Les grandes espérances

Chapter 43

Chapter 433,915 wordsPublic domain

Voici quel était notre plan: la marée commençant à baisser à neuf heures, et nous emmenant jusqu'à trois heures, notre intention était de continuer quand elle remonterait, et de ramer contre elle jusqu'à la nuit. Nous serions bien alors arrivés dans ces grandes largeurs au-delà de Gravesend, entre Kent et Essex, où la rivière est large et solitaire, où les habitants riverains sont peu nombreux, et où il y a des auberges éparses, çà et là, parmi lesquelles nous pourrions facilement en choisir une pour nous reposer. Nous avions l'intention d'y rester toute la nuit. Le paquebot pour Hambourg et celui pour Rotterdam devaient quitter Londres vers neuf heures, le jeudi matin, nous savions à quelle heure l'attendre, selon l'endroit où nous serions, et nous hélerions d'abord le premier, de sorte que si, par hasard, on ne pouvait nous prendre à bord, nous aurions une seconde chance. Nous connaissions les marques distinctives de chaque vaisseau.

Le soulagement que j'éprouvais en commençant enfin l'exécution de notre entreprise était si grand, qu'il m'était difficile de croire à l'état dans lequel je m'étais trouvé quelques heures auparavant. L'air vif, le soleil, le mouvement sur la rivière et le mouvement dans la rivière elle-même, l'eau qui courait avec nous, paraissant sympathiser avec nous, nous animer, nous encourager, me rafraîchissaient d'un nouvel espoir. Je me sentais intérieurement humilié d'être si peu utile dans le bateau, mais il y avait peu de meilleurs rameurs que mes deux amis, et ils ramaient avec une régularité qui devait durer tout le jour.

À cette époque, la navigation à vapeur sur la Tamise était bien loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, et les bateaux à rames étaient bien plus nombreux. Il y avait peut-être autant de barques houillères à voiles et de bateaux côtiers qu'à présent; mais les vaisseaux à voiles, grands et petits, n'étaient pas la dixième ou la vingtième partie aussi nombreux. De bonne heure comme il était, il y avait déjà beaucoup de bateaux à rames allant et venant, beaucoup de barques descendant avec la marée; la navigation sur la rivière entre les ponts, en bateaux découverts, était chose plus commode et plus commune dans ce temps-là qu'aujourd'hui, et nous avancions lentement, au milieu d'un grand nombre d'esquifs et de péniches.

Nous eûmes bientôt franchi le vieux pont de Londres et le vieux marché de Billingsgate, et la Tour Blanche, et la Porte des Traîtres, et nous passâmes entre les rangées de vaisseaux. Voici les bateaux à vapeur de Leith, d'Aberdeen et de Glascow, chargeant et déchargeant des marchandises; ils paraissent énormément élevés au-dessus de l'eau quand nous passons le long de leurs flancs; voici les houillers par vingtaines et vingtaines, et les déchargeurs de charbon qui épongent les planches des ponts des navires, en compensation des mesures de charbon qu'ils enlèvent et qu'ils versent ensuite dans des barques. Ici est amarré le steamer qui part demain pour Rotterdam, nous en prenons bonne note; et là, le steamer qui part demain pour Hambourg, sur le beaupré duquel nous passons; et maintenant, assis à l'arrière, je peux voir, et mon coeur en bat plus vite, le Moulin et les escaliers du Moulin.

«Est-il là? dit Herbert.

--Pas encore.

--C'est juste, il ne devait pas descendre avant de nous voir. Pouvez-vous voir le signal?

--Pas bien d'ici, mais je crois le voir lui... maintenant je le vois! Ensemble, doucement, Herbert, rentrez vos rames.»

Pendant une seule minute, nous touchons légèrement l'escalier; Provis saute à bord, et nous reprenons le large. Il avait un manteau de matelot avec lui, une malle en toile noire, et il ressemblait autant à un pilote de rivière que mon coeur pouvait le désirer.

«Mon cher ami, dit-il, en mettant son bras sur mon épaule pendant qu'il prenait sa place, cher et fidèle enfant, c'est bien, merci, merci!»

Nous traversons encore une rangée de vaisseaux, nous en sortons; nous évitons les chaînes rouillées, les câbles de chanvre, les grelins et les bouées; nous dispersons les copeaux et les éclats de bois flottants, nous fendons les amas de scories de charbon flottantes. Nous passons sous la figure de la proue du _John_ de Sunderland, adressant un discours aux vents (comme font bien des Johns), et sous la _Betzy_ de Yarmouth, avec sa gorge ferme et ses yeux protubérants sortant de deux pouces hors de sa tête; nous passons devant des marteaux qui fonctionnent dans les chantiers de construction; devant des scies qui pénètrent dans le bois; devant des machines qui frappent à grand bruit sur des choses inconnues; des pompes jouent dans les vaisseaux qui prennent eau, les cabestans tournent, les vaisseaux gagnent la mer, et des créatures marines échangent des jurons impossibles par-dessus les bords avec des débardeurs qui leur répondent; nous passons... nous passons enfin sur une eau plus claire dans laquelle les mousses pourraient prendre leurs ébats, sans pécher plus longtemps dans les eaux troubles qui sont de l'autre côté, et où les voiles festonnées peuvent se gonfler au vent.

À l'escalier où nous avions pris Provis à bord, et, toujours depuis, j'avais cherché vainement une preuve que nous étions soupçonnés, je n'en avais pas vu. Certainement nous ne l'avions pas été à ce moment-là, et certainement nous n'étions ni précédés ni suivis d'aucun bateau. Si nous avions été surveillés par quelque bateau, j'aurais nagé vers lui et je l'aurais obligé à continuer ou à déclarer son projet; mais nous continuâmes notre route, sans la moindre apparence d'être molestés.

Provis avait mis son manteau de matelot, et semblait, comme je l'ai dit, un personnage approprié au milieu dans lequel nous nous trouvions. Il était remarquable (mais peut-être la vie misérable qu'il avait menée pouvait l'expliquer) qu'il n'était pas le moins du monde inquiet pour aucun de nous. Il n'était pas indifférent, car il me disait qu'il espérait vivre pour voir son gentleman devenir un des gentlemen les plus parfaits en pays étranger; il n'était pas disposé à être passif ou résigné, ainsi que je le compris, mais il ne se doutait aucunement qu'on pût rencontrer le danger à moitié route. Quand le danger fondait sur lui, il lui tenait tête, mais il fallait qu'il vînt avant qu'il s'en occupât.

«Si vous saviez, mon cher ami, me dit-il, ce que c'est que d'être ici, à côté de mon cher enfant, et de fumer ma pipe après avoir passé des jours entre quatre murailles, vous m'envieriez... mais vous ne savez pas ce que c'est.

--Je crois connaître les délices de la liberté, répondis-je.

--Ah! dit-il en secouant gravement la tête, il faut avoir été sous clefs et verrous, mon cher enfant, pour le savoir comme moi... mais je ne vais pas montrer de petitesse.»

Je ne pouvais concevoir comment, pour une idée fixe comme celle de me voir gentleman, il avait pu risquer sa liberté et même sa vie. Mais je réfléchis que peut-être la liberté sans danger était trop en dehors de toutes les habitudes de sa vie pour être pour lui ce qu'elle serait pour un autre homme. Je n'étais pas trop loin du vrai; car il dit, après avoir fumé un peu:

«Écoutez-moi, cher ami: quand j'étais là-bas, de l'autre côté du monde, je regardais toujours de ce côté, et il me devint insipide d'y rester, car je devenais riche. Tout le monde connaissait Magwitch, et Magwitch pouvait aller et Magwitch pouvait venir, et personne ne s'occupait de lui. Ils ne sont pas aussi coulants avec moi, ici, mon cher enfant, ou du moins ils ne le seraient pas, s'ils savaient où je suis.

--Si tout va bien, dis-je, vous serez, dans quelques heures, tout à fait libre et en sûreté.

--Eh bien! reprit-il en poussant un long soupir, je l'espère.

--Et le croyez-vous?»

Il trempa sa main dans l'eau, par-dessus le plat bord du bateau, et dit en souriant de cet air doux, qui n'était pas nouveau pour moi:

«Oui, je suppose que je le crois, cher enfant. Il serait difficile d'être plus tranquilles et plus à notre aise que nous ne le sommes maintenant. Mais... c'est peut-être cette brise si douce et si agréable sur l'eau, qui me le fait croire... je songeais tout à l'heure, en regardant la fumée de ma pipe, que nous ne pouvons pas plus voir au-delà de ces quelques heures, que nous ne pouvons voir au fond de cette rivière dont j'essaye de saisir l'eau; et nous ne pouvons pas retenir davantage le cours du temps que je ne puis retenir cette eau; et voyez... elle a passé à travers mes doigts, et est partie! dit-il en levant sa main mouillée.

--Mais à votre visage, j'aurais pensé que vous étiez un peu abattu, dis-je.

--Pas le moins du monde, mon cher enfant! Cela vient des flots qui sont si calmes, et qui murmurent si doucement à l'avant du bateau une espèce de psalmodie du dimanche. Sans compter que peut-être je deviens un peu vieux.»

Il remit sa pipe dans sa bouche avec une expression impassible et se tint calme et content, comme si nous eussions été hors d'Angleterre. Cependant il se soumettait aussi facilement, au moindre mot d'avis, que s'il eût été dans une constante terreur; lorsque nous abordâmes pour nous procurer quelques bouteilles de bière, il allait sauter à terre, quand je lui fis comprendre que je croyais qu'il serait plus en sûreté où il était, et il dit:

«Vous croyez, mon cher enfant?»

Et il se rassit tranquillement.

L'air était froid sur la rivière, mais c'était une belle journée, et le soleil nous envoyait des rayons joyeux. La marée descendait vite; je prenais soin d'en profiter, et nos rames nous menaient bon train. Imperceptiblement, avec la marée qui se retirait, nous nous éloignâmes de plus en plus des bois et des coteaux, et nous nous approchâmes des bancs de vase; mais la marée ne nous avait pas encore quittés quand nous eûmes passé Gravesend. Comme l'objet de nos soins était enveloppé dans son manteau, je passai avec intention, à une ou deux longueurs de bateau de la douane flottante, et un peu plus loin, pour reprendre le courant, le long de deux vaisseaux d'émigrants, et sous l'avant d'un gros navire de transport sur le gaillard d'avant duquel il y avait des troupes qui nous regardaient passer. Bientôt le courant se mit à faiblir et les radeaux à l'ancre à balancer, et bientôt tout balança à l'entour; et les vaisseaux qui voulaient profiter de la nouvelle marée pour remonter le fleuve commencèrent à passer en flottes autour de nous, qui nous tenions, autant que possible, près du rivage, hors du courant, évitant avec soins les bas-fonds et les bancs de vase.

Nos rameurs s'étaient si bien reposés, en laissant de temps à autre le bateau suivre le courant, pendant une minute ou deux, qu'un quart d'heure de halte leur suffit grandement. Nous nous abritâmes au milieu de pierres limoneuses, pour manger et boire ce que nous avions avec nous, tout en veillant avec attention. Cet endroit me rappelait mon pays de marais, plat et monotone, avec son horizon triste et morne; la rivière, en serpentant, tournait et tournait, et les grandes bouées flottantes tournaient et tournaient, et tout le reste semblait calme et arrêté. Le dernier essaim de vaisseaux avait doublé la dernière basse pointe que nous avions franchie; la dernière barque verte, chargée de paille, avec une voile brune, l'avait suivie; quelques bateaux de ballast, construits comme la première imitation grossière d'un bateau, faite par un enfant, étaient enfoncés profondément dans la vase; le petit phare trapu construit sur pilotis se montrait désemparé sur ses échasses et ses supports; les pieux gluants sortaient de la vase, les bornes rouges sortaient de la vase, les signaux de marée sortaient de la vase, et une vieille plate-forme et une vieille construction sans toit, reposaient sur la vase; enfin, tout, autour de nous, n'était que vase et stagnation.

Nous reprîmes le large, et fîmes le plus de chemin qu'il nous fut possible. C'était bien plus dur à manoeuvrer maintenant; mais Herbert et Startop furent persévérants, et ils ramèrent, ramèrent, ramèrent, jusqu'au coucher du soleil. À ce moment, la rivière nous soulevait un peu, de sorte que nous pouvions planer au-delà des rives. Nous voyions le soleil rouge au fond de l'horizon, colorant la terre d'un bleu empourpré qui noircissait à vue d'oeil, et les marais solitaires et plats, et au loin les montagnes, entre lesquelles et nous il ne semblait y avoir rien de vivant, si ce n'est çà et là, sur le premier plan, une mouette mélancolique.

Comme la nuit tombait vite et que la pleine lune étant passée, la lune ne devait pas se lever de bonne heure, nous tînmes un petit conseil: il fut de courte durée, car il était clair que ce que nous avions à faire, c'était de nous arrêter à la première taverne isolée que nous pourrions trouver. On mit de nouveau les rames en mouvement, et je cherchai au loin quelque chose comme une maison. Nous continuâmes ainsi, parlant peu, pendant quatre ou cinq longs milles. Il faisait très froid, et un bateau de charbon, venant sur nous avec son feu brillant et fumant, nous parut un intérieur confortable. La nuit était aussi sombre à ce moment qu'elle devait le rester jusqu'au jour, et le peu de lumière que nous avions semblait venir plutôt de la rivière que du ciel, quand les rames, en plongeant, reflétaient quelques étoiles.

À ce moment lugubre, nous nous sentions tous obsédés de l'idée qu'on nous suivait. La marée, en montant, battait lourdement, et à des intervalles irréguliers, contre le rivage, et toutes les fois que ce bruit nous arrivait, l'un ou l'autre d'entre nous ne manquait jamais de faire un mouvement et de regarder dans cette direction. Çà et là, le courant avait creusé dans la rive une petite crique. Nous redoutions ces sortes d'endroits, et nous les observions avec anxiété. Quelquefois l'un de nous s'écriait à voix basse:

«Qu'est-ce que ce bruit?

--Est-ce un bateau que l'on voit là-bas?» demandait un autre.

Puis nous retombions dans un silence de mort, et je ne cessais de penser avec impatience au bruit inaccoutumé que les rames faisaient dans les anneaux où elles étaient retenues.

À la fin, nous découvrîmes une lumière et un toit; bientôt après, nous glissions le long d'une petite digue, faite avec des pierres qui avaient été ramassées tout près de là. Laissant les autres dans le bateau, je sautai à terre, et je trouvai que la lumière se voyait à travers la fenêtre d'une taverne. C'était un endroit assez sale et, j'ose le dire, très connu des contrebandiers, mais il y avait un bon feu dans la cuisine, des oeufs et du jambon à manger, et diverses liqueurs à boire. Il y avait aussi deux chambres à deux lits, telles quelles, comme le dit le maître de l'établissement. Il n'y avait personne dans la maison que le propriétaire, sa femme et un individu mâle, grisonnant, le garde-pavillon du petit port, qui était aussi gluant, aussi limoneux que s'il avait été enfoncé dans l'eau pour en marquer la hauteur.

Avec cet aide, je revins au bateau, et nous retournâmes tous à terre, emportant les rames, le gouvernail, la gaffe et tout ce qu'il contenait. Nous le tirâmes de l'eau pour la nuit. Nous fîmes un très bon repas, auprès du feu de la cuisine, et nous gagnâmes les chambres à coucher. Herbert et Startop devaient en occuper une, moi et l'objet de nos soins l'autre. Nous trouvâmes l'air aussi soigneusement exclu de l'une que de l'autre, comme si l'air était fatal à la vie, et il y avait plus de linge sale et de cartons sous les lits que je n'aurais cru la famille capable d'en posséder; mais nous nous considérâmes cependant comme bien partagés, car il nous eût été impossible de trouver un lieu plus solitaire.

Tandis que nous nous réconfortions près du feu, après notre repas, le garde, qui se tenait blotti dans un coin et qui avait une énorme paire de souliers qu'il avait exhibée pendant que nous mangions notre omelette au lard, relique intéressant qu'il avait prise il y a quelques jours aux pieds d'un matelot noyé, me demanda si j'avais vu une galiote de douanier à quatre rames remonter avec la marée? Quand je lui eus répondu que non, il me dit:

«Ils doivent alors être descendus, et pourtant ils ont pris par en haut en quittant d'ici; mais ils auront réfléchi que cela valait mieux, pour une raison ou pour une autre, et ils seront descendus.

--Une galiote à quatre rames, avez-vous dit? demandai-je.

--Oui, monsieur, et il y avait dedans deux hommes assis qui ne ramaient pas.

--Sont-ils descendus à terre, et sont-ils venus ici?

--Ils sont venus ici avec une cruche en grès de deux gallons, pour chercher de la bière. J'aurais bien voulu empoisonner la bière, dit le garde, ou y mettre quelque drogue.

--Pourquoi?

--Je sais bien pourquoi, dit le garde. Il y en avait un qui parlait d'une voix sourde, comme s'il avait de la vase dans le gosier.

--Il croit, dit l'hôtelier, homme peu méditatif, à l'oeil pâle et qui semblait compter sur son garde, il pense qu'ils étaient ce qu'ils n'étaient pas.

--Je sais ce que je pense, observa le garde.

--Vous pensez que ce sont les douaniers, Jack? dit l'aubergiste.

--Oui, dit le garde.

--Eh bien, vous vous trompez.

--Vraiment!»

Dans la signification infinie de sa réplique et sa confiance sans bornes dans sa perspicacité, le garde ôta un de ses énormes souliers, regarda dedans, fit tomber quelques cailloux qui s'y trouvaient sur le pavé de la cuisine et le remit. Il fit ceci de l'air d'un homme qui voit si juste qu'il peut tout se permettre.

«Que croyez-vous donc qu'ils fassent de leurs boutons? demanda le maître de la maison, en hésitant un peu.

--Avec leurs boutons? répondit le garde; les semer par-dessus bord, les avaler, les semer pour récolter de petites salades. Ce qu'ils font de leurs boutons!

--Ne vous emportez pas, dit le propriétaire d'un ton mélancolique et pathétique à la fois.

--Un officier de la douane sait ce qu'il doit faire de ses boutons, dit le garde, en répétant le mot qui l'offusquait avec le plus grand mépris, quand on passe entre lui et sa lumière. Quatre rameurs et deux hommes assis ne montent pas avec une marée pour descendre avec une autre, avec ou contre le courant, sans qu'il y ait de la douane au fond de tout cela.»

Là-dessus, il sortit avec un geste de dédain, et l'aubergiste n'ayant plus personne pour la soutenir, trouva impossible de poursuivre cette conversation.

Ce dialogue nous donna à tous de l'inquiétude. À moi surtout, il m'en donna beaucoup. Un vent lugubre sifflait autour de la maison, la marée battait la berge, et j'avais le pressentiment que nous étions épiés et menacés. Une galiote à quatre rames, allant et venant d'une manière assez inusitée pour attirer l'attention, était une détestable circonstance, et je ne pouvais me débarrasser de l'appréhension qu'elle me causait. Quand j'eus amené Provis à se coucher, je sortis avec mes deux compagnons (Startop, à ce moment, connaissait l'état des choses) et nous tînmes de nouveau conseil. Resterions-nous dans la maison jusqu'à l'approche du steamer, qui devait passer vers une heure de l'après-midi environ, ou bien partirions-nous de grand matin? Telles étaient les questions que nous discutâmes. Nous terminâmes, en décidant qu'il valait mieux rester où nous étions, et qu'une heure avant le passage du steamer seulement, nous irions nous placer sur sa route, et descendre doucement avec la marée. Ayant pris cette résolution, nous rentrâmes dans la maison et nous nous mîmes au lit.

Je me couchai, en conservant la plus grande partie de mes vêtements, et je dormis bien pendant quelques heures. Quand je m'éveillai, le vent s'était élevé, et l'enseigne de la maison (_Le Vaisseau_) se balançait en grinçant avec un bruit qui m'éveilla en sursaut. Me levant doucement, car l'objet de mes soins dormait profondément, je regardai par la fenêtre. Elle avait vue sur la digue où nous avions mis à sec notre bateau, et quand mes yeux se furent habitués à la lumière de la lune, perçant les nuages, je vis deux hommes qui le regardaient. Ils passèrent sous la fenêtre sans regarder autre chose, et ne descendirent pas au bord de l'eau, qui, je le voyais, était à sec, mais ils prirent par les marais, dans la direction du _Nord_.

Mon premier mouvement fut d'appeler Herbert, et de lui montrer les deux hommes qui s'éloignaient; mais réfléchissant, avant d'entrer dans la chambre, qui était sur le derrière de la maison et attenant à la mienne, que lui et Startop avaient eu plus de fatigue que moi, je n'en fis rien. Retournant à ma fenêtre, je pus encore voir les deux hommes se mouvoir dans les marais, à la pâle clarté de la lune. Cependant je les perdis bientôt de vue, et, sentant que j'avais très froid, je me couchai pour penser à cet événement, et je me rendormis.

Nous étions debout de grand matin, et pendant que nous nous promenions çà et là, avant le déjeuner, je crus qu'il fallait faire part à mes compagnons de ce que j'avais vu. Ce fut encore Provis qui se montra le moins inquiet:

«Il est très probable que ces hommes appartiennent à la douane, dit-il tranquillement, et qu'ils ne songent pas à nous.»

J'essayai de me persuader qu'il en était ainsi, comme en effet cela pouvait se faire. Cependant je lui proposai de se rendre avec moi à une pointe éloignée que nous voyions de là, et où le bateau pourrait nous prendre à bord, vers midi. La précaution ayant paru bonne, Provis et moi nous partîmes aussitôt après le déjeuner, sans rien dire à l'auberge.

Il fumait sa pipe en marchant et il s'arrêtait parfois pour me toucher l'épaule. On aurait supposé que c'était moi qui courais des dangers et non pas lui, et qu'il cherchait à me rassurer. Nous parlions très peu; en approchant de la pointe indiquée, je le priai de rester dans un endroit abrité, pendant que je pousserais une reconnaissance plus avant, car c'était de ce côté que les hommes s'étaient dirigés pendant la nuit; il y consentit, et je continuai seul. Il n'y avait pas de bateau au-delà de la pointe, ni sur la rive. Rien non plus n'indiquait que des hommes se fussent embarqués là; mais la marée était haute, et il pouvait y avoir des empreintes de pas sous l'eau.

Quand il regarda hors de son abri et qu'il vit que j'agitais mon chapeau pour lui faire signe de venir, il me rejoignit. Nous attendîmes, tantôt couchés à terre, enveloppés dans nos manteaux, et tantôt marchant pour nous réchauffer, jusqu'au moment où nous vîmes arriver notre bateau. Nous pûmes facilement nous embarquer et nous prîmes le large dans la voie du steamer. À ce moment, il n'y avait plus que dix minutes pour atteindre une heure, et nous commencions à chercher si nous pouvions apercevoir la fumée du bateau à vapeur.

Mais il était une heure et demie avant que nous l'aperçûmes, et bientôt après nous vîmes derrière lui la fumée d'un autre steamer. Comme ils arrivaient à toute vapeur, nous apprêtâmes nos deux malles, et profitant de l'occasion, nous fîmes nos adieux à Herbert et Startop. Nous avions tous échangé de cordiales poignées de main, et ni les yeux d'Herbert ni les miens n'étaient tout à fait secs, quand je vis une galiote à quatre rames venir tout à coup du bord, un peu en aval de nous, et faire force de rames dans nos eaux.

Nous avions été jusque-là séparés de la fumée du bateau à vapeur par une assez grande étendue de rivage, à cause de la courbe et du tournant de la rivière; mais alors on le voyait avancer. Je criai à Herbert et à Startop de se maintenir en avant, dans le courant, afin qu'il vît que nous l'attendions, et je suppliai Provis de continuer à ne pas bouger, et de rester enveloppé dans son manteau. Il répondit gaiement:

«Fiez-vous à moi, mon cher enfant.»