Les grandes espérances

Chapter 33

Chapter 334,078 wordsPublic domain

--Tenez, Pip, dit-il en mettant tout à coup sa main sur mon bras d'une manière attristée et soumise; d'abord, tenez, je me suis oublié il y a une demi-minute. Ce que j'ai dit était petit, oui, c'était petit, très petit. Tenez, Pip, voyez, je ne veux plus être si petit.

--D'abord, repris-je en soupirant, quelles précautions peut-on prendre pour vous empêcher d'être reconnu et arrêté?

--Non, mon cher enfant, dit-il du même ton que précédemment, cela ne peut pas passer; c'est de la petitesse; je n'ai pas mis tant d'années à faire un gentleman sans savoir ce qui lui est dû. Tenez, Pip, j'ai été petit; voilà ce que j'ai été, très petit, voyez-vous, mon cher enfant.»

J'étais sur le point de céder à un rire nerveux et irrité, en répliquant:

«J'ai tout vu. Au nom du ciel, ne vous arrêtez pas à cela.

--Oui; mais, tenez, continua-t-il; mon cher enfant, je ne suis pas venu de si loin pour me montrer petit. Voyons, continuez, mon cher ami: vous disiez....

--Comment vous préserver du danger qui vous menace?

--Mais, mon cher enfant, le danger n'est pas si grand que vous le croyez. Si l'on ne m'a pas encore reconnu, le danger est insignifiant. Il y a Jaggers, il y a Wemmick, il y a vous: quel autre pourrait me dénoncer?

--Ne risquez-vous pas qu'on vous reconnaisse dans la rue? dis-je.

--Mais, répondit-il, ce n'est pas trop à craindre. Je n'ai pas l'intention de me faire mettre dans les journaux sous le nom de A. M..., revenu de Botany Bay. Les années ont passé, et quel est celui qui y gagne? Cependant, voyez-vous, Pip, quand même le danger aurait été cinquante fois plus grand, je serais venu vous voir tout de même, voyez-vous, Pip.

--Et combien de temps comptez-vous rester?

--Combien de temps? fit-il en ôtant sa pipe noire de sa bouche et en laissant retomber sa mâchoire pendant qu'il me regardait; je ne m'en retournerai pas, je suis venu pour toujours.

--Où allez-vous demeurer? dis-je. Que faut-il faire de vous?... Où serez-vous en sûreté?

--Mon cher ami, répondit-il, il y a des perruques qu'on peut se procurer pour de l'argent, et qui vous changent totalement; il y a la poudre, les lunettes et les habits noirs, et mille autres choses. D'autres l'ont fait déjà avec succès, et ce que d'autres ont fait, d'autres peuvent le faire encore. Quant à mon logement et à ma manière de vivre, mon cher enfant, donnez-moi votre opinion.

--Vous voyez les choses d'une manière plus calme, aujourd'hui, dis-je; mais vous étiez plus sérieux hier, en jurant qu'il y allait de votre mort.

--Et je le jure encore, dit-il en remettant sa pipe dans sa bouche; et la mort par la corde, en pleine rue, pas bien loin d'ici, et il est nécessaire que vous compreniez parfaitement qu'il en est ainsi. Eh! quoi? quand on en est où j'en suis, retourner serait aussi mauvais que de rester, pire même; sans compter, Pip, que je suis ici, parce que depuis des années, je désire être près de vous. Quant à ce que je risque, je suis un vieil oiseau maintenant, qui a vu en face toutes sortes de pièges, depuis qu'il a des plumes, et qui ne craint pas de percher sur un épouvantail. Si la mort se cache dedans, qu'elle se montre, et je la regarderai en face, et alors seulement j'y croirai, mais pas avant. Et maintenant, laissez-moi regarder encore une fois mon gentleman!»

Il me prit de nouveau par les deux mains, et m'examina de l'air admirateur d'un propriétaire, en fumant tout le temps avec complaisance.

Il me sembla que je n'avais rien de mieux à faire que de lui retenir dans les environs un logement tranquille, dont il pourrait prendre possession au retour d'Herbert, que j'attendais sous deux ou trois jours. Je jugeai que, de toute nécessité, je devais confier ce secret à Herbert. En laissant même de côté l'immense consolation que je devais éprouver en le partageant avec lui, cela me paraissait tout simple. Mais cela ne paraissait pas simple à M. Provis (j'avais résolu de lui donner ce nom) et il ne voulut consentir à ce que j'avertisse Herbert qu'après l'avoir vu et avoir jugé favorablement de sa physionomie.

«Et encore, alors, mon cher enfant, dit-il en tirant de sa poche une graisseuse petite Bible noire à fermoir, nous lui ferons prêter serment.»

Déclarer que mon terrible protecteur portait ce petit livre noir partout avec lui dans le seul but de faire jurer les gens dans les circonstances importantes, ce serait déclarer ce dont je n'ai jamais été parfaitement sûr; mais ce que je puis dire, c'est que je ne l'en ai jamais vu en faire un autre usage. Le livre lui-même semblait avoir été dérobé à quelque cour de justice, et peut-être la connaissance de cette origine, combinée avec la propre expérience de Provis en cette matière, le faisait-il compter sur le pouvoir de sa Bible, comme sur une sorte de charme ou de sortilège légal. En le voyant tirer ce livre de sa poche, je me souvins comment il m'avait fait jurer fidélité dans le cimetière, il y avait longtemps, et comment il s'était représenté lui-même, la veille au soir, jurant sans cesse, dans sa solitude, qu'il accomplirait ses résolutions.

Comme il portait pour le moment une espèce de vareuse de marin, qui lui donnait l'air d'un marchand de perroquets ou de cigares, je discutai ensuite avec lui le vêtement qu'il pourrait mettre le plus convenablement. Il avait une foi extraordinaire dans la vertu des culottes courtes comme déguisement, et il avait, dans son idée, esquissé un costume qui devait faire de lui quelque chose tenant le milieu entre un doyen et un dentiste. Ce fut après des difficultés extrêmes que je l'amenai à prendre des habits qui lui donnèrent l'air d'un fermier aisé; et il fut convenu qu'il se ferait couper les cheveux courts, et qu'il se mettrait un peu de poudre. Enfin, comme il n'avait encore été vu, ni de ma femme de ménage ni de sa nièce, nous conclûmes qu'il devait se dérober à leurs regards, jusqu'à ce que son changement de costume fût complet.

Il semblait qu'il était bien simple de prendre une décision sur ces précautions; mais dans l'état d'éblouissement, pour ne pas dire de folie où je me trouvais, je n'en vins à bout que vers deux ou trois heures de l'après-midi. Il devait rester enfermé dans l'appartement pendant que je serais sorti, et n'ouvrir la porte sous aucun prétexte.

Il y avait à ma connaissance, dans Essex Street, une maison meublée convenable, dont les derrières donnaient sur le Temple, et étaient presque à portée de voix de ma fenêtre. C'est à cette maison que je me rendis tout d'abord, et je fus assez heureux pour retenir le second étage pour mon oncle, M. Provis. Je fus ensuite de boutique en boutique pour les achats nécessaires à son déguisement. La chose faite, je me rendis pour mon propre compte à la Petite Bretagne. M. Jaggers était à son bureau; mais, en me voyant entrer, il se leva immédiatement et se fut mettre auprès du feu.

«Maintenant, Pip, dit-il, soyez circonspect.

--Je le serai, monsieur, répondis-je, car j'avais bien songé pendant la route à ce que j'allais dire.

--Ne vous compromettez pas, dit M. Jaggers, et ne compromettez personne.... Vous entendez... personne.... Ne me dites rien... je n'ai besoin de rien savoir... je ne suis pas curieux...»

Tout de suite, je m'aperçus qu'il savait que l'homme était venu.

«J'ai simplement besoin, monsieur Jaggers, dis-je, de m'assurer que ce qu'on m'a dit est vrai. Je n'ai pas le moindre espoir que ce ne soit pas vrai, mais je puis au moins tâcher de le vérifier.»

M. Jaggers fit un signe d'assentiment.

«Mais n'avez-vous pas dit: «On m'a dit ou on m'a informé?» me demanda-t-il en tournant la tête de l'autre côté sans me regarder, et en fixant le plancher comme quelqu'un qui écoute. «Dit» impliquerait une communication verbale. Vous ne pouvez pas avoir eu, vous le savez, de communication verbale avec un homme qui se trouve dans la Nouvelle-Galles du Sud.

--Je dirai alors: «on m'a informé,» monsieur Jaggers.

--Bien.

--J'ai été informé, par un homme du nom d'Abel Magwitch, qu'il est le bienfaiteur resté si longtemps inconnu.

--C'est bien l'homme, dit M. Jaggers, de la Nouvelle-Galles du Sud.

--Et lui seul? dis-je.

--Et lui seul, dit M. Jaggers.

--Je ne suis pas assez déraisonnable, monsieur, pour vous rendre le moins du monde responsable de mes erreurs et de mes suppositions erronées, mais j'ai toujours supposé que c'était miss Havisham.

--Comme vous le dites, Pip, repartit M. Jaggers, en tournant froidement les yeux vers moi et en mordant son index, je n'en suis pas du tout responsable.

--Et cependant cela paraissait si probable, dis-je, le coeur brisé.

--Il n'y avait pas la moindre preuve, Pip, dit M. Jaggers en secouant la tête et en rassemblant les basques de son habit, ne jugez pas sur l'apparence, ne jugez jamais que sur des preuves. Il n'y a pas de meilleure règle.

--Je n'ai plus rien à dire, fis-je avec un soupir, après avoir gardé un moment le silence. J'ai vérifié les informations que j'avais reçues, et c'est tout.

--Et Magwitch de la Nouvelle-Galles du Sud s'étant enfin fait connaître, dit M. Jaggers, vous devez comprendre, Pip, avec quelle rigidité, dans mes rapports avec vous, j'ai toujours gardé la stricte ligne du fait.... Je n'ai jamais dévié, si peu que ce soit, de la stricte ligne du fait... vous le savez parfaitement.

--Parfaitement, monsieur.

--Je communiquai à Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud... la première fois qu'il m'écrivit... de la Nouvelle-Galles du Sud... l'avis qu'il ne devait pas s'attendre à me voir jamais dévier de la stricte ligne du fait. Je lui communiquai aussi un autre avis. Il me paraissait avoir fait une vague allusion dans sa lettre à quelque espoir lointain de venir vous visiter en Angleterre. Je le prévins que je ne voulais plus entendre parler de cela; qu'il n'était pas probable qu'il obtînt sa grâce, qu'il était expatrié pour le reste de sa vie, et qu'en se présentant en ce pays il commettait un acte de félonie, qui le mettait sous le coup du maximum de la peine prononcée par la loi. Je donnai cet avis à Magwitch, dit M. Jaggers en me regardant sévèrement. Je lui écrivis à la Nouvelle-Galles du Sud, et, sans doute, il aura réglé sa conduite là-dessus.

--Sans doute, dis-je.

--J'ai appris par Wemmick, continua M. Jaggers, sans cesser de me regarder sévèrement, qu'il a reçu une lettre, datée de Portsmouth, d'un colon du nom de Parvis ou....

--Ou Provis, dis-je.

--Ou Provis.... Merci, Pip... peut-être est-ce Provis... peut-être savez-vous ce qu'est Provis?

--Oui, dis-je.

--Vous savez que c'est Provis; il a reçu, disais-je, une lettre datée de Portsmouth, d'un colon du nom de Provis qui demandait quelques renseignements sur votre adresse, pour le compte de Magwitch. Wemmick lui a envoyé ces détails, à ce que je pense, par le retour du courrier. C'est probablement par Provis que vous avez reçu les explications de Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud?

--C'est par Provis, répondis-je.

--Adieu, Pip, dit M. Jaggers en me tendant la main; je suis bien aise de vous avoir vu. En écrivant par la poste à Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud... ou en communiquant avec lui par le canal de Provis, ayez la bonté de lui dire que les détails et les pièces justificatives de notre long compte vous seront envoyés en même temps que la balance de compte, car il existe encore une balance. Adieu, Pip!»

Nous échangeâmes une poignée de main, et il me regarda sévèrement, aussi longtemps qu'il put me voir. En arrivant à la porte, je tournai la tête: il continuait à me regarder sévèrement pendant que les deux affreux bustes de la tablette semblaient essayer d'ouvrir leurs paupières, et de faire sortir de leur gosier ces mots:

«Oh! quel homme!»

Wemmick était sorti, mais eût-il été à son pupitre, il n'aurait rien pu faire pour moi.

Je rentrai tout droit au Temple, où je trouvai le terrible Provis en train de boire du grog au rhum et de fumer tranquillement sa tête de nègre.

Le lendemain, on apporta les habits que j'avais commandés. Il me sembla (et j'en éprouvais un grand désappointement), que tout ce qu'il mettait lui allait moins bien que tout ce qu'il ôtait. Selon moi, il y avait en lui quelque chose qui enlevait tout espoir de le pouvoir déguiser. Plus je l'habillais, mieux je l'habillais, et plus il ressemblait au fugitif à la démarche lourde que j'avais vu dans nos marais. L'effet qu'il produisait sur mon imagination inquiète était sans doute dû à son vieux visage et à ses manières qui me devenaient plus familières, mais je crois aussi qu'il traînait une de ses jambes comme si le poids des fers y eût été encore; je crois que, des pieds à la tête, il y avait du forçat jusque dans les veines de cet homme.

Les influences de la vie solitaire, sous la hutte, se voyaient aussi dans tout son extérieur et lui donnaient un air sauvage qu'aucun vêtement ne pouvait atténuer. Ajoutez-y les traces de la vie flétrie qu'il avait menée parmi les hommes, et par-dessus tout le sentiment intime qui le possédait d'être épié et d'être obligé de se cacher. Dans toutes ses façons de s'asseoir et de se tenir debout, de manger et de boire, d'aller et de venir en haussant les épaules malgré lui, de prendre son grand coutelas à manche de corne, de l'essuyer sur ses jambes et de couper son pain, de lever à ses lèvres des verres légers et des tasses légères avec le même effort de la main que si c'eussent été de grossiers gobelets, de couper un morceau de son pain et d'essuyer avec le peu de sauce qui restait sur son assiette comme pour ne rien perdre de sa portion, puis d'essuyer avec ce même pain le bout de ses doigts, ensuite d'avaler le tout; dans ces manières et dans une foule d'autres petites circonstances sans nom, qui se présentaient à toute minute de la journée, on devinait très clairement le prisonnier, le criminel, l'homme qui ne s'appartient pas!

C'est lui qui avait eu l'idée de mettre un peu de poudre, et j'avais cédé la poudre après l'avoir emporté pour les culottes courtes; mais je n'en puis mieux comparer l'effet qu'à celui du rouge sur un mort, tant ce qui avait le plus besoin d'être atténué reparaissait horriblement à travers cette légère couche d'emprunt. Cela fut abandonné aussitôt qu'essayé, et il garda ses cheveux gris et courts. Outre cette impression, les mots ne peuvent rendre ce que me faisait ressentir, en même temps, le terrible mystère de sa vie, encore scellé pour moi. Quand il s'endormait, étreignant de ses mains nerveuses les bras de son fauteuil, et que sa tête chauve, sillonnée de rides profondes, retombait sur sa poitrine, je le regardais, je me demandais ce qu'il avait fait, je l'accusais de tous les crimes connus jusqu'à ce que ma terreur fût au comble; alors, je me levais pour le fuir. Chaque heure augmentait l'horreur que j'avais de lui, et je crois que, malgré tout ce qu'il avait fait pour moi et malgré les risques qu'il pouvait courir, j'aurais cédé à l'impulsion qui m'éloignait de lui sans retour, si je n'avais eu la certitude qu'Herbert devait revenir bientôt.

Une fois, pendant la nuit, je sautai positivement à bas de mon lit, et je commençai à mettre mes plus mauvais habits avec l'intention de l'abandonner précipitamment, en lui laissant tout ce que je possédais, et de m'enrôler comme simple soldat dans un des régiments partant pour les Indes. Nul fantôme ne m'eût causé plus de terreur dans ces chambres isolées, pendant ces longues soirées et ces nuits sans fin, avec le vent qui soufflait et la pluie qui battait sans relâche la fenêtre. Un fantôme d'ailleurs n'aurait pu être arrêté et pendu à cause de moi, et la considération que cet homme pouvait l'être et la crainte qu'il le fût, n'ajoutaient pas peu à mes terreurs.

Quand il ne dormait pas, il jouait le plus souvent à une espèce de Patience très compliquée avec un paquet de cartes toutes déchirées, qui était sa propriété, jeu que je n'avais jamais vu jusqu'alors et que je n'ai jamais revu depuis, et il marquait ses coups en fichant son coutelas dans la table; quand il ne jouait pas, il me disait:

«Lisez-moi quelque chose... dans une langue étrangère... mon cher enfant!»

Il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lisais, mais il se tenait devant le feu en m'examinant de l'air d'un homme qui montre un prodige, et le suivant de l'oeil entre les doigts de la main avec laquelle je garantissais mon visage de l'éclat de la lumière, je le voyais faire un appel muet aux meubles et les inviter à prendre note des progrès que j'avais faits. Le savant de la légende, poursuivi par la créature difforme qu'il a eu l'impiété de créer, n'était pas plus malheureux que moi, poursuivi par la créature qui m'avait fait, et je me reculais de lui avec une répulsion d'autant plus forte qu'il m'admirait davantage et était plus épris de moi. J'insiste sur ces détails; je le sens comme si cela avait duré une année, et cela ne dura environ que cinq jours.

J'attendais Herbert à tout moment, et je n'osais pas sortir, si ce n'est pour faire prendre l'air à Provis quand la nuit était venue. Enfin, un soir après dîner que j'étais très fatigué et que je m'étais laissé aller à un demi-sommeil, car mes nuits avaient été agitées et mon repos troublé par des rêves affreux, je fus réveillé par le pas tant désiré qui montait l'escalier. Provis, qui, lui aussi, avait dormi, se leva au bruit que je fis, et en un moment je vis son coutelas briller dans sa main.

«Ne craignez rien, c'est Herbert,» dis-je.

Et Herbert entra aussitôt, portant sur lui la vive fraîcheur de deux cents lieues de France.

«Haendel, mon cher ami, comment allez-vous? comment allez-vous? et encore une fois comment allez-vous? Il me semble qu'il y a douze mois que je suis parti! Mais j'ai dû être longtemps absent, en effet, car vous êtes devenu tout maigre et tout pâle. Haendel, mon.... Oh! je vous demande pardon!»

Il fut arrêté dans son babil et dans son effusion de poignées de mains par la vue de Provis, qui le regardait fixement et qui préparait son coutelas tout en cherchant autre chose dans une autre poche.

«Herbert, mon ami, dis-je en fermant les portes pendant qu'Herbert restait étonné et immobile; il est arrivé quelque chose de bien étrange, c'est une visite pour moi.

--C'est bien, mon cher enfant, dit Provis en s'avançant avec son petit livre noir à fermoir. Et alors, s'adressant à Herbert: Prenez-le dans votre main droite, et que Dieu vous frappe de mort sur place si jamais dans aucun cas vous vous parjurez. Baisez-le!

--Faites ce qu'il désire,» dis-je à Herbert.

Herbert me regardait avec étonnement et paraissait très mal à l'aise; néanmoins, il fit ce que je lui demandais, et Provis lui dit en lui serrant aussitôt les mains:

«Maintenant vous êtes lié par votre serment, vous savez, et ne croyez jamais au mien si Pip ne fait pas de vous un gentleman.»

CHAPITRE XII.

C'est en vain que j'essayerais de décrire l'étonnement et l'inquiétude d'Herbert quand lui, moi et Provis nous nous assîmes devant le feu et que je lui confiai le secret tout entier. Je voyais mes propres sentiments se refléter sur ses traits, et surtout ma répugnance envers l'homme qui avait tant fait pour moi.

Mais ce qui eût suffi pour creuser un abîme entre cet homme et nous, s'il n'y avait eu rien d'autre pour nous diviser, c'eût été son triomphe pendant mon récit. À part le regret profond qu'il avait de s'être montré petit dans une certaine occasion, depuis son retour, point sur lequel il se mit à fatiguer Herbert, dès que ma révélation fut terminée, il n'avait pas la moindre idée qu'il me fût possible de trouver quelque chose à reprendre dans ma bonne fortune. Il se vantait d'avoir fait de moi un gentleman et d'être venu pour me voir soutenir ce rôle avec ses grandes ressources, tout autant pour moi que pour lui-même; que c'était une vanité fort agréable pour tous deux, et que, tous deux, nous devions en être très fiers. Telle était la conclusion parfaitement établie dans son esprit.

«Car, voyez-vous, vous qui êtes l'ami de Pip, dit-il à Herbert après avoir discouru pendant un moment, je sais très bien qu'une fois, depuis mon retour, j'ai été petit pendant une demi-minute. J'ai dit à Pip que je savais que j'avais été petit; mais ne vous inquiétez pas de cela, je n'ai pas fait de Pip un gentleman, et Pip ne fera pas un gentleman de vous, sans que je sache ce qui vous est dû à tous les deux. Vous, mon cher enfant, et vous, l'ami de Pip; vous pouvez tous deux compter me voir toujours gentiment muselé. À dater de cette demi-minute, où je me suis laissé entraîner à une petitesse, je suis muselé; je suis muselé maintenant, et je serai toujours muselé.

--Certainement,» dit Herbert.

Mais il paraissait ne pas trouver en cela de consolation suffisante, et restait embarrassé et troublé.

Nous avions hâte de voir arriver l'instant où il irait prendre possession de son logement et de rester ensemble, mais il éprouvait évidemment une certaine crainte à nous laisser seuls, et il ne partit que tard. Il était plus de minuit quand je le conduisis par Essex Street à sa sombre porte, où je le laissai sain et sauf. Quand elle se referma sur lui, j'éprouvais le premier moment de tranquillité que j'eusse éprouvé depuis le soir de son arrivée.

Cependant, je n'avais pas entièrement perdu le souvenir de l'homme que j'avais trouvé sur l'escalier; j'avais toujours regardé autour de moi, lorsque le soir je menais mon hôte prendre l'air, et en le ramenant; et maintenant encore, je regardais tout autour de moi. Il est difficile, dans une grande ville, de ne pas soupçonner qu'on vous épie quand on a conscience de courir quelque danger en étant suivi; je ne pouvais cependant me persuader que les gens auprès desquels je passais s'occupassent de mes mouvements. Les quelques personnes qui passaient suivaient leurs différents chemins, et les rues étaient désertes quand je rentrai dans le Temple. Personne n'était sorti par la porte en même temps que nous. Personne ne rentra par la porte en même temps que moi. En passant près de la fontaine, je vis les fenêtres de derrière éclairées; elles paraissaient brillantes et calmes, et en restant quelques moments sous la porte de la maison où je demeurais, avant de monter, je pus remarquer que la cour du Jardin était aussi tranquille et silencieuse que l'escalier, quand je le montai.

Herbert me reçut les bras ouverts, et jamais je n'avais encore senti si complètement la douceur d'avoir un ami. Après qu'il m'eût adressé quelques paroles de sympathie et d'encouragement, nous nous assîmes pour examiner la situation et voir ce qu'il fallait faire.

La chaise que Provis avait occupée était encore à la place où elle avait été pendant toute la soirée; car il avait une manière à lui de s'emparer d'un endroit, de s'y établir en remuant sans cesse, et en se mouvant par le même cercle de petits mouvements habituels, avec sa pipe, son tabac tête de nègre, son coutelas, son paquet de cartes et je ne sais quoi encore, comme si tout cela était inscrit d'avance sur une ardoise. Sa chaise était, dis-je, restée où il l'avait laissée. Herbert la prit sans y faire attention; mais un instant après, il la quitta brusquement, la mit de côté et en prit une autre. Il n'est pas besoin de dire après cela, qu'il avait conçu une aversion profonde pour mon protecteur, et je n'eus pas besoin non plus d'avouer la mienne. Nous échangeâmes cette confidence sans proférer une seule syllabe.

«Eh! bien, dis-je à Herbert, quand je le vis établi sur une autre chaise, que faut-il faire?

--Mon pauvre cher Haendel, répondit-il en se tenant la tête dans les mains, je suis trop abasourdi pour réfléchir à quoi que ce soit.

--Et moi aussi, j'ai été abasourdi quand ce coup est venu fondre sur moi. Cependant il faut faire quelque chose. Il veut faire de nouvelles dépenses, avoir des chevaux, des voitures, et afficher des dehors de prodigalité de toute espèce. Il faut l'arrêter d'une manière ou d'une autre.

--Vous voulez dire que vous ne pouvez accepter....

--Comment le pourrais-je? dis-je, comme Herbert s'arrêtait. Pensez-y donc!... Regardez-le!»

Un frisson involontaire nous parcourut tout le corps.