Les grandes espérances

Chapter 32

Chapter 324,066 wordsPublic domain

«Voyez, Pip, je suis votre second père... vous êtes mon fils... plus qu'un fils pour moi!... Je n'ai mis de l'argent de côté que pour que vous le dépensiez.... Quand je gardais les moutons dans une hutte solitaire, ne voyant d'autres visages que des visages de moutons, si bien que j'oubliais comment étaient faits les visages d'hommes ou de femmes; je voyais le vôtre.... Souvent je laissais tomber mon couteau en mangeant dans ma hutte, et je disais: «Voilà encore le garçon qui me regarde pendant que je bois et mange.» Je vous ai souvent vu là, aussi clairement que je vous ai vu jadis dans les marais brumeux. «Que Dieu me fasse mourir!» disais-je chaque fois; et je sortais en plein air pour le dire à ciel ouvert, «si je ne fais pas un gentleman de ce garçon, le jour où j'aurai ma liberté et de l'argent!» Voyez, l'appartement que vous habitez n'est-il pas meublé comme pour un lord? Ah! les lords!... Vous pouvez parier de l'argent avec eux car vous en avez plus qu'eux!»

Dans sa chaleur et son triomphe, malgré qu'il sût que je m'étais presque trouvé mal, il ne remarqua pas quel accueil je faisais à ses discours. C'était la seule consolation que j'eusse.

«Voyez, continua-t-il en prenant ma montre dans ma poche, et examinant une des bagues que j'avais aux doigts, pendant que je fuyais son contact comme s'il eût été un serpent; une montre en or, et une belle encore! Voilà qui est d'un gentleman, j'espère! Un diamant entouré de rubis; voilà qui est d'un gentleman, j'espère!... Voyez quel linge beau et fin!... Quels habits!... Il n'y a pas mieux!... Et des livres aussi, dit-il en promenant ses yeux autour de la chambre, par centaines sur des rayons!... Et vous les lisez, n'est-ce pas? J'ai vu que vous aviez lu quand je suis entré, ha!... ha!... ha!... Vous me les lirez, cher ami, vous me les lirez! Et s'ils sont écrits en langue étrangère que je ne comprenne pas, j'en serai tout aussi fier que si je les comprenais.»

Il prit encore une fois mes mains et les porta à ses lèvres pendant que mon sang se glaçait dans mes veines.

Est-ce que cela vous gêne que je parle, Pip? dit-il après avoir passé encore une fois sa manche sur ses yeux et sur son front pendant qu'il se faisait dans sa gorge ce bruit d'horloge dont je me souvenais si bien. Et il me paraissait encore plus horrible dans cet état de surexcitation. Vous ne pouvez mieux faire que de vous tenir tranquille, mon cher ami, vous n'avez pas souhaité ce moment, comme moi je l'ai souhaité, vous n'y étiez pas préparé comme j'y étais. Mais n'avez-vous jamais pensé que ce pouvait être moi?

--Oh! non! non! répondis-je. Jamais!... jamais!...

--Eh bien! vous le voyez, c'est moi et moi seul qui ai tout fait; personne ne s'en est mêlé que moi et M. Jaggers.

--Personne autre? demandai-je.

--Non, dit-il d'un air surpris, qui donc cela serait-il? Eh! mon cher enfant, comme vous avez bon air! Il y a de beaux yeux quelque part.... Eh! n'est-ce pas qu'il y a quelque part de beaux yeux auxquels vous aimez à penser?»

Ô Estelle!... Estelle!...

«Ils seront à vous, mon cher enfant, si l'argent peut vous les procurer. Non qu'un gentleman comme vous, posé comme vous, ne puisse les obtenir par lui-même, mais l'argent vous aidera! Il faut que je finisse ce que j'étais en train de vous dire, cher garçon. Dans cette hutte et par mon travail, j'eus de l'argent que mon maître me laissa (il avait été comme moi, et il mourut); j'eus ma liberté et je travaillai pour mon compte. Tout ce que je tentai, je le tentai pour vous.... Que Dieu me détruise si ce que je tentais n'était pas pour vous! Tout réussit merveilleusement. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis renommé pour cela. C'est l'argent qu'on m'avait laissé et les gains de la première année que j'envoyais à M. Jaggers, le tout pour vous, quand, d'après les instructions contenues dans ma lettre, il est allé vous chercher.»

Oh! mieux eût valu qu'il ne fût jamais venu! qu'il m'eût laissé à la forge. J'étais loin d'être content, et pourtant, comparativement, j'étais heureux!

«Et alors, mon cher ami, ce fut une récompense pour moi de savoir en secret que je faisais un gentleman. Les maudits chevaux des colons pouvaient lancer la poussière sur moi pendant que je marchais. Que me disais-je? Je me disais: «Je fais un gentleman meilleur que vous ne le serez jamais!» Quand l'un d'eux disait à un autre: «C'était un forçat il y a quelques années, et c'est aujourd'hui un individu aussi grossier et ignorant qu'il est heureux.» Que disais-je? Je me disais: «Si je ne suis pas un gentleman, et si je n'ai pas d'instruction, je possède quelqu'un qui l'est et qui en a. Vous tous, vous possédez des troupeaux et de la terre. Qui de vous possède un gentleman élevé à Londres?...» Voilà comme je me suis soutenu, et voilà comme je me suis mis dans l'idée que je viendrais certainement un jour voir mon cher enfant, et me faire connaître à lui, devant son propre foyer.»

Il appuya ses mains sur mon épaule.... Je tremblais à la pensée que peut-être sa main était tachée de sang.

«Cela n'était pas chose facile pour moi, Pip, de quitter ces pays là-bas, et cela n'était pas sûr non plus, mais je tins bon; et plus c'était difficile, plus je tins bon, car j'étais résolu, et je l'avais dans l'esprit. Enfin j'ai réussi, mon cher enfant, j'ai réussi!»

J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées, mais j'étais comme foudroyé. Pendant toute cette scène j'avais cru entendre plutôt le vent et la pluie que mon interlocuteur; maintenant encore je ne pouvais séparer sa voix de leurs voix, quoique celles-ci se fissent entendre et que la sienne gardât le silence.

«Où allez-vous me mettre? demanda-t-il bientôt; il faut me mettre quelque part, mon cher garçon.

--Pour dormir? dis-je.

--Oui, pour dormir longtemps et profondément, répondit-il, car j'ai été trempé et secoué par la mer depuis des mois.

--Mon ami et mon camarade, dis-je, est absent, vous prendrez sa place.

--Il ne va pas revenir demain, n'est-ce pas?

--Non, dis-je en répondant machinalement malgré les efforts extrêmes que je faisais, non, pas demain.

--Parce que, voyez-vous, mon cher enfant, dit-il en baissant la voix et posant un long doigt sur ma poitrine pour mieux m'impressionner, il faut de la prudence....

--Comment dites-vous?... de la prudence?...

--Par Dieu! c'est la mort!

--Comment, la mort?

--J'ai été envoyé là-bas pour la vie, c'est la mort quand on en revient; il en est revenu beaucoup depuis quelques années, et je serais certainement pendu si j'étais pris.»

Cela suffisait... le malheureux homme, après m'avoir chargé de ses chaînes d'or et d'argent pendant des années, avait risqué sa vie pour me venir voir, et je le tenais maintenant dans mes mains! Si je l'eusse aimé au lieu de le haïr, si j'eusse été attiré à lui par la plus forte admiration et par une affection sans bornes, au lieu de me reculer de lui avec répugnance, cela n'eût pas été si malheureux, son salut eût été la tendre et naturelle préoccupation de mon coeur.

Mon premier soin fut de fermer les volets, de façon à ce que l'on ne vît pas la lumière du dehors, et ensuite de fermer et de verrouiller la porte. Pendant que j'étais occupé de cette manière, il s'était remis à table, buvait du rhum et mangeait des biscuits. En le voyant ainsi, il me semblait voir mon forçat des marais prendre son repas; il me semblait presque que tout à l'heure il allait se baisser pour limer sa chaîne....

Après avoir été dans la chambre d'Herbert fermer toute communication entre elle et l'escalier qui séparait la chambre où nous avions eu cette conversation, je lui demandai s'il voulait se coucher. Il me répondit que oui, et me pria de lui donner un peu de mon linge de gentleman pour mettre le lendemain matin. Je lui en apportai et le lui préparai, et mon sang se glaça encore une fois dans mes veines, quand il me prit les deux mains pour me dire:

«Bonsoir.»

Je le quittai sans savoir comment. Je refis du feu dans la pièce où nous avions causé, et je m'assis auprès, craignant de me remettre au lit. Pendant une heure encore, je restai trop étonné pour pouvoir penser, et ce ne fut que lorsque je commençai à penser, que je sentis combien j'étais malheureux, et jusqu'à quel point le vaisseau sur lequel j'avais navigué était en pièces.

Les intentions de miss Havisham à mon égard étaient un simple rêve. Estelle ne m'était pas destinée; on ne me souffrait à Satis House que comme une utilité, et pour servir d'aiguillon pour les parents avides; comme une espèce de mannequin, au coeur mécanique, sur lequel on s'exerçait quand on n'avait pas d'autre sujet sous la main. Ce furent là mes premières souffrances. Mais la douleur la plus aiguë et la plus profonde de toutes, c'était que ce forçat, coupable d'un crime que j'ignorais, était exposé à être arrêté dans cette même chambre où je me trouvais plongé dans mes réflexions, et pendu à la porte d'Old Bailey, et que j'avais abandonné Joe.

Je ne serais pas retourné alors auprès de Joe, je ne serais pas retourné alors auprès de Biddy pour aucune considération que ce fût, simplement je suppose, parce que le sentiment de mon indigne conduite envers eux était plus fort que toute autre considération. Aucune sagesse sur terre n'aurait pu me donner le contentement que j'aurais trouvé dans leur simplicité et leur constante amitié. Mais jamais... jamais... jamais je ne pourrais revenir sur ce qui était fait.

Dans chaque rafale de vent et à chaque redoublement de pluie, j'entendais les agents de police. Deux fois, j'aurais juré qu'on frappait et que l'on parlait bas à la porte. Sous l'impression de ces craintes, je commençai à m'imaginer et à me rappeler que j'avais eu de mystérieux avis sur l'arrivée de cet homme. Que, pendant des semaines, j'avais rencontré dans les rues des visages que je pensais ressembler au sien. Que ces ressemblances étaient devenues de plus en plus nombreuses à mesure que son voyage sur mer approchait de son terme. Que son mauvais esprit avait envoyé ces messagers au mien, et que maintenant par cette nuit orageuse, il était aussi bon qu'il le disait, et avec moi.

Avec cette foule de réflexions, vint celle qu'avec mes yeux d'enfant, j'avais vu en lui un homme d'une violence désespérée; que j'avais entendu l'autre forçat dire, à plusieurs reprises, qu'il avait essayé de l'assassiner; que je l'avais vu dans le fossé le battre et le déchirer comme un bête féroce. Rempli de ces souvenirs, tout me faisait peur, jusqu'au mouvement de la flamme, et tout me semblait dire que je n'étais pas en sûreté, enfermé là avec le déporté dans le silence de cette nuit furieuse et solitaire. Je sentis comme une terreur palpable, qui se dilata jusqu'à remplir la chambre, et me poussa à prendre la chandelle pour aller voir mon terrible fardeau.

Il avait roulé un mouchoir autour de sa tête, et son visage paraissait abattu dans son sommeil; mais il dormait tranquillement, bien qu'il eût un pistolet posé sur son oreiller. Assuré de son sommeil, je retirai doucement la clef, pour la mettre en dehors, et je lui donnai un tour avant de me rasseoir auprès du feu. Peu à peu, je glissai de la chaise sur le plancher. Quand je m'éveillai, sans avoir perdu pendant mon sommeil la perception de mon malheur, les horloges des églises de l'Est de Londres sonnaient cinq heures. Les chandelles étaient usées, le feu était mort, et le vent et la pluie rendaient plus intense encore l'épaisse obscurité de la nuit.

FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE DES ESPÉRANCES DE PIP.

CHAPITRE XI.

Ce fut heureux pour moi d'avoir à prendre des précautions pour assurer (autant que possible) la sécurité de mon terrible visiteur; car cette pensée, en occupant mon esprit dès mon réveil, écarta toutes les autres et les tint confusément à distance.

L'impossibilité de le tenir caché dans l'appartement était évidente: et en essayant de le faire, on aurait évidemment pro-voqué les soupçons. Il est vrai que je n'avais plus mon groom à mon service; mais j'étais espionné par une vieille femelle, assistée d'un sac à haillons vivant, qu'elle appelait sa nièce; et vouloir les tenir éloignées d'une des chambres c'eût été donner naissance à leur curiosité et à leurs soupçons. Elles avaient toutes les deux la vue faible, ce que j'avais longtemps attribué à leur manière de regarder par le trou des serrures, et elles étaient toujours sur mon dos, quand je ne le demandais pas; c'était même, en outre de l'habitude de voler, l'unique qualité qu'elles possédaient. Pour ne pas avoir l'air de faire de mystère avec ces gens-là, je résolus d'annoncer dans la matinée que mon oncle était arrivé inopinément de la province.

Je pris cette résolution, tout en cherchant dans l'obscurité les moyens de me procurer de la lumière. N'en finissant pas, je fus obligé de descendre à la loge pour prier le concierge de venir avec sa lanterne. En descendant à tâtons l'escalier obscur, je tombai sur quelque chose, et ce quelque chose était un homme accroupi dans un coin.

L'homme ne répondit pas quand je lui demandai ce qu'il faisait là; il se déroba au contact de ma main, sans prononcer une parole: je courus à la loge du concierge du Temple et criai au portier d'accourir promptement, lui disant ce qui venait de m'arriver. Le vent soufflant avec plus de force que jamais, nous n'osâmes pas risquer la lumière de la lanterne pour allumer les lampes de l'escalier, mais nous examinâmes l'escalier du bas en haut, sans trouver personne. Il me vint alors à l'idée que cet homme avait pu se glisser dans mon appartement. J'allumai ma chandelle à celle du portier, et, le laissant à la porte, je visitai avec soin toutes nos chambres, sans oublier celle où dormait mon terrible visiteur. Tout était tranquille, et, assurément, il n'y avait personne que lui dans l'appartement.

Je craignais qu'il n'y eût quelque guet-apens sur l'escalier dans cette nuit terrible, et je demandai au portier, dans l'espoir d'en tirer quelque explication, tout en lui versant à la porte un verre d'eau-de-vie, s'il n'avait pas ouvert à plusieurs individus ayant visiblement bien dîné.

«Oui, dit-il, à trois reprises différentes: l'un demeure dans la Cour de la Fontaine, les deux autres dans la rue Basse, et je les ai vus tous sortir.»

Le seul homme qui habitât la maison dont mon appartement faisait partie était à la campagne depuis plusieurs semaines, et il n'était certainement pas rentré pendant la nuit, car nous avions vu son cadenas à sa porte en montant.

«La nuit est si mauvaise, monsieur, dit le portier en me rendant le verre, qu'il est venu peu de monde à ma porte; en outre des trois individus dont je vous ai parlé je ne me souviens pas qu'il soit entré personne depuis environ onze heures; un étranger vous a demandé à cette heure-là.

--Oui, mon oncle, murmurai-je.

--Vous l'avez vu, monsieur?

--Oui!... oh! oui....

--Ainsi que la personne qui était avec lui?

--La personne qui était avec lui? répétai-je.

--J'ai jugé que la personne était avec lui, repartit le portier, car elle s'est arrêtée en même temps que lui quand il m'a parlé, et l'a suivi lorsqu'il a continué son chemin.

--Quel genre d'homme était-ce?»

Le portier ne l'avait pas particulièrement remarqué; il pensait que c'était un ouvrier, autant qu'il pouvait se le rappeler: il avait une sorte de vêtement couleur poussière et par-dessus un habit noir. Le portier faisait moins d'attention à cette circonstance que je n'en faisais moi-même, et cela tout naturellement, car il n'avait pas les mêmes raisons que moi pour y attacher de l'importance.

Quand je me fus débarrassé de lui, ce que je crus bon de faire sans prolonger davantage ces explications, j'eus l'esprit fort troublé par ces deux circonstances coïncidant ensemble, bien qu'on pût leur donner séparément une innocente solution: l'inconnu de l'escalier pouvait être quelque dîneur en ville attardé, qui s'était trompé de maison et qui pouvait être monté jusque sur mon escalier et là s'être assoupi; peut-être aussi mon visiteur sans nom avait-il amené quelqu'un avec lui pour lui montrer le chemin. Cependant tout cela avait un vilain air pour moi, porté à la méfiance et à la crainte comme je l'étais depuis les événements survenus pendant ces dernières heures.

J'activai mon feu, qui brûlait avec un faible éclat à cette heure matinale, et je m'assoupis devant la cheminée. Il me semblait avoir sommeillé toute une nuit, quand les horloges sonnèrent six heures. Comme l'aurore ne devait paraître que dans une grande heure et demie, je m'assoupis de nouveau, tantôt m'éveillant accablé, entendant des conversations diffuses sur des riens, tantôt prenant pour le tonnerre le vent qui grondait dans la cheminée, et finissant enfin par tomber dans un profond sommeil, dont je fus réveillé en sursaut par le grand jour.

Pendant tout ce temps, il m'avait été impossible de bien considérer ma situation, et je ne pouvais encore le faire. Je n'avais pas encore la faculté de fixer mon attention, ou je ne le faisais que d'une façon tout à fait incohérente. Quant à former un plan pour l'avenir, j'aurais plutôt formé un éléphant. En ouvrant les volets, en voyant la triste et humide matinée, le ciel gris de plomb, en passant d'une chambre à l'autre, en me rasseyant ensuite en grelottant devant le feu pour attendre ma servante, je songeais bien combien j'étais malheureux, mais je me rendais à peine compte pourquoi, ni depuis combien de temps je l'étais, ni à quel jour de la semaine je faisais cette réflexion, ni même qui j'étais, moi qui la faisais.

À la fin, la vieille femme et sa nièce arrivèrent. Cette dernière avait une tête assez difficile à distinguer du plumeau qu'elle tenait à la main. Elles parurent surprises de me voir déjà levé et auprès du feu. Je leur dis que mon oncle était arrivé pendant la nuit, qu'il dormait encore, et que le menu du déjeuner devait être modifié en conséquence. Puis je me lavai et m'habillai pendant qu'elles roulaient les meubles çà et là en faisant de la poussière, et c'est ainsi que, dans une sorte de rêve ou de demi-sommeil, je me retrouvai assis devant le feu, l'attendant, lui, pour déjeuner.

Bientôt sa porte s'ouvrit et il parut. Je ne pouvais prendre sur moi de le regarder, et je trouvais qu'il avait encore plus mauvais air au grand jour.

«Je ne sais même pas, dis-je à voix basse pendant qu'il prenait place à table, de quel nom vous appeler. J'ai dit que vous étiez mon oncle.

--C'est cela, mon cher enfant, appelez-moi votre oncle.

--Vous aviez sans doute pris un nom à bord du vaisseau?

--Oui, mon cher ami, j'avais pris le nom de Provis.

--Avez-vous l'intention de conserver ce nom?

--Mais, oui, mon cher enfant, il est aussi bon qu'un autre, à moins que vous n'en préfériez un plus convenable.

--Quel est votre vrai nom? lui demandai-je à voix basse.

--Magwitch, me répondit-il sur le même ton, et Abel est mon nom de baptême.

--Pour quel état avez-vous été élevé?

--Pour l'état de vermine, mon cher enfant.»

Il répondait tout à fait sérieusement en se servant de ce mot comme s'il indiquait une profession.

«En venant dans le Temple, hier soir... dis-je m'arrêtant soudain pour me demander intérieurement si c'était bien la soirée précédente, car cela me semblait bien éloigné.

--Oui, mon cher enfant....

--Quand vous vous êtes arrêté à la porte pour demander au portier où je restais, y avait-il quelqu'un avec vous?

--Avec moi?... Non, mon cher ami.

--Mais y avait-il quelqu'un à la porte?... dis-je.

--Je ne l'ai pas remarqué, répliqua-t-il d'un air équivoque, ne connaissant pas les êtres de la maison; mais je pense qu'il est entré quelqu'un en même temps que moi.

--Êtes-vous connu dans Londres?

--J'espère que non,» dit-il en traçant sur son cou une ligne avec son doigt.

--Ce geste me fit éprouver une chaleur et un malaise indicibles.

--Étiez-vous connu dans Londres autrefois?

--Pas énormément, mon cher ami, j'étais presque toujours en province.

--Avez-vous été... jugé... à Londres?

--Quelle fois? dit-il avec un regard rusé.

--La dernière fois?»

Il fit un signe de tête affirmatif et ajouta:

«C'est comme cela que j'ai fait connaissance avec Jaggers: Jaggers était pour moi.»

J'allais lui demander pour quel crime il avait été condamné; mais il prit un couteau, lui fit faire le moulinet en disant:

«Mais peu importe ce que j'ai pu faire; c'est réglé et payé.»

Il se mit à déjeuner.

Il mangeait avec une avidité tout à fait désagréable, et, dans toutes ses actions, il se montrait grossier, bruyant et insatiable. Il avait perdu quelques-unes de ses dents depuis que je l'avais vu manger dans les marais; et en retournant ses aliments dans sa bouche et mettant sa tête de côté pour les faire passer sous les dents les plus fortes, il ressemblait terriblement en ce moment à un vieux chien affamé. Si j'avais eu de l'appétit en me mettant à table, il me l'aurait certainement enlevé, et je serais resté loin de lui comme je l'étais alors, retenu par une aversion insurmontable et les yeux tristement fixés sur la nappe.

«Je suis un fort mangeur, mon cher ami, dit-il en manière d'excuse polie, quand il eut fini son repas, mais je l'ai toujours été; s'il eût été dans ma constitution d'être moins fort mangeur j'aurais éprouvé moins d'embarras. Pareillement, il me faut ma pipe. Quand je me suis mis à garder les moutons de l'autre côté du monde, je crois que je serais devenu moi-même un mouton fou de tristesse si je n'avais pas eu ma pipe.»

En disant cela, il se leva de table, et, mettant sa main dans la poche de côté de son vêtement, il en tira une pipe courte et noire, et une poignée de ce tabac appelé _tête de nègre_. Ayant bourré sa pipe, il remit le surplus du tabac dans sa poche, comme si c'eût été un tiroir. Alors il prit avec les pincettes un charbon ardent et y alluma sa pipe, puis il tourna le dos à la cheminée, en renouvelant son mouvement favori de tendre ses deux mains en avant pour prendre les miennes.

«Et voilà, dit-il, en levant et abaissant alternativement mes mains prises dans les siennes, tout en fumant sa pipe, et voilà le gentleman que j'ai fait! C'est bien lui-même! Cela me fait du bien de vous regarder, Pip. Tout ce que je demande, c'est d'être près de vous et de vous regarder, mon cher enfant!»

Je dégageai mes mains dès que cela me fut possible, et je découvris que je commençais tout doucement à me familiariser avec l'idée de ma situation. Je compris à qui j'étais enchaîné, et combien fortement je l'étais, en entendant sa voix rude, et en voyant sa tête chauve et ridée, avec ses touffes de cheveux gris fer de chaque côté.

«Je ne veux pas voir mon gentleman à pied dans la boue des rues, il ne faut pas qu'il y ait de boue à ses souliers. Mon gentleman doit avoir des chevaux, Pip, des chevaux de selle et des chevaux d'attelage, des chevaux de tout genre pour que son domestique monte et conduise tour à tour! Bon Dieu! des colons auraient des chevaux, et des chevaux pur-sang, s'il vous plaît, et mon gentleman, à Londres, n'en aurait pas! Non, non; nous leur montrerons ce que nous savons faire!... N'est-ce pas, Pip?»

Il sortit de sa poche un grand et épais portefeuille tout gonflé de papiers et le jeta sur la table.

«Il y a dans ce portefeuille quelque chose qui vaut la peine d'être dépensé, mon cher enfant; c'est à vous; tout ce que j'ai n'est pas à moi, mais bien à vous, usez-en sans crainte: il y en a encore au lieu d'où vient celui-ci. Je suis venu du pays là-bas pour voir mon gentleman dépenser son argent en véritable gentleman; ce sera mon seul plaisir; mais il sera grand, et malheur à vous tous! continua-t-il en faisant claquer ses doigts avec bruit. Malheur à vous tous, depuis le juge avec sa grande perruque, jusqu'au colon faisant voler la poussière au nez des passants; je vous ferai voir un plus parfait gentleman que vous tous ensemble!

--Arrêtez, dis-je, presque dans un accès de crainte et de dégoût. J'ai besoin de vous parler; j'ai besoin de savoir ce qu'il faut faire; j'ai besoin de savoir comment vous éviterez le danger, combien de temps vous allez rester, et quels sont vos projets.