur et le fondateur de sa fortune_. Mais cet homme a dit qu'il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait, Joseph, pas du tout; que c'était juste, que c'était bon, que c'était bienveillant, et que si c'était à recommencer il le ferait encore.
--Il est dommage, dis-je d'un ton dédaigneux en terminant mon déjeuner interrompu, que cet homme n'ait pas énuméré ce qu'il avait fait et ce qu'il ferait encore.
--Propriétaire du _Cochon bleu_! s'écria Pumblechook en s'adressant au maître de l'auberge et à William, je ne m'oppose pas à ce que vous disiez par la ville, si tel est votre désir, qu'il était juste, bon et bienveillant, et que je le ferais encore si c'était encore à faire.»
Sur ces mots, l'imposteur leur serra la main à tous deux d'un air particulier et sortit de la maison, me laissant plus étonné qu'enchanté de cette chose indéfinie qu'il soutenait, à savoir, qu'il était juste, bon et bienveillant, qu'il avait tout fait et qu'il était disposé à tout faire encore. Bientôt après lui, je quittai aussi la maison, et quand je descendis la Grand'Rue, je le vis devant sa boutique haranguer, sans doute sur le même sujet, un groupe choisi qu'il m'honora de certains coups d'oeil peu favorables, quand je passai de l'autre côté de la rue.
Mais il ne fut que plus agréable pour moi de me rendre près de Biddy et de Joe, dont j'entrevoyais la grande indulgence, qui brillerait plus éclatante que jamais, en opposition avec la rudesse de cet imposteur éhonté. Je me dirigeai donc vers eux lentement, car mes jambes étaient encore bien faibles, mais avec un sentiment de contentement toujours croissant, à mesure que je m'approchais d'eux, et j'avais la conviction que je laissais l'arrogance et le manque de franchise de plus en plus loin derrière moi.
La température de juin était délicieuse, le ciel était bleu, les alouettes planaient bien haut sur les blés verts; je trouvais ce pays bien plus beau que je ne l'avais encore trouvé. Bien des images agréables de la vie que j'aurais voulu y mener et l'idée du changement avantageux qui s'opérait dans mon caractère, quand j'aurais auprès de moi un guide dont je connaissais la foi naïve et la sagesse simple m'accompagnaient en chemin. Elles éveillaient en moi une douce émotion, car mon coeur était adouci par mon retour, et il était survenu de tels changements que j'étais comme quelqu'un qui reviendrait de lointains voyages et qui rentrerait nu-pieds dans ses foyers après avoir erré pendant plusieurs années.
La maison d'école où Biddy était maîtresse m'était inconnue: mais la petite ruelle détournée par laquelle j'entrai dans le village me fit passer devant. Je fus désappointé de trouver que c'était jour de congé: il n'y avait pas d'enfants, et la maison de Biddy était fermée. J'avais nourri l'espoir que je la verrais dans l'exercice de ses fonctions journalières avant qu'elle m'aperçût, et cet espoir était déçu.
Mais la forge n'était pas loin, et je m'y rendis en passant sous l'allée verte des beaux tilleuls, écoutant le bruit du marteau de Joe. Longtemps après que j'aurais dû l'entendre, et longtemps après que je m'étais imaginé l'entendre, je vis que ce n'était qu'une idée: tout était calme, les tilleuls étaient là comme autrefois, les aubépines et les châtaigniers y étaient aussi, et leurs fouilles faisaient entendre un harmonieux frémissement quand je m'arrêtais pour écouter; mais les coups de marteau de Joe ne se mêlaient pas à la brise de l'été. Effrayé sans savoir pourquoi d'arriver en vue de la forge, je la vis enfin, et je vis aussi qu'elle était fermée. Pas de réverbération de feu, pas de pluie d'étincelles, pas de ronflements des soufflets, tout était fermé et tranquille.
Mais la maison n'était pas déserte et le petit salon semblait être occupé, car ses rideaux voltigeaient à la fenêtre, qui était ouverte et égayée par les fleurs. Je m'en approchai sans bruit, avec l'intention de regarder par-dessus les fleurs, quand je vis Joe et Biddy devant moi, bras dessus bras dessous.
Biddy poussa d'abord un cri comme si elle pensait que c'était mon esprit; mais un moment après elle était dans mes bras. Je pleurais de la voir, et elle pleurait de me voir: moi parce qu'elle avait l'air si frais et charmant; elle parce que j'avais l'air si fatigué et si pâle.
«Chère Biddy, comme tu es contente!
--Oui, cher Pip.
--Et Joe, comme vous êtes heureux!
--Oui, cher vieux Pip, mon bon camarade!»
Je portais mes yeux de l'un à l'autre, et puis....
«C'est aujourd'hui le jour de mon mariage! s'écria Biddy dans un transport de bonheur, et je suis la femme de Joe!...»
* * * * *
Ils m'avaient porté dans la cuisine, et j'avais la tête posée sur la vieille table de sapin. Biddy tenait une de mes mains sur ses lèvres, et je sentais sur mon épaule le contact bienfaisant de Joe.
«C'est qu'il n'était pas assez fort, ma chère, pour supporter la surprise, dit Joe.
--J'aurais dû y penser, cher Joe, dit Biddy, mais j'étais trop heureuse.»
Il étaient tous deux si transportés et si fiers de me voir, si touchés que je fusse revenu à eux, si enchantés que je fusse arrivé par hasard pour compléter la journée!...
Ma première pensée fut de remercier le ciel de n'avoir pas soufflé mot à Joe de ce dernier espoir perdu. Combien de fois, lorsqu'il était près de moi pendant ma maladie, cet aveu était-il venu sur mes lèvres! Combien la reconnaissance de ce fait eût été irrévocable s'il était resté une heure de plus avec moi.
«Chère Biddy, dis-je, vous avez le meilleur mari qui soit dans le monde entier, et si vous aviez pu le voir auprès de mon lit, vous l'auriez... mais non, vous ne pourriez l'aimer plus que vous ne le faites.
--Non, je ne le pourrais point vraiment, dit Biddy.
--Et vous, cher Joe, vous avez la meilleure femme qui soit dans le monde entier, et elle vous rendra aussi heureux que vous méritez de l'être, cher et noble Joe.»
Joe me regarda les lèvres tremblantes, et tout franchement il porta sa manche sur ses yeux.
«Allons, Joe et Biddy, puisque vous avez été tous deux à l'église aujourd'hui, et que vous êtes en dispositions charitables et affectueuses envers le genre humain, recevez mes humbles remerciements pour tout ce que vous avez fait pour moi, et que j'ai si mal reconnu! Je vous préviens que je vais vous quitter dans une heure, car je vais bientôt partir, et je vous promets que je ne prendrai pas de repos avant d'avoir gagné l'argent que vous m'avez donné pour empêcher qu'on me conduisît en prison, et avant de vous l'avoir envoyé. Ne pensez pas, mon cher Joe, et vous, ma bonne Biddy, que si je pouvais vous le rendre mille fois, je pourrais m'imaginer retrancher un seul liard de ce que je vous dois, ni que je le ferais si je le pouvais.»
Ils furent tous deux attendris par ces paroles, et me supplièrent de n'en pas dire davantage.
«Mais je dois en dire davantage, mon cher Joe; j'espère que vous aurez des enfants à aimer, et qu'un jour quelque petit garçon s'assoira dans ce coin de la cheminée pendant les soirées d'hiver, et vous fera souvenir d'un autre petit garçon qui l'a quitté pour toujours. Ne lui dites pas, Joe, que j'ai été ingrat; ne lui dites pas, Biddy, que j'ai été injuste et sans générosité. Dites-lui seulement que je vous ai honorés tous deux, parce que vous avez été tous deux bien bons et bien sincères, et dites-lui que je souhaite qu'il soit un meilleur homme que je ne l'ai été.
--Je ne lui dirai, fit Joe derrière sa manche, rien de la sorte, Pip, ni Biddy non plus, ni personne non plus.
--Et maintenant, bien que je sache que vous l'ayez déjà fait tous deux, du fond de vos excellents coeurs, je vous en prie, dites-moi tous les deux que vous me pardonnez! Je vous en prie, laissez-moi entendre ces paroles; que je puisse en emporter le son avec moi, et alors je pourrai croire que vous pourrez avoir confiance en moi, et avoir une meilleure opinion de moi avec le temps.
--Ô cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe, Dieu sait si je vous pardonne, et si j'ai quelque chose à vous pardonner!
--Ainsi soit-il! Et Dieu sait que je vous pardonne! répéta Biddy.
--Laissez-moi maintenant monter voir mon ancienne petite chambre et m'y reposer seul pendant quelques minutes; puis, quand j'aurai mangé et bu avec vous, venez avec moi jusqu'au poteau du chemin, mon cher Joe et ma chère Biddy, et nous nous dirons adieu!»
* * * * *
Je vendis tout ce que j'avais, et je mis de côté, autant qu'il me fut possible, pour faire un arrangement avec mes créanciers, qui me donnèrent un temps convenable pour m'acquitter entièrement, et je partis pour aller rejoindre Herbert. Avant qu'un mois fut écoulé, j'avais quitté l'Angleterre; au bout de deux mois, j'étais commis chez Clarricker et Co; au bout de quatre mois, je me trouvais pour la première fois seul chargé de toute la responsabilité, car la poutre qui traversait le plafond du salon du Moulin du Bord de l'Eau avait cessé de trembler sous les imprécations du vieux Bill Barley et était maintenant en paix. Herbert était parti pour épouser Clara, et je restais seul chargé de la maison d'Orient jusqu'au jour où il revint avec elle.
Bien des années s'écoulèrent avant que je devinsse associé de la maison, mais je vécus heureux avec Herbert et sa femme, je vécus modestement et je payai mes dettes, et j'entretins une correspondance suivie avec Biddy et Joe; ce ne fut que lorsque mon nom figura en troisième ordre dans la raison de commerce que Clarricker me trahit à Herbert; mais il déclara alors que le secret de l'association d'Herbert était resté assez longtemps sur sa conscience, et qu'il fallait qu'il le révélât. C'est ce qu'il fit, et Herbert en fut aussi touché que surpris, et le cher garçon et moi n'en restâmes pas moins amis pour cette longue dissimulation. Je ne dois pas laisser supposer que nous fûmes jamais une grande maison, ou que nous entassâmes des monceaux d'argent. Nos affaires n'étaient pas sur un grand pied, mais notre nom était honorablement connu, puis nous travaillions beaucoup, et nous réussissions très bien. Nous devions tout à l'application et à l'habileté d'Herbert. Je m'étonnais souvent en moi-même d'avoir pu concevoir autrefois l'idée de son inaptitude, jusqu'au jour où je fus illuminé par cette réflexion, que peut-être l'inaptitude n'avait jamais été en lui, mais en moi.
CHAPITRE XXIX.
Depuis onze ans, je n'avais vu de mes propres yeux ni Joe ni Biddy, bien qu'ils se fussent souvent présentés à mon imagination, pendant mon séjour en Orient, quand un soir de décembre, qu'il faisait nuit depuis une heure ou deux, je posai doucement la main sur le loquet de la porte de la vieille cuisine. Je le touchai si doucement, qu'on ne m'entendit pas et je regardai à l'intérieur sans être vu. Là, fumant sa pipe à son ancienne place, près du feu de la cuisine, aussi bien conservé et aussi fort que jamais, bien qu'un peu gris, était assis Joe, et, dans le coin, abrité par la jambe de Joe, et assis sur mon petit tabouret, et regardant le feu, on voyait qui?... Moi encore!
«Nous lui avons donné le nom de Pip en souvenir de vous, mon cher vieux camarade, dit Joe, rempli de joie, quand il me vit prendre un autre tabouret à côté de l'enfant, à qui je ne tirai pas les cheveux, et nous avons espéré qu'il grandirait un petit bout comme vous, et nous croyons que c'est ce qu'il fait.»
Je le croyais aussi, et je lui fis faire une longue promenade le lendemain matin; nous causâmes beaucoup, nous comprenant l'un l'autre parfaitement. Je le conduisis au cimetière; je le menai à une certaine tombe, et il me montra la pierre qui était consacrée à la mémoire de:
PHILIP PIRRIP DÉCÉDÉ DANS CETTE PAROISSE, ET AUSSI GEORGIANA, ÉPOUSE DU CI-DESSUS.
«Biddy, dis-je en causant avec elle, après le dîner, pendant que sa petite fille jouait sur ses genoux, il faudra que vous me donniez Pip un de ces jours, ou qu'au moins vous me le prêtiez.
--Non, non, dit doucement Biddy, il faut vous marier.
--C'est ce que disent Herbert et Clara; mais je crois que je n'en ferai rien; je me suis si bien installé chez eux, que cela n'est même pas du tout probable. Je suis tout à fait un vieux garçon.»
Biddy baissa les yeux sur son enfant, et porta ses petites mains à ses lèvres; puis elle mit sa bonne main maternelle, avec laquelle elle l'avait touché, dans la mienne. Il y avait quelque chose dans cette action et dans la légère pression de l'anneau de mariage de Biddy, qui avait en soi une douce éloquence.
«Cher Pip, dit Biddy, êtes-vous bien sûr que votre coeur ne bat plus pour elle?
--Oh! oui!... Je ne le pense pas, du moins, Biddy.
--Dites-moi comme à une vieille... vieille amie, l'avez-vous tout à fait oubliée?
--Ma chère Biddy, je n'ai rien oublié de ce qui a eu dans ma vie une grande importance, et peu de ce qui y a eu quelque importance. Mais ce pauvre rêve, comme je l'appelais autrefois, est envolé, Biddy, tout à fait envolé!»
Cependant je savais, tout en disant cela, que j'avais une secrète intention de visiter seul, ce soir-là, l'emplacement de la vieille maison, et cela en souvenir d'elle. Oui, en souvenir d'Estelle!
J'avais d'abord entendu dire qu'elle menait une vie des plus malheureuses, et qu'elle était séparée de son mari, qui l'avait traitée très brutalement, et qui avait la réputation d'être un composé d'orgueil, d'avarice, de méchanceté et de petitesse. J'avais appris ensuite la mort de son mari, à la suite d'un accident causé par ses mauvais traitements sur un cheval. Il y avait quelque deux ans que ce bonheur lui était arrivé, et je supposais qu'elle était remariée.
On dînait de bonne heure, chez Joe, et j'avais largement le temps, sans presser ma causerie avec Biddy, d'aller au vieil endroit avant la nuit; mais, tout en flânant sur le chemin, pour regarder les objets d'autrefois et pour penser au passé, le jour était tout à fait tombé quand j'arrivai.
Il n'y avait plus de maison, plus de brasserie, plus de bâtiments, si ce n'est le mur du vieux jardin. L'espace vide avait été entouré d'une grossière palissade, et, en regardant par-dessus, je vis que quelques branches du vieux lierre avaient repris racine, et poussaient tranquillement en couvrant de leur verdure de petits monceaux de ruines. Une porte de la palissade se trouvant entr'ouverte, je la poussai et j'entrai.
Un brouillard froid et argenté avait voilé l'après-midi, et la lune ne s'était pas encore levée pour le disperser. Mais les étoiles brillaient au-dessus du brouillard et la lune allait paraître et la soirée n'était pas sombre. Je pouvais me retracer l'emplacement de chaque partie de la vieille maison, de la brasserie, des portes et des tonneaux. Je l'avais fait, et je regardais le long d'une allée du jardin dévasté, quand j'y aperçus une ombre solitaire.
Cette ombre montra qu'elle m'avait vu, elle s'était avancée vers moi, mais elle resta immobile. En approchant, je vis que c'était l'ombre d'une femme. Quand j'approchai davantage encore, elle fut sur le point de s'éloigner, alors elle fit un mouvement de surprise, prononça mon nom, et je m'écriai:
«Estelle!
--Je suis bien changée.... Je m'étonne que vous me reconnaissiez.»
La fraîcheur de sa beauté était en effet partie, mais sa majesté si indescriptible et son charme indescriptible étaient restés. Ces perfections, je les connaissais. Ce que je n'avais pas encore vu, c'était le regard adouci, attristé de ses yeux, autrefois si fiers; ce que je n'avais pas encore vu, c'était la pression affectueuse de sa main autrefois insensible.
Nous nous assîmes sur un banc près de là, et je dis:
«Après tant d'années, il est étrange que nous nous rencontrions, Estelle, ici même, où nous nous sommes vus pour la première fois. Y venez-vous souvent?
--Je ne suis jamais revenue ici depuis....
--Ni moi.»
La lune commençait à se lever, et je pensai au regard placide dirigé vers le plafond blanc par celui qui n'était plus. La lune commençait à se lever, et je pensai à la pression de sa main sur ma main, quand je lui eus dit les dernières paroles qu'il eût entendues sur terre.
Estelle rompit la première le silence qui s'était établi entre nous.
«J'ai très souvent espéré et désiré revenir, mais j'ai été empêchée par bien des circonstances. Pauvre vieille maison!»
Le brouillard argenté fut effleuré par les premiers rayons de la lune, et les mêmes rayons effleurèrent les larmes qui coulaient de ses yeux. Ignorant que je les voyais, elle dit:
«Vous êtes-vous demandé, en marchant de long en large, comment il se fait que ce terrain soit dans cet état?
--Oui, Estelle.
--Le terrain m'appartient. C'est le seul bien que je n'aie pas abandonné; tout le reste m'a quitté petit à petit, mais j'ai gardé ce terrain. Il a été le sujet de la seule résistance décidée que j'aie faite pendant toutes ces années de malheur.
--Doit-on y construire?
--Oui, on finira par là. Je suis venue ici pour lui faire mes adieux avant ce changement. Et vous, dit-elle du ton d'intérêt touchant avec lequel on parle à une personne qui va s'éloigner, resterez-vous toujours à l'étranger?
--Toujours.
--Et vous êtes heureux, j'en suis sûre.
--Je travaille beaucoup pour avoir de quoi vivre. Donc, je suis heureux.
--J'ai souvent pensé à vous, dit Estelle.
--Vraiment?
--Tout dernièrement, très souvent. Il y eut un temps long et pénible, où j'éloignai de moi le souvenir de ce que j'avais repoussé quand j'ignorais ce que cela valait. Mais depuis, mon devoir n'a plus été incompatible avec ce souvenir, et je lui ai donné une place dans mon coeur.
--Vous avez toujours eu votre place dans mon coeur,» dis-je.
Et nous gardâmes encore le silence, jusqu'au moment où elle reprit:
«J'étais loin de penser que je prendrais congé de vous en quittant cet endroit; je suis bien aise de le faire.
--Vous êtes bien aise de nous séparer encore, Estelle? Pour moi, partir est une pénible chose; pour moi, le souvenir de notre séparation a toujours été aussi triste que pénible....
--Mais vous m'avez dit autrefois, repartit Estelle avec animation: «Dieu vous bénisse, Dieu vous pardonne!» Et si vous avez pu me dire cela alors, vous n'hésiterez pas à me le dire maintenant... maintenant que la souffrance a été plus forte que toutes les autres leçons, et m'a appris à comprendre ce qu'était votre coeur. J'ai été courbée et brisée, mais, je l'espère, pour prendre une forme meilleure. Soyez aussi discret et aussi bon pour moi que vous l'étiez, et dites-moi que nous sommes amis.
--Nous sommes amis, dis-je en me levant et me penchant vers elle au moment où elle se levait de son banc.
--Et continuerons-nous à rester amis séparables?» dit Estelle.
Je pris sa main dans la mienne et nous nous rendîmes à la maison démolie; et, comme les vapeurs du matin s'étaient levées depuis longtemps quand j'avais quitté la forge, de même les vapeurs du soir s'élevaient maintenant, et dans la vaste étendue de lumière tranquille qu'elles me laissaient voir, j'entrevis l'espérance de ne plus me séparer d'Estelle.
FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE PÉRIODE DES ESPÉRANCES DE PIP.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
End of Project Gutenberg's Les grandes espérances, by Charles Dickens