Les grandes espérances

Chapter 41

Chapter 413,943 wordsPublic domain

--En faveur de qui voudriez-vous révéler ce secret?... Pour le père?... Je pense qu'il ne serait pas beaucoup meilleur pour lui que pour la mère.... Pour la mère?... Je pense que si elle a commis un pareil crime, elle ne serait plus en sûreté où elle est.... Pour la fille?... Je crois qu'il ne lui servirait à rien d'établir sa parenté pour l'édification de son mari, et de retomber dans la honte, après y avoir échappé pendant vingt ans et avec la presque certitude d'y échapper pour le reste de ses jours.... Mais ajoutez le fait que vous l'avez aimée, Pip, et que vous avez fait de cette jeune fille le sujet de ces pauvres rêves qui, à une époque ou une autre, ont été dans la tête de beaucoup plus d'hommes que vous ne paraissez le penser: alors je vous dis que vous feriez mieux, et vous le ferez au plus vite, quand vous y aurez bien songé, de couper votre main gauche avec votre main droite, et ensuite de passer celle qui a coupé l'autre à Wemmick, que voilà, pour qu'il la coupe aussi.»

Je tournai les yeux vers Wemmick, dont le visage était devenu très sérieux. Il posa gravement son index sur ses lèvres. Je fis comme lui. M. Jaggers aussi.

«Maintenant Wemmick, dit ce dernier en reprenant son ton habituel, où en étions-nous quand M. Pip est entré?»

Me retirant de côté, pendant qu'ils travaillaient, je remarquai que les regards singuliers qu'ils avaient échangés se re-nouvelèrent plusieurs fois, avec cette différence cependant qu'alors chacun d'eux paraissait soupçonner, pour ne pas dire paraissait savoir, qu'il s'était laissé voir à l'autre sous un jour faible et qui n'était pas dans l'esprit de la profession. Pour cette raison, ils se montrèrent inflexibles l'un envers l'autre, M. Jaggers en se posant hautement en maître, et Wemmick en s'obstinant à se justifier, quand il trouvait la moindre occasion de le faire. Jamais je ne les avais vu en si mauvais termes, car généralement ils s'entendaient bien ensemble.

Mais ils furent heureusement secourus par l'apparition opportune de Mike, le client à casquette de loutre, qui avait l'habitude d'essuyer son nez sur sa manche, et que j'avais vu la première fois que j'étais entré dans ces murs. Cet individu qui, pour son propre compte, ou pour celui de quelques membres de sa famille, semblait toujours être dans l'embarras (l'embarras ici signifiait Newgate) venait annoncer que sa fille aînée avait été arrêtée et était inculpée de vol dans une boutique. Pendant qu'il faisait part de cette triste circonstance à Wemmick, M. Jaggers se tenait magistralement devant le feu, sans prendre part à ce qui se disait. Une larme brilla dans l'oeil de Mike.

«Qu'avez-vous encore? demanda Wemmick avec la plus profonde indignation. Pourquoi venez-vous pleurnicher ici?

--Je ne suis pas venu pour cela, monsieur Wemmick.

--Si fait, dit Wemmick, comment osez-vous?... Vous n'êtes pas dans un état convenable pour venir ici, si vous ne pouvez venir sans cracher comme une mauvaise plume. Qu'est-ce que cela signifie?

--On n'est pas maître de ses sentiments, monsieur Wemmick... commença Mike.

--Ses quoi?... demanda Wemmick tout furieux. Dites-le encore!...

--Voyons, tenez, mon brave homme, dit M. Jaggers en faisant un pas en avant et en montrant la porte, sortez de mon étude, je ne veux pas de sentiment ici. Sortez.

--C'est bien fait, dit Wemmick, sortez!»

Donc l'infortuné Mike se retira très humblement, et M. Jaggers et Wemmick semblèrent avoir repris leur bonne intelligence et continuèrent à travailler avec le même air de contentement que s'ils venaient de bien déjeuner ensemble.

CHAPITRE XXII.

De la Petite Bretagne je me rendis avec son bon dans ma poche chez le frère de miss Skiffins le comptable; et le frère de miss Skiffins le comptable alla tout droit chez Clarriker et me ramena Clarriker. J'eus donc la grande satisfaction de terminer à mon gré l'affaire d'Herbert. C'était la seule bonne chose et la seule chose complète que j'avais faite depuis le jour où j'avais conçu mes grandes espérances.

Clarriker m'apprit en cette occasion que les affaires de sa maison progressaient rapidement, qu'il pouvait maintenant établir une petite succursale en Orient, ce qui était devenu très nécessaire pour l'extension des affaires, et qu'Herbert dans sa nouvelle situation d'associé, irait la surveiller. Je vis que je devais me préparer à me séparer de mon ami avant même que mes propres affaires fussent en meilleur état. Et alors je crus réellement sentir que ma dernière ancre de salut perdait de sa solidité et que j'allais bientôt devenir le jouet des vagues et des vents.

Mais je trouvai une récompense dans la joie avec laquelle Herbert rentra le soir et me fit part de son bonheur, s'imaginant peu qu'il ne m'apprenait rien de nouveau. Il esquissait des tableaux imaginaires: il se voyait conduisant Clara Barley dans le pays des _Mille et une Nuits_, et j'allais les rejoindre (avec une caravane de chameaux, je crois), et nous remontions le Nil en voyant des merveilles. Sans m'exagérer la part que j'avais dans ces brillants projets, je sentais qu'Herbert était en bonne voie de réussite et que le vieux Bill Barley n'avait qu'à bien s'attacher à son poivre et à son rhum pour que sa fille ne manquât bientôt plus de rien.

Nous étions maintenant en mars. Mon bras gauche, quoique ne présentant pas de mauvais symptômes, fut long à guérir; il m'était encore impossible de mettre un habit. Ma main droite était passablement rétablie, déformée il est vrai, mais faisant parfaitement son service.

Un lundi matin, pendant que Herbert et moi nous déjeunions, je reçus par la poste cette lettre de Wemmick:

«Walworth.

«Brûlez ceci dès que vous l'aurez lu. Au commencement de la semaine, mercredi, par exemple, vous pourriez faire ce que vous savez, si vous vous sentiez disposé à l'essayer. Brûlez.»

Quand j'eus montré cette lettre à Herbert, et que je l'eus mise au feu, pas avant pourtant de l'avoir tous deux apprise par coeur, nous songeâmes à ce qu'il fallait faire, car, bien entendu, on ne pouvait se dissimuler maintenant que j'étais incapable de rien faire.

«J'y ai bien réfléchi, dit Herbert, et je pense connaître un meilleur moyen que de prendre un batelier de la Tamise. Prenons Startop, c'est une main habile, il nous aime beaucoup, il est honorable et dévoué.

--J'y avais songé plus d'une fois. Mais que lui direz-vous, Herbert?

--Il n'est pas nécessaire de lui en dire beaucoup. Laissons-le supposer que c'est une simple fantaisie, mais une fantaisie secrète, jusqu'à ce que le jour arrive; alors vous lui direz qu'il y a d'urgentes raisons pour embarquer et éloigner Provis. Vous partez avec lui?

--Sans doute.

--Où cela?»

Il m'avait toujours semblé, dans les différentes réflexions inquiètes que j'avais faites sur ce point, que le port où nous devions nous diriger importait peu; que ce fut à Hambourg, Rotterdam ou Anvers, la ville ne signifiait presque rien, pourvu que nous fussions hors d'Angleterre: tout steamer étranger que nous trouverions sur notre route, qui consentirait à nous prendre, ferait l'affaire. Je m'étais toujours proposé en moi-même de lui faire descendre en toute sûreté le fleuve dans le bateau; et certainement au delà de Gravesend qui était un lieu critique pour les recherches et les questions si des soupçons s'étaient élevés. Comme les steamers étrangers quittent Londres vers l'heure de la marée, notre plan devait être de descendre le fleuve par un reflux antérieur et de nous tenir dans quelque endroit tranquille jusqu'à ce que nous puissions en gagner un. L'heure où nous serions rejoints, n'importe où cela serait, pouvait être facilement calculée en se renseignant d'avance.

Hubert consentit à tout cela, et nous sortîmes immédiatement après déjeuner, pour commencer nos investigations. Nous apprîmes qu'un steamer pour Hambourg remplirait probablement au mieux notre but, et c'est principalement sur ce vaisseau que nous reportâmes nos pensées. Mais nous prîmes note que d'autres steamers étrangers quitteraient Londres par la même marée, et nous nous félicitâmes de connaître la forme et la couleur distinctive de chacun d'eux. Nous nous séparâmes alors pour quelques heures, moi pour me procurer de suite les passeports qui seraient utiles; Herbert pour aller trouver Startop. Nous fîmes tous deux ce que nous avions à faire, sans aucun empêchement, et, quand nous nous retrouvâmes, à une heure, tout était fait. J'avais, de mon côté, fait préparer les passeports; Herbert avait vu Startop, et celui-ci était plus que prêt à se joindre à nous.

Ils devaient manoeuvrer chacun avec une paire de rames, et moi je tiendrais le gouvernail. L'objet de mes soins devait rester assis et se tenir tranquille; comme la vitesse n'était pas notre but nous ferions assez de chemin. Nous convînmes qu'Herbert ne rentrerait pas dîner avant d'aller au Moulin du Bord de l'Eau, ce soir; qu'il n'irait pas du tout le lendemain soir mardi; qu'il avertirait Provis de descendre par un escalier, le plus près possible de la maison, mercredi, quand il nous verrait approcher, et pas avant; que tous les arrangements avec lui seraient terminés ce lundi soir, et qu'on ne communiquerait plus avec lui d'aucune manière, avant de le prendre à bord.

Ces précautions, bien convenues entre nous deux, je rentrai chez moi.

En ouvrant la porte extérieure de nos chambres, avec ma clef, je trouvai dans la boite une lettre à mon adresse, une lettre très sale, bien qu'elle ne fût pas mal écrite. Elle avait été apportée (pendant mon absence, bien entendu), et voici ce qu'elle contenait:

«Si vous ne craignez pas de venir aux vieux Marais, ce soir ou demain soir à neuf heures, et de venir à la maison de l'éclusier, près du four à chaux, je vous conseille d'y venir. Si vous voulez des renseignements sur _votre oncle Provis_, venez, ne dites rien à personne, et ne perdez pas de temps. _Vous devez venir seul_. Apportez la présente avec vous.»

J'avais déjà un assez grand fardeau sur l'esprit avant la réception de cette étrange missive. Que faire après? Je ne pouvais le dire. Et, le pire de tout, c'est qu'il fallait me décider promptement, ou je manquerais la voiture de l'après-midi, qui me conduirait assez à temps pour le soir. Je ne pouvais songer à y aller le lendemain soir: c'eût été trop rapproché de l'heure de notre fuite; et puis l'information promise pouvait avoir quelque importance pour notre fuite elle-même.

Si j'avais eu plus de temps pour réfléchir, je crois que je serais parti de même. Ayant à peine le temps de réfléchir, car ma montre me disait que la voiture allait partir dans une demi-heure, je résolus de quitter Londres. Je ne serais certainement pas parti sans les mots ayant rapport à mon oncle Provis; mais cette lettre étant arrivée après la lettre de Wemmick et les préparatifs du matin, je me décidai.

Il est si difficile de comprendre clairement le contenu de n'importe quelle lettre, quand on est fortement agité, que je dus relire la mienne deux fois avant que la recommandation de ne rien dire à personne pût entrer machinalement dans mon esprit. Je laissai un mot au crayon pour Herbert, où je lui disais que devant partir bientôt, et ne sachant pas pour combien de temps, j'avais décidé d'aller et de revenir en tout hâte, pour m'assurer par moi-même comment miss Havisham se trouvait. J'eus, après cela, tout juste le temps de mettre mon manteau, de fermer notre appartement et de gagner le bureau des voitures par le plus court chemin. Si j'avais pris une voiture de place et passé par les rues j'aurais manqué mon but; en allant à pied j'arrivai à la voiture au moment même où elle sortait de la cour. Quand je revins à moi je me trouvai le seul voyageur cahoté dans l'intérieur, et j'avais de la paille jusqu'aux genoux.

Je n'avais pas été réellement moi-même depuis la réception de la lettre, tant elle m'avait troublé, arrivant après la presse et les tracas du matin qui avaient été énormes, car, après avoir désiré, et longtemps attendu Herbert avec inquiétude, son avis était à la fin venu comme une surprise; et maintenant je commençais à m'étonner de me trouver dans une voiture, et à douter si j'avais des raisons suffisantes pour m'y trouver, et à considérer si je n'allais pas descendre et m'en retourner, et à trouver des arguments pour ne jamais céder à une lettre anonyme; en un mot, à passer par toutes les alternatives de contradiction et d'indécision, auxquelles, je le suppose, peu de gens agités sont étrangers. Cependant la mention du nom de Provis l'emporta sur tout. Je raisonnai comme j'avais déjà raisonné, si cela peut s'appeler raisonner, que, dans le cas où il lui arriverait malheur si je manquais d'y aller, je ne pourrais jamais me le pardonner.

Nous arrivâmes à la nuit close; et le voyage me parut long et fatigant à moi qui ne pouvais voir que peu de choses de l'intérieur où j'étais, et qui, vu mon état impotent, ne pouvais monter à l'extérieur. Évitant le _Cochon Bleu_, je descendis à une auberge de réputation moindre, en bas de la ville, et je commandai à dîner. Pendant qu'on préparait mon repas, je me rendis à Satis House, et m'informai de miss Havisham. Elle était encore très malade, quoique regardée comme un peu mieux.

Mon auberge avait autrefois fait partie d'un ancien couvent, et je dînai dans une petite salle commune octogone, comme celle des fonts baptismaux. Comme il m'était impossible de couper mes aliments, le vieil aubergiste le fit pour moi. Cela engagea la conversation entre nous. Il fut assez bon pour m'entretenir de ma propre histoire, en y ajoutant, bien entendu, le fait, devenu populaire, que Pumblechook avait été mon premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune.

«Connaissez-vous ce jeune homme? dis-je.

--Si je le connais! répéta l'aubergiste, depuis le temps où il était tout petit.

--Revient-il quelquefois dans le pays?

--Oui, il revient, dit l'hôtelier, chez ses grands amis, de temps en temps, et il est froid pour l'homme qui l'a fait ce qu'il est.

--Pour quel homme?

--Celui dont je veux parler, dit l'hôtelier, M. Pumblechook.

--Est-il ingrat pour d'autres?

--Sans doute! il le serait s'il le pouvait, répondit l'hôtelier. Mais il ne le peut pas.... Et pourquoi? Parce que Pumblechook a tout fait pour lui.

--Est-ce que Pumblechook dit cela?

--S'il dit cela! répéta l'hôtelier, il n'a pas besoin de le dire.

--Mais le dit-il?

--C'est à faire devenir le sang d'un homme blanc comme du vinaigre, de l'entendre le raconter, monsieur!» dit l'aubergiste.

Et pourtant, pensais-je en moi-même, «Joe, cher Joe, tu n'en parles jamais, toi! Joe, affectueux et indulgent; tu ne te plains jamais, toi! Ni toi non plus, charmante et bonne Biddy!

--Votre appétit se ressent de votre accident, dit l'aubergiste en jetant les yeux sur le bras qui était bandé sous mon paletot. Essayez d'un morceau plus tendre.

--Non, merci, répondis-je en quittant la table pour m'approcher du feu; je ne puis manger davantage; veuillez enlever tout cela.»

Je n'avais jamais été frappé d'une manière plus sensible de mon ingratitude envers Joe, que par l'imposture effrontée de Pumblechook. Le faux, c'était lui; le vrai, c'était Joe. Le plus vil, c'était lui; le plus noble, c'était toujours Joe.

Je me sentis profondément et très injustement humilié, quand je songeai devant le feu, pendant une heure et plus. Le bruit de l'horloge me réveilla, mais non de mon abattement et de mes remords. Je me levai, fis agrafer mon manteau sous mon cou, et sortis. J'avais d'abord cherché dans ma poche la lettre, afin de m'y reporter de nouveau, mais je ne pus la trouver. J'étais contrarié de penser qu'elle avait dû tomber dans la paille de la voiture; je savais cependant très bien que le lieu indiqué était la petite maison de l'éclusier, près du four à chaux, dans les marais, et à neuf heures. C'est donc vers les marais que je me dirigeai directement, car je n'avais pas de temps à perdre.

CHAPITRE XXIII.

Il faisait nuit noire, quoique la pleine lune commençât à se lever, au moment où je quittais les terrains cultivés pour entrer dans les marais. Au-delà de leur ligne sombre, il y avait un ruban de ciel clair, à peine assez large pour contenir la pleine lune rouge de feu. En quelques minutes, la lune avait disparu de ce champ clair, derrière des montagnes de nuages amoncelés les uns sur les autres.

Il soufflait un vent mélancolique, et les marais étaient impossibles à voir. Un étranger les eût trouvés horribles, et même pour moi, ils étaient si navrants, que j'hésitai, et que je me sentis à demi disposé à retourner sur mes pas. Mais je les connaissais bien, et j'y aurais trouvé mon chemin par une nuit encore plus noire; d'ailleurs, étant venu jusque là, je n'avais vis-à-vis de moi-même nulle excuse pour retourner sur mes pas. J'étais venu contre mon gré, je continuai même presque involontairement.

Le chemin que je pris n'était pas celui où se trouvait notre ancienne demeure, ni celui par lequel nous avions poursuivi les forçats. En marchant, je tournais le dos aux pontons lointains, et bien que je pusse voir les vieilles lumières au loin sur les bancs de sable, je les voyais par-dessus mon épaule. Je connaissais le four à chaux, aussi bien que le Vieille Batterie, mais ils étaient éloignés de plusieurs milles l'un de l'autre; de sorte que, si l'on avait allumé une lumière à chacun de ces points, il y aurait eu un long espace noir entre les deux clartés.

D'abord j'eus à fermer quelques clôtures après moi, et, de temps à autre, à m'arrêter, pendant que les bestiaux, couchés dans le sentier à talus, se levaient et se jetaient tout effarés parmi les herbes et les roseaux; mais peu après, il me sembla que j'avais toute la plaine à moi seul.

Il se passa encore une demi-heure avant que j'arrivasse au four à chaux. La chaux brûlait avec une odeur lourde et étouffante, mais les feux étaient éteints et abandonnés, et l'on ne voyait aucun ouvrier. Tout près de là était une petite carrière. Elle se trouvait sur mon chemin; on y avait travaillé dans la journée, ainsi que je le vis aux brouettes et aux outils disséminés çà et là.

En me retrouvant au niveau des marais, hors de cette excavation que le sentier traversait, je vis une lumière dans la vieille maison de l'éclusier. Je hâtai le pas, et frappai à la porte. En attendant une réponse, je regardai autour de moi, et je remarquai que l'écluse avait été abandonnée et brisée, et que la maison, qui était en bois, avec un toit en tuiles, ne supporterait pas longtemps les injures du temps, si même elle les supportait encore, et que la boue et la vase étaient recouvertes de chaux, et que la vapeur étouffante du four m'arrivait sous des formes étranges. Cependant on ne répondait pas. Je frappai de nouveau. Pas de réponse.

J'essayai le loquet. Il se baissa sous ma main et la porte céda. En regardant à l'intérieur, je vis une chandelle allumée sur la table, un banc et un matelas sur un bois de lit à roulettes. Comme il y avait un grenier au-dessus, j'appelai et je criai:

«Y a-t-il quelqu'un ici?»

N'obtenant pas encore de réponse, je revins à la porte ne sachant que faire.

Il commençait à pleuvoir très fort. Ne voyant rien, que ce que j'avais déjà vu, je rentrai dans la maison, et me tins à l'abri sous la porte, regardant au dehors, dans l'obscurité. Tandis que je me disais que quelqu'un avait dû venir ici récemment, et devait bientôt y revenir, sans quoi la chandelle ne brûlerait pas, il me vint à l'idée de regarder si la mèche était longue; je me tournai pour m'en assurer, et j'avais pris la chandelle dans ma main, quand elle fut éteinte par une violente secousse; et la première chose que je compris, c'est que j'avais été pris dans un fort noeud coulant, jeté de derrière par-dessus ma tête.

«Maintenant, dit en jurant une voix comprimée, je le tiens!

--Qu'est-ce! m'écriai-je, en me débattant. Qui est-ce! Au secours!... au secours!... au secours!...»

Non seulement j'avais les bras serrés contre mon corps, mais la pression sur mon bras malade me causait une douleur infinie. Parfois une forte main d'homme, d'autre fois une forte poitrine d'homme était posée contre ma bouche pour étouffer mes cris, et toujours une haleine chaude était près de moi. Je luttai sans succès dans l'obscurité pendant qu'on m'attachait au mur.

«Et maintenant, dit la voix comprimée, avec un autre juron, appelle au secours, et je ne serai pas long à en finir avec toi!»

Faible et souffrant de mon bras malade, bouleversé par la surprise, et voyant cependant avec quelle facilité cette menace pouvait être mise à exécution, je cédai et j'essayai de dégager mon bras, si peu que ce fût, mais il était trop serré, il me semblait qu'après avoir été brûlé d'abord, on le faisait bouillir maintenant.

Des ténèbres absolues ayant succédé tout à coup à l'obscurité douteuse de la nuit, m'avertirent que l'homme avait fermé un volet. Après avoir cherché à tâtons pendant un instant, il trouva la pierre à fusil et le fer dont il avait besoin, et il commença à battre le briquet. Je fixai ma vue sur les étincelles; elles tombaient sur une mèche sur laquelle il soufflait, une allumette à la main; mais je ne pouvais voir que ses lèvres et le point bleu de l'allumette, et encore je me les figurais plus que je ne les voyais. La mèche était humide, ce qui n'était pas étonnant dans cet endroit, et les étincelles s'éteignaient les unes après les autres.

L'homme ne semblait pas pressé, et il continuait de frapper la pierre à fusil et le fer. Comme les étincelles tombaient en grand nombre autour de lui, je pus voir ses mains, qui touchaient presque sa figure, et supposer qu'il était assis et penché sur la table, mais rien de plus. Bientôt je vis ses lèvres bleues souffler de nouveau sur la mèche, et alors un éclat de lumière jaillit, et me montra Orlick.

Qui m'étais-je attendu à voir? Je ne sais pas, mais ce n'était pas lui. En le voyant, je sentis que j'étais réellement dans une passe dangereuse et je tins mes yeux fixés sur lui.

Il alluma résolûment la chandelle avec l'allumette enflammée, puis il la laissa tomber et mit le pied dessus. Ensuite il mit la chandelle à une certaine distance de lui sur la table, de sorte qu'il pouvait me voir, et il s'assit sur la table les bras croisés et me regarda. Je découvris que j'étais lié à une forte échelle perpendiculaire, placée à quelques pouces de la muraille, et fixée en cet endroit pour aider à monter au grenier.

«Maintenant, dit-il, quand nous nous fûmes regardés pendant quelque temps, je te tiens.

--Déliez-moi!... Laissez-moi partir!

--Ah! répondit-il, je te laisserai partir! Je te laisserai partir à la lune, je te laisserai partir aux étoiles, quand il en sera temps.

--Pourquoi m'avez-vous attiré ici?

--Ne le sais-tu pas? dit-il avec un regard effrayant.

--Pourquoi vous êtes-vous jeté sur moi dans l'ombre?

--Parce que je veux faire tout par moi-même. Un seul garde mieux un secret que deux. O mon ennemi!... mon ennemi!...»

Sa joie, au spectacle que je lui donnais, pendant qu'il était assis sur la table, les bras croisés, secouant la tête et se souriant à lui-même, montrait une méchanceté qui me faisait trembler. Pendant que je l'examinais en silence, il porta la main dans un coin à côté de lui, et prit un fusil à monture de cuivre.

«Connais-tu cela? dit-il, en faisant mine de me mettre en joue; sais-tu où tu l'as déjà vu? Parle, loup!

--Oui, répondis-je.

--Tu m'as pris ma place, tu me l'as prise! Ose donc dire le contraire!...

--Pouvais-je faire autrement?

--Tu as fait cela, et cela serait assez, sans plus. Comment as-tu osé te mettre entre moi et la jeune femme que j'aimais?

--Quand l'ai-je fait?

--Quand ne l'as-tu pas fait? C'est toi qui, constamment devant elle, donnais un vilain renom au vieil Orlick.

--C'est vous-même, vous aviez gagné ce nom vous-même, je n'aurais pu vous faire de mal, si vous ne vous en étiez pas fait à vous-même.