Chapter 42
--Tu es un menteur, et tu aurais pris n'importe quelles peines, et dépensé n'importe quel argent, pour me faire quitter ce pays, n'est-ce pas? dit-il en répétant les paroles que j'avais dites à Biddy la dernière fois que je l'avais vue. Maintenant, je vais t'apprendre quelque chose: tu n'aurais jamais pu prendre la peine de me faire quitter ce pays plus à propos que ce soir. Ah! quand même cela t'aurait coûté vingt fois l'argent que tu as dit, tout jusqu'au dernier liard!»
Comme il agitait vers moi sa lourde main, et qu'il montrait ses dents en grondant comme un tigre, je sentais qu'il avait raison.
«Qu'allez-vous me faire?
--Je vais, dit-il, en frappant un vigoureux coup de poing sur la table, et se levant pendant que ce coup tombait, je vais t'ôter la vie!»
Il se pencha en avant en me regardant fixement, desserra lentement son poing crispé, et le passa en travers de sa bouche comme si elle écumait pour moi, puis il se rassit.
«Tu t'es toujours retrouvé sur le chemin du vieil Orlick depuis ton enfance; tu vas cesser d'y être ce soir même. Il ne veut plus entendre parler de toi: tu es mort!»
Je sentais que j'étais sur le bord de ma tombe. Un instant, je cherchai autour de moi une chance de salut, mais il n'y en avait aucune.
«Plus que cela, dit-il en croisant encore une fois ses bras, et restant assis sur la table; je ne veux pas qu'un seul morceau de ta peau, qu'un seul de tes os reste sur la terre. Je vais mettre ton corps dans le four à chaux, je voudrais en porter deux comme cela sur mes épaules: l'on supposera, après tout, ce qu'on voudra de toi, on ne saura jamais ce que tu es devenu.»
Mon esprit suivit avec une inconcevable rapidité les conséquences d'une pareille mort: le père d'Estelle croirait que je l'avais abandonné, serait pris, et mourrait en m'accusant; Herbert lui-même douterait de moi, quand il comparerait la lettre que je lui avais laissée avec le fait que je n'étais resté qu'un moment à la porte de miss Havisham; Joe et Biddy ignoreraient toujours quel chagrin j'avais éprouvé cette nuit-ci. Personne ne saurait jamais ce que j'avais souffert... combien j'avais voulu être sincère... par quelle agonie j'avais passé. La mort qui se dressait devant moi était horrible; mais bien plus horrible que la mort était la crainte de laisser de mauvais souvenirs après ma mort; mes pensées faisaient tant de chemin, que je me croyais méprisé par les générations à naître, par les enfants d'Estelle et leurs enfants: tout cela pendant que les paroles du misérable étaient encore sur ses lèvres.
«Eh bien! loup, dit-il, avant que je te tue comme une bête, ce que j'ai l'intention de faire, et ce pourquoi je t'ai attaché, je veux encore te bien regarder et bien m'exciter, ô mon ennemi!»
Il me vint à l'idée de crier encore au secours, bien que personne ne connût mieux que moi la solitude du lieu, et le peu d'espoir qu'il y avait d'être entendu. Mais pendant qu'il se repaissait de ma vue, je me sentis soutenu par une haine et un mépris de lui, qui scellèrent mes lèvres. Tout bien considéré, je résolus de ne pas le menacer, et de mourir sans faire une dernière et inutile résistance. Calmé par la pensée que le reste des hommes est réduit à cette cruelle extrémité, demandant pardon au ciel comme je le faisais, attendri comme je l'étais par la pensée que je n'avais pas dit adieu et ne pourrais jamais, jamais dire adieu à ceux qui m'étaient chers et que je ne pourrais jamais leur donner d'explication ni réclamer leur compassion pour mes misérables erreurs, et cependant si j'avais pu le tuer, même en ce moment, je l'aurais fait.
Il avait bu, et ses yeux étaient rouges et sanglants. À son cou pendait une grande boite en fer-blanc, dans laquelle je l'avais souvent vu autrefois prendre sa nourriture et sa boisson. Il porta la bouteille à ses lèvres et but un long coup, et je sentais que la liqueur que je voyais filtrer sous son visage.
«Loup! dit-il, en se croisant encore les bras, le vieil Orlick va te dire quelque chose. C'est toi qui as tué ta mégère de soeur.»
De nouveau, mon esprit, avec son inconcevable rapidité de tout à l'heure, avait épuisé tout ce qui se rapportait à l'attentat commis sur ma soeur, à sa maladie et à sa mort, avant que sa parole lente et hésitante eût formé ces mots.
«C'est vous, scélérat! dis-je.
--Je te dis que c'est toi... je te dis que c'est toi qui as été cause de tout, répondit-il, en prenant le fusil et donnant un coup de crosse dans l'espace vide qui se trouvait entre nous. Je suis arrivé sur elle par derrière, comme je suis arrivé sur toi ce soir. Je l'ai frappée! Je l'ai laissée pour morte, et s'il y avait eu un four à chaux tout près, comme il y en a un près de toi, elle ne serait pas revenue à la vie. Mais ce n'est pas le vieil Orlick qui a fait tout cela, c'est toi: on t'a favorisé, et on l'a maltraité et battu! Ah! tu vas me le payer. Tu l'as fait, maintenant tu vas le payer.»
Il but encore, et devint plus furieux: je voyais à l'inclinaison qu'il donnait à la bouteille, qu'il n'y restait presque rien. Je comprenais distinctement qu'il s'excitait avec son contenu à en finir avec moi. Je savais que chaque goutte qu'elle contenait était une goutte de ma vie; je savais que lorsque je serais changé en une partie de cette vapeur, qui arrivait peu à peu jusqu'à moi comme un dernier avertissement, il ferait comme il avait fait pour ma soeur; puis il se rendrait en toute hâte à la ville, où on le verrait se dandiner et boire dans les tavernes. Ma pensée rapide le poursuivait jusqu'à la ville, et se formait un tableau des rues où il se promenait, et comparait leurs lumières et leur animation avec les marais solitaires, et avec la blanche vapeur dans laquelle j'avais été dissous et qui s'étendait sur eux.
Non seulement j'aurais pu compter des années, des années et des années pendant qu'il disait une douzaine de mots; mais ce qu'il me disait me représentait des images et non de simples mots. Dans la surexcitation et l'exaltation de mon cerveau, je ne pouvais penser à un endroit sans le voir, ni à n'importe quelles personnes sans les voir. Il est impossible de peindre la vivacité de ces images, et cependant je suivais Orlick des yeux avec autant d'attention pendant tout ce temps que le tigre prêt à s'élancer sur sa proie! Je voyais jusqu'aux plus légers mouvements de ses doigts.
Quand il eut bu cette seconde fois, il se leva du banc sur lequel il était assis, et poussa la table de côté; puis il prit la chandelle, et se formant un abat-jour avec sa main meurtrière, de manière à renvoyer la lumière sur moi, il se tint debout devant moi, me regarda, et parut se repaître de ma vue.
«Loup! je vais te dire quelque chose de plus. C'est le vieil Orlick que tu as heurté sur ton escalier, l'autre nuit, dans le Temple.»
Je vis l'escalier avec ses lampes éteintes; je vis l'ombre de la massive rampe projetée sur la muraille par la lanterne du veilleur de nuit; je vis les chambres que je ne devais jamais plus revoir: ici une porte entr'ouverte, là une porte fermée, tous les meubles çà et là.
«Et pourquoi le vieil Orlick était-il là? Je vais te dire quelque chose de plus, loup. Toi et elle m'avez si bien chassé de ce pays, en m'empêchant d'y gagner ma vie, que j'ai choisi de nouveaux compagnons et de nouveaux maîtres. Les uns écrivent mes lettres quand j'en ai besoin, entends-tu? écrivent mes lettres, loup, écrivent cinquante écritures! Ce n'est pas comme ton faquin d'individu, qui n'en sait écrire qu'une. J'ai eu la ferme intention et la ferme volonté de t'ôter la vie, depuis que tu es venu ici à l'enterrement de ta soeur; je n'ai pas trouvé le moyen de me saisir de toi, et je t'ai suivi pour connaître tes allées et tes venues; car, s'est dit le vieil Orlick en lui-même, d'une manière ou d'une autre, je l'attraperai! Eh! quoi! en te cherchant, j'ai trouvé ton oncle Provis. Hé!...»
Le Moulin du Bord de l'Eau, le Bassin aux Écus et la Vieille Corderie, le tout si clair et si net! Provis dans sa chambre et le signal convenu, la jolie Clara, la bonne femme si maternelle, le vieux Bill Barley sur son dos, le tout passa devant moi comme le cours rapide de ma vie, en descendant promptement vers la mer!
«Mais je te tiens et ton oncle aussi! Quand je t'ai connu chez Gargery, tu étais un loup si petit que j'aurais dû te prendre le cou entre ce doigt et le pouce, et t'étrangler (comme j'ai pensé souvent à le faire), quand je te voyais flâner parmi les joncs, le dimanche, et tu n'avais pas encore trouvé d'oncle, toi, dans ce temps-là!... Mais pense à ce que le vieil Orlick a éprouvé, lorsqu'il a entendu dire que ton oncle Provis avait probablement traîné le fer que le vieil Orlick avait ramassé, limé en deux dans ces marais, il y a tant d'années, et qu'il a gardé jusqu'au jour où il s'en est servi pour assommer ta soeur comme un boeuf, et comme il entend t'assommer.... Hein!... quand il a entendu cela.... Hein?...»
Dans sa sauvage raillerie, il approcha la chandelle si près de moi, que je tournai la tête de côté pour me garantir de la flamme.
«Ah! s'écria-t-il en riant, après avoir recommencé cette cruelle plaisanterie, les enfants brûlés craignent le feu. Le vieil Orlick a su que tu avais été brûlé. Le vieil Orlick a appris que tu voulais faire partir ton oncle Provis en contrebande, et le vieil Orlick, qui est un second toi-même, a su que tu viendrais ce soir! Maintenant je vais te dire quelque chose de plus, loup! et ce sera tout. Il y a des gens qui ont été pour ton oncle Provis ce que le vieil Orlick a été pour toi. Qu'ils prennent donc garde à eux, quand il aura perdu son neveu, quand personne ne pourra trouver une seule loque des vêtements de son cher parent, ni un seul os de son corps! Il y en a qui ne veulent pas et ne peuvent pas souffrir que Magwitch--oui, je sais son nom--vive sur la même terre qu'eux, et qui l'ont connu quand il vivait dans un autre pays, qu'il ne devait pas et ne pouvait pas quitter à leur insu sans les mettre en danger. Peut-être ce sont eux qui écrivent cinquante écritures. Ce n'est pas comme ton faquin d'individu, qui n'en écrit qu'une! Oui, nous connaissons Compeyson, Magwitch et les galères!»
Il approcha encore une fois la chandelle sur moi, enfuma mon visage et mes cheveux, et, pendant un instant, m'aveugla; puis il me tourna son large dos, et replaça la chandelle sur la table. J'avais fait mentalement ma prière, et j'étais avec Joe, Biddy et Herbert avant qu'il se retournât vers moi.
Il y avait un espace vide de quelques pieds entre la table et le mur opposé. Dans cet espace, il allait et venait continuellement. Sa grande force semblait redoubler pendant qu'il se mouvait ainsi, avec ses mains pendantes, lâches et lourdes à ses côtés, et avec ses yeux furieux fixés sur moi. Il ne me restait pas le moindre espoir. Malgré la violence de mon agitation intérieure et la vigueur surprenante des images qui surgissaient en moi au milieu de pensées tumultueuses, je pouvais cependant comprendre clairement que, s'il n'avait pas été bien résolu à me faire périr dans quelques moment, à l'insu de tout être humain, il ne m'aurait jamais dit ce qu'il venait de me dire.
Tout à coup, il s'arrêta, ôta le bouchon de sa bouteille et le jeta au loin. Tout léger qu'il était, je l'entendis tomber comme un plomb; il avala lentement, en soulevant la bouteille par degrés, et alors il ne me regarda plus; puis il versa les quelques dernières gouttes de liqueur dans le creux de sa main, et les absorba avec une violence saccadée et en jurant horriblement; il jeta ensuite la bouteille loin de lui, se baissa, et je vis dans sa main un maillet à manche long et lourd.
La résolution que j'avais prise ne m'abandonna pas; sans lui adresser un seul mot d'inutile prière, je me mis à crier de toutes mes forces. Je ne pouvais remuer que ma tête et mes jambes; mais je me débattais avec toute la force que j'avais en moi, et qui m'était jusque là inconnue. Au même instant, j'entendis des cris répondant aux miens, je vis des figures et un rayon de lumière se précipiter par la porte, et je vis Orlick se dégager du milieu d'un amas d'hommes, franchir la table d'un bond, comme une trombe, et disparaître dans l'obscurité.
Après un certain temps, je revins à moi, et je me trouvai couché, dégagé de mes liens, sur le plancher, la tête appuyée sur les genoux de quelqu'un. Mes yeux étaient fixés sur l'échelle dressée contre le mur. Ainsi en reprenant connaissance, j'appris que j'étais encore à l'endroit où je l'avais perdue.
Trop indifférent d'abord, même pour regarder qui me soutenait, je restais étendu regardant l'échelle, quand une figure vint se placer entre elle et moi. C'était la figure du garçon de Trabb.
«Je crois qu'il est mieux, dit le garçon de Trabb d'une voix douce. Mais comme il est encore pâle, hein!»
À ces mots, le visage de celui qui me soutenait vint se placer devant le mien, et je vis que celui qui me soutenait était mon ami.
«Herbert!... bon Dieu?
--Doucement, dit Herbert, doucement, Haendel, ne vous agitez pas.
--Et notre vieux camarade Startop! m'écriai-je, comme lui aussi se penchait sur moi.
--Souvenez-vous de l'affaire pour laquelle il va nous aider, dit Herbert, et soyez calme.»
Cette allusion me fit redresser; mais la douleur que me causa mon bras me fit retomber.
«Le moment n'est pas passé, Herbert, n'est-ce pas? Quel jour sommes-nous? Depuis combien de temps suis-je ici?»
Car j'avais l'étrange et fatal sentiment que j'étais resté étendu là pendant longtemps: un jour et une nuit, deux jours et deux nuits, peut-être plus.
«Le moment n'est pas passé, nous sommes encore à lundi soir.
--Dieu soit béni!...
--Et vous avez toute la journée de demain mardi pour vous reposer, dit Herbert. Mais vous ne cessez pas de gémir, mon cher Haendel, quelle blessure avez-vous? Pouvez-vous vous tenir debout?
--Oui, oui, dis-je, je puis marcher, je n'ai d'autre blessure que la douleur que me cause ce bras.»
Ils le mirent à nu, et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour me soulager. Mon bras était considérablement enflé et enflammé, je pouvais à peine supporter qu'on y touchât, mais ils déchirèrent leurs mouchoirs pour me faire de nouveaux bandages, et le replacèrent soigneusement dans l'écharpe, jusqu'à ce que nous puissions gagner la ville et nous procurer une lotion calmante pour mettre dessus. En peu de temps, nous eûmes fermé la porte de la maison de l'écluse, que nous laissions sombre et déserte, et nous repassions par la carrière pour rentrer en ville. Le garçon de Trabb, maintenant le commis de Trabb, marchait en avant avec une lanterne. C'était sa lumière que j'avais vu paraître à la porte, mais la lune était beaucoup plus haute que la dernière fois que je l'avais vue; le ciel et la nuit, bien que pluvieuse, étaient beaucoup plus clairs. La vapeur blanche de la chaux passait devant nous. Pendant que nous marchions, et comme auparavant j'avais mentalement fait une prière, je fis alors une action de grâces.
Suppliant Herbert de me dire comment il était venu à mon secours, ce que d'abord il avait positivement refusé de faire en me recommandant de rester tranquille, j'appris que, dans ma précipitation, j'avais laissé tomber la lettre anonyme dans notre appartement, où en rentrant avec Startop, qu'il avait rencontré dans la rue, il l'avait trouvée très peu de temps après mon départ. Le ton de la lettre l'avait inquiété, surtout à cause du peu de rapport qu'il y avait entre ce qu'elle disait et les quelques lignes que je lui avais laissées. Son inquiétude croissant, au lieu de céder après un quart d'heure de réflexion, il était parti pour le bureau des voitures avec Startop, qui n'avait pas mieux demandé que de l'accompagner pour demander à quelle heure partait la première voiture. Voyant que la voiture de l'après-midi était partie et trouvant que son inquiétude se changeait positivement en alarme à mesure qu'il rencontrait des obstacles, il avait résolu de partir en poste. Donc Startop et lui étaient arrivés au _Cochon bleu_ comptant m'y trouver, ou au moins avoir quelques nouvelles de moi. Mais ne trouvant rien du tout, ils s'étaient rendus chez miss Havisham, où ils avaient perdu mes traces. Après cela, ils étaient retournés à l'hôtel (au moment sans doute où j'écoutais la version locale et populaire de mon histoire) pour prendre quelques rafraîchissements, et se procurer quelqu'un qui pût les guider dans les marais. Parmi les personnes qu'ils trouvèrent sous la porte du _Cochon bleu_ se trouvait justement le garçon de Trabb, fidèle à son ancienne coutume de se trouver partout où il n'avait pas besoin d'être; et le garçon de Trabb m'avait vu partir de chez miss Havisham dans la direction de mon auberge. Le garçon de Trabb s'était donc fait leur guide et ils étaient partis avec lui pour la maison de l'écluse, mais par le chemin de la ville aux marais que j'avais évité. Tout en marchant, Herbert avait réfléchi que je pouvais, après tout, avoir été appelé là dans un but qui importait à la sûreté de Provis, et pensant que, dans ce cas, il ferait peut-être mal de me déranger, il avait laissé son guide et Startop au bord de la carrière et s'était approché seul et sans bruit de la maison, deux ou trois fois, cherchant à s'assurer si tout se passait bien à l'intérieur. Comme il ne pouvait rien entendre que les sons indistincts d'une voix rude (ceci se passait pendant que mon esprit était tant occupé), il avait même fini par douter que je fusse là, quand tout à coup il m'avait entendu crier de toutes mes forces. Il avait alors répondu à mes cris, et s'était précipité dans la cabane, suivi de près par les deux autres.
Quand je dis à Herbert ce qui s'était passé dans la maison, il voulut aller immédiatement à la ville trouver un magistrat, malgré l'heure avancée, et obtenir un ordre d'arrestation; mais j'avais déjà songé qu'une pareille démarche, en nous retenant et en nous empêchant de revenir pourrait être fatale à Provis. Il n'y avait pas à contester cette difficulté, et nous abandonnâmes toute pensée de poursuivre Orlick pour le moment. Dans ces circonstances, nous crûmes prudent de traiter légèrement la chose aux yeux du garçon de Trabb qui, j'en suis convaincu, aurait été fortement désappointé s'il avait appris que son intervention m'avait sauvé du four à chaux; non pas que le garçon de Trabb fût d'une mauvaise nature, mais parce qu'il avait trop de vivacité non employée, et qu'il était dans sa constitution de chercher de la variété et de l'excitation aux dépens des autres.
En le quittant, je lui fis présent de deux guinées (qui semblaient faire son affaire), et je lui dis que j'étais fâché d'avoir jamais eu une mauvaise opinion de lui (ce qui ne lui fit pas la moindre impression).
Le mercredi était si près de nous, nous prîmes le parti de retourner à Londres le soir même tous les trois dans la chaise de poste, afin d'être déjà loin si l'aventure de la nuit venait à s'ébruiter. Herbert se procura une bouteille de mixture calmante pour mon bras, et, à force d'en verser sur ma blessure, pendant toute la nuit, il me fut possible de supporter la douleur pendant le voyage. Il faisait jour quand nous arrivâmes au Temple; je me mis au lit immédiatement, et j'y restai tout le jour.
Je tremblais de tomber malade et d'être impotent pour le lendemain, et je m'étonne que cette crainte seule ne m'ait pas rendu incapable de rien faire. Cela fût arrivé sûrement, avec la fatigue et la torture morale que j'avais endurées, sans la force surnaturelle avec laquelle agissait sur moi l'idée du lendemain de ce jour, considéré avec tant d'inquiétudes, chargé de telles conséquences et de résultats impénétrables quoique si proches! Aucune précaution ne pouvait être plus utile que d'éviter de communiquer avec Provis ce jour-là; cependant cela augmentait encore mon inquiétude. Je tressaillais à chaque pas, à chaque bruit, croyant que Provis était découvert et arrêté, et que c'était un messager qui arrivait pour m'en informer. Je me persuadais à moi-même que je savais qu'il était arrêté; qu'il y avait sur mon esprit quelque chose de plus qu'une crainte ou un pressentiment; que le fait était arrivé, et que j'en avais une mystérieuse certitude. La journée se passa, et aucune mauvaise nouvelle n'arriva. Comme le jour touchait à sa fin, et que l'obscurité tombait, ma crainte vague d'être retenu par ma maladie le lendemain, s'empara de moi tout à fait; je sentais battre mon bras brûlant et ma tête brûlante, et il me semblait que je commençais à divaguer. Je comptais jusqu'à des nombres élevés pour m'assurer de moi-même, et je répétais des fragments d'ouvrages que je savais, en prose et en vers. Il arrivait quelquefois que, pendant un court répit de mon esprit fatigué, je m'assoupissais quelques instants et que j'oubliais; alors je me disais en me réveillant en sursaut:
«Allons! m'y voilà, le délire s'empare de moi.»
On me laissa très tranquille tout le jour; on tint mon bras constamment bandé et l'on me fit prendre des calmants. Toutes les fois que je m'endormais, je me réveillais avec l'idée que j'avais eue dans la cabane de l'Écluse, qu'un long espace de temps s'était écoulé, et que l'occasion de sauver Provis était passée. Vers minuit, je me jetai en bas de mon lit, et fus trouver Herbert avec la conviction que j'avais dormi pendant vingt-quatre heures, et que le mercredi était passé. C'était le dernier effort de mon excitation épuisée; après cela, je dormis profondément.
Le mercredi matin commençait à poindre, quand je regardai par la fenêtre. Les lumières qui vacillaient sur les ponts avaient déjà pâli, le soleil levant était comme un lac de feu à l'horizon; le fleuve, encore sombre et mystérieux, était coupé par les ponts, qui prenaient une teinte grise et froide, et çà et là, à la partie supérieure, une touche chaude renvoyée par le ciel en feu. Comme je regardais cet amas de toits, de tours d'églises et de flèches, s'élevant dans l'air, plus clairs que de coutume, le soleil se leva, un voile parut tout à coup être enlevé de dessus la rivière, et des millions d'étincelles parurent à sa surface. De moi aussi, il me semblait qu'on avait tiré un voile, et je me sentais vaillant et fort.
Herbert était endormi dans son lit, et notre vieux camarade d'études était endormi sur le sofa. Je ne pouvais pas m'habiller sans l'aide de quelqu'un, mais je ranimai le feu qui brûlait encore et je leur préparai du café. Bientôt mes compagnons se levèrent, vaillants et forts aussi; et nous laissâmes entrer par les fenêtres l'air vif du matin, et nous regardâmes la marée qui montait encore vers nous.
«Quand l'aiguille sera sur neuf heures, dit Herbert avec entrain, attention à nous! et tenez-vous prêts, vous, là-bas, au Moulin du Bord de l'Eau!»
CHAPITRE XXIV.
C'était un des ces jours de mars, où le soleil brille chaud et où le vent souffle froid, où l'on trouve l'été sous le soleil et l'hiver à l'ombre. Nous avions nos paletots avec nous, et je pris un sac de voyage. De tout ce que je possédais sur terre, je ne pris que les quelques objets de première nécessité qui remplissaient le sac. Où allais-je? qu'allais-je faire? et quand reviendrais-je? étaient autant de questions auxquelles je ne pouvais répondre. Je n'en troublai pas mon esprit, car tout cela reposait sur la sûreté de Provis. Je me demandai seulement, au moment où je m'arrêtai à la porte pour jeter un dernier regard dans l'appartement, dans quelles circonstances différentes je devais revoir ces chambres, si jamais je les revoyais.
Nous descendîmes sans nous presser l'escalier du Temple, et nous y restâmes pendant quelque temps, comme si nous n'étions pas encore tout à fait décidés à tenter l'aventure. J'avais, bien entendu, veillé à ce que le bateau se trouvât prêt et tout en ordre. Après avoir montré un peu d'indécision, dont personne ne fut témoin, que les deux ou trois créatures amphibies appartenant à notre escalier du Temple, nous nous embarquâmes et prîmes le large, Herbert à l'avant, moi au gouvernail. La marée était haute, car alors il était huit heures et demie.