Chapter 31
Il me fut facile de découvrir, et je découvris bientôt que Drummle avait commencé ses assiduités auprès d'elle, et qu'elle lui avait permis d'agir ainsi. Pendant un certain temps, il fut toujours à sa poursuite, et lui et moi, nous nous rencontrions chaque jour, et il s'obstinait d'une façon stupide, et Estelle le retenait, soit en l'encourageant, soit en le décourageant, tantôt le flattant presque, tantôt le méprisant ouvertement, quelquefois ayant l'air de le connaître très bien, d'autres fois se souvenant à peine qui il était.
L'araignée, comme l'appelait M. Jaggers, était accoutumée à attendre, et elle avait la patience de sa race. Ajoutez à cela qu'il avait une confiance stupide dans son argent et dans la haute position de sa famille qui, quelquefois, lui était d'un grand secours, en lui tenant lieu de concentration et de but déterminé. Ainsi l'araignée, tout en épiant de près Estelle, épiait plusieurs insectes plus brillants, et souvent elle se détortillait et tombait à propos sur une autre proie.
À un certain bal, à Richmond, il y avait alors des bals presque partout, où Estelle avait éclipsé toutes les autres beautés, cet absurde Drummle s'attacha tellement à elle, et avec tant de tolérance de sa part, que je résolus d'en dire quelques mots à Estelle. Je saisis la première occasion qui se présenta. Ce fut pendant qu'elle attendait Mrs Brandley pour s'en aller. Elle était assise seule au milieu des fleurs, prête à partir. J'étais avec elle, car presque toujours je les conduisais dans ces réunions, et je les ramenais jusque chez elles.
«Êtes-vous fatiguée, Estelle?
--Assez, Pip.
--Vous devez l'être.
--Dites plutôt que je ne devrais pas l'être, car j'ai à écrire ma lettre pour Satis House avant de me coucher.
--Pour en revenir à votre triomphe de ce soir, dis-je, c'est assurément un très pauvre triomphe, Estelle.
--Que voulez-vous dire?... Je ne sais pas s'il y a eu quelque triomphe ce soir.
--Estelle, dis-je, jetez les yeux sur cet individu qui nous regarde dans le coin là-bas.
--Pourquoi le regarderais-je? répondit Estelle en fixant les yeux sur moi au lieu de le regarder. Qu'y a-t-il dans cet individu du coin là-bas, pour me servir de vos paroles, que j'aie besoin de voir?
--En effet, c'est justement la question que je voulais vous faire, car il a voltigé autour de vous pendant toute la soirée.
--Les papillons de nuit et toutes sortes de vilaines bêtes, répondit Estelle en jetant un regard de son côté, voltigent autour d'une chandelle allumée: la chandelle peut-elle l'empêcher?
--Non, dis-je; mais Estelle ne peut-elle l'empêcher, elle?...
--Eh bien, dit-elle en riant, après un moment, peut-être... oui... comme vous voudrez....
--Mais, Estelle, laissez-moi parler. Cela me rend malheureux de vous voir encourager un homme aussi généralement méprisé que Drummle.... Vous savez qu'il est méprisé?
--Eh bien? dit-elle.
--Vous savez qu'il est commun au dedans comme au dehors; que c'est un individu d'un mauvais caractère, bas et stupide.
--Eh bien? dit-elle.
--Vous savez qu'il n'a d'autre recommandation que son argent et une ridicule lignée d'ancêtres insignifiants, n'est-ce pas?
--Eh bien?» dit-elle encore.
Et chaque fois qu'elle disait ce mot, elle ouvrait ses jolis yeux plus grands.
Afin de vaincre la difficulté et de me débarrasser de ce monosyllabe, je m'en emparai et dis avec chaleur:
«Eh bien! cela me rend malheureux.»
En ce moment, si j'avais pu croire qu'elle favorisât Drummle avec l'idée de me rendre malheureux, moi, j'aurais eu le coeur moins navré; mais, selon sa manière habituelle, elle me mit si entièrement hors de la question, que je ne pouvais rien croire de la sorte.
«Pip, dit Estelle en promenant ses yeux autour de la chambre, ne vous effrayez pas de cet effet sur vous, cela peut avoir le même effet sur d'autres, et peut-être faut-il que ce soit ainsi, cela ne vaut pas la peine de discuter.
--Oui, dis-je, parce que je ne peux pas supporter qu'on dise: Elle répand ses grâces et ses charmes sur un rustre, le plus vil de tous.
--Je puis bien le supporter, moi, dit Estelle.
--Oh! ne soyez pas si fière, Estelle et si inflexible.
--Il m'appelle fière et inflexible, dit Estelle en ouvrant ses mains, et il me reproche de m'abaisser pour un rustre!
--Sans doute vous le faites! dis-je un peu vivement; car je vous ai vue lui adresser des regards et des sourires, ce soir même, comme jamais vous ne m'en adressez à moi.
--Voulez-vous donc, dit Estelle, en se tournant tout à coup avec un regard fixe et sérieux, sinon fâché, que je vous trompe et que je vous tende des pièges!
--Le trompez-vous et lui tendez-vous des pièges, Estelle?
--Oui, à lui et à beaucoup d'autres, à tous, excepté à vous. Voici Mrs Brandley, je n'en dirai pas davantage...»
* * * * *
Et maintenant que j'ai rempli ce chapitre du sujet qui remplissait aussi mon coeur et le fait souffrir encore, je passe à l'événement qui me menaçait depuis longtemps, événement qui avait commencé à se préparer avant que je susse qu'il y avait une Estelle au monde, et dans les jours où son intelligence de baby commençait à être faussée par les principes destructifs de miss Havisham.
Dans le conte oriental, la lourde dalle qui doit un jour tomber sur le trône dans l'enivrement de la victoire, est lentement extraite de la carrière; le souterrain que doit traverser la corde pour amener ce gros bloc à sa place est lentement creusé à travers plusieurs lieues de roc; la pierre est lentement soulevée et fixée à la voûte; la corde y est passée et tirée lentement à travers la voie creusée jusqu'au grand anneau de fer. Tout est prêt après des peines infinies, et, l'heure arrivée, le sultan est éveillé dans le silence de la nuit, et la hache aiguisée qui doit séparer la corde du grand anneau de fer est dans sa main, il en frappe un coup, la corde est coupée, s'en va au loin, et la voûte tombe. De même pour moi: tout ce qui de près ou de loin devait concourir au dénoûment inévitable, avait été accompli. En un instant le coup fut frappé, et le faîte de mes belles illusions s'écroula sur moi!
CHAPITRE X.
J'avais vingt-trois ans, et pas un seul mot n'était venu m'éclairer sur mes espérances, et mon vingt-troisième anniversaire était passé depuis une semaine. Il y avait plus d'un an que nous avions quitté l'Hôtel Barnard. Nous habitions dans le quartier du Temple, nos chambres donnaient sur la rivière.
M. Pocket et moi nous avions depuis quelque temps cessé nos relations primitives, bien que nous continuassions à être dans les meilleurs termes. Malgré mon inhabileté à m'occuper de quelque chose, inhabileté qui venait, je l'espère, de la manière incomplète et irrégulière avec laquelle je disposais de mes ressources, j'avais du goût pour la lecture, et je lisais régulièrement un certain nombre d'heures par jour. L'affaire d'Herbert allait de mieux en mieux, et tout continuait à marcher pour moi, comme je l'ai dit à la fin du dernier chapitre.
Les affaires d'Herbert l'avaient envoyé à Marseille. J'étais seul, et je me trouvais tout triste d'être seul. Découragé et inquiet, espérant depuis longtemps que le lendemain ou la semaine suivante éclairerait ma route, et depuis longtemps toujours désappointé, je ressentais avec tristesse l'absence du joyeux visage et de la réplique toujours prête de mon ami.
Il faisait un temps affreux, orageux et humide, et la boue, la boue, l'affreuse boue était épaisse dans toutes les rues. Depuis plusieurs jours, un immense voile de plomb s'était appesanti sur Londres, venant de l'Est, et il s'étendait sans cesse, comme si dans l'Est il y avait une éternité de nuages et de vents. Si furieuses avaient été les bouffées de la tempête, que les hautes constructions de la ville avaient eu le plomb arraché de leurs toitures. Dans la campagne, des arbres avaient été déracinés et des ailes de moulin emportées. De tristes nouvelles arrivaient de la côte, on annonçait des naufrages et des morts. De violentes pluies avaient accompagné ces rafales de vent. Le jour qui finissait, au moment où je m'asseyais pour lire, avait été le plus terrible de tous.
Des changements ont été faits dans cette partie du Temple depuis cette époque, et il ne présente pas aujourd'hui l'aspect isolé qu'il avait alors, il n'est pas non plus aussi exposé à la rivière. Nous demeurions au dernier étage, et le vent, en remontant la rivière, faisait trembler notre maison cette nuit-là, comme des décharges de canon ou les brisants de la mer. Quand la pluie s'en mêla et vint fouetter contre les fenêtres, je pensai, en levant les yeux et en les voyant remuer, que j'aurais pu facilement me figurer être dans un phare battu par l'orage. Par moments, la fumée retombait dans la cheminée, comme si elle ne pouvait se décider à sortir par un temps pareil, et quand j'ouvris les portes pour regarder dans l'escalier, je vis que les lampes étaient éteintes, et quand je reformais un abat-jour de mes mains pour regarder à travers les fenêtres noires (il était impossible de les ouvrir si peu que ce fût), je vis que les lampes de la cour l'étaient également, et les réverbères, sur les ponts et sur les quais, vacillaient, et les feux de charbon dans les bateaux, sur la rivière, étaient emportés par le vent, comme des éclats de fer rouge dans la pluie.
Je lisais, ayant ma montre posée devant moi sur la table, et m'étais proposé de fermer mon livre à onze heures, comme d'habitude. J'entendis Saint-Paul et toutes les églises de la Cité, les unes avant, les unes en même temps, les autres après, sonner cette heure. Le son luttait contre le vent, qui l'entrecoupait, et j'écoutais cette lutte, quand soudain j'entendis des pas dans l'escalier.
Je ne sais quel mouvement d'inexplicable folie me fit tressaillir, et trouver un affreux rapport entre ces pas et celui de ma soeur morte... mais, peu importe: cela se passa aussitôt. J'écoutai de nouveau, et j'entendis le bruit des pas qui se rapprochait. Me souvenant alors que les lampes de l'escalier étaient éteintes, je pris la mienne et sortis sur le carré. Celui qui montait s'était arrêté en voyant ma lampe, car tout était tranquille.
«Il y a quelqu'un en bas, n'est-ce pas? criai-je en cherchant à voir.
--Oui, répondit une voix sortant de l'obscurité.
--À quel étage allez-vous?
--Au dernier, chez M. Pip.
--C'est mon nom.... Vous ne m'apportez pas de mauvaises nouvelles?
--Non, aucune mauvaise nouvelle,» répondit la voix.
Et l'homme continua à monter.
Je me tenais sur l'escalier avec ma lampe au dehors de la rampe, et il passa bientôt sous sa lumière. C'était une lampe à abat-jour, faite pour n'éclairer que le livre, et son cercle de lumière était très restreint, de sorte que l'homme qui montait l'escalier ne fit qu'y apparaître un moment et rentrer aussitôt dans l'obscurité. Mais ce moment m'avait suffi pour voir un visage qui m'était étranger, et qui me regardait d'un air satisfait et heureux de me voir.
Changeant la lampe de place à mesure que l'homme avançait, je vis qu'il était chaudement, mais grossièrement vêtu, comme quelqu'un qui a l'habitude de voyager sur mer; qu'il avait de long cheveux gris, qu'il pouvait avoir environ soixante ans, que c'était un homme robuste et solide sur ses jambes, et qu'il était bruni et endurci par les injures du temps. Lorsqu'il arriva à l'avant-dernière marche, et que la lumière de ma lampe nous éclaira tous les deux, je vis avec une sorte d'étonnement stupide qu'il me tendait ses deux mains.
«Que voulez-vous, je vous prie? lui demandai-je.
--Ce que je veux, reprit-il. Ah! oui... je vais vous le dire, si vous le permettez.
--Voulez-vous entrer?...
--Oui, répondit-il; je désire entrer, monsieur.»
Je lui avais fait cette question d'une façon peu hospitalière, car j'étais encore sous l'impression de la joie et de la satisfaction qui brillaient sur son visage lorsqu'il m'avait reconnu, et je m'imaginais que cela semblait impliquer qu'il s'attendait à m'y voir répondre. Je le conduisis dans la chambre que je venais de quitter, et, ayant posé la lampe sur la table, je lui demandai le plus poliment possible de vouloir bien s'expliquer.
Il regarda autour de lui d'un air vraiment étrange, d'un air de plaisir extrême, comme s'il avait quelque raison de s'intéresser aux choses qu'il admirait; puis il ôta son chapeau et un pardessus d'étoffe grossière. Alors, je vis que sa tête était chauve et ridée, et que ses longs cheveux gris poussaient seulement sur les côtés; mais je ne voyais rien qui me l'expliquât le moins du monde, au contraire. Un moment après, je le vis qui me tendait encore une fois ses deux mains.
Que voulez-vous dire?» demandai-je, supposant que c'était un fou.
Il cessa un instant de me regarder, et passa lentement sa main droite sur sa tête.
«C'est un grand désappointement pour un homme, dit-il d'une voix rude et cassée, qui a désiré si longtemps ce moment et qui est venu de si loin.... Mais il ne faut pas vous blâmer pour cela, ni blâmer personne de nous. Je vais parler dans une demi-minute.... Donnez-moi une demi-minute, s'il vous plaît.»
Il s'assit dans une chaise placée devant le feu, et se couvrit le front de sa large main calleuse. Je le regardais avec attention, et je me reculais un peu pour le voir à distance; mais je ne le reconnaissais pas.
«Il n'y a personne ici, n'est-ce pas? dit-il en regardant par-dessus son épaule, n'est-ce pas?
--Pourquoi, vous qui m'êtes étranger et qui entrez pour la première fois chez moi, à pareille heure, pourquoi me faites-vous cette question? lui dis-je.
--Vous êtes un malin, répondit-il en secouant la tête avec un ton d'affection que je ne pouvais comprendre et qui m'exaspérait. Je suis bien aise que vous soyez devenu malin! Mais n'essayez pas de me tromper, vous seriez fâché de l'avoir fait.»
J'abandonnai l'intention qu'il avait devinée, car je venais à ce moment de le reconnaître! Je ne pouvais me rappeler aucun de ses traits, et pourtant je le reconnaissais! Car si le vent et la pluie avaient chassé les années qui s'étaient écoulées depuis et dispersé tous les objets qui nous entouraient lors de notre rencontre, pour nous ramener au cimetière où nous nous étions rencontrés, dans des situations bien différentes, je n'aurais pas pu reconnaître mon forçat plus distinctement que je le reconnaissais, en le voyant assis dans le fauteuil près du feu. Il n'était pas nécessaire qu'il tirât une lime de sa poche et qu'il me la montrât... qu'il ôtât le mouchoir de son cou pour le rouler autour de sa tête... il n'était pas nécessaire qu'il se serrât avec ses deux bras et qu'il fît en frissonnant le tour de la chambre, en se retournant vers moi pour tâcher de se faire reconnaître.... Je l'avais reconnu avant qu'il ne m'aidât par aucun de ces signes, bien qu'un instant auparavant je n'eusse pas le moindre soupçon sur son identité.
Il revint à l'endroit où je me trouvais, et il me tendit encore ses deux mains. Ne sachant que faire, car dans mon étonnement j'avais perdu mon sang-froid, je lui abandonnai mes mains avec répugnance. Il les serra cordialement, les porta à ses lèvres, les baisa et les retint encore.
«Vous avez noblement agi, mon cher ami, dit-il; brave Pip!... Et je ne l'ai jamais oublié!»
Il fit un mouvement comme s'il allait m'embrasser, mais je posai une main sur sa poitrine et je le repoussai.
«Arrêtez! dis-je, modérez-vous! Si vous êtes reconnaissant de ce que j'ai fait pour vous quand je n'étais qu'un enfant, j'espère que, pour me montrer votre reconnaissance, vous avez modifié votre genre de vie. Si vous êtes venu ici pour me remercier, cela n'était pas nécessaire. Cependant vous m'avez découvert, il doit y avoir quelque chose de bon dans le sentiment qui vous a conduit ici, et je ne vous repousserai pas, mais assurément vous devez comprendre que je...»
Mon attention était tellement éveillée par la singularité de ses regards fixés sur moi, que les mots moururent sur mes lèvres.
«Vous disiez, fit-il observer quand nous nous fûmes toisés en silence, qu'assurément je dois comprendre... que dois-je assurément comprendre?
--Que je ne puis désirer renouveler connaissance avec vous, dans les circonstances différentes dans lesquelles je me trouve. Je suis aise de croire que vous vous êtes repenti, et que vous êtes devenu meilleur... je suis aise de vous le dire... je suis aise que vous ayez pensé que je méritais d'être remercié et que vous soyez venu me remercier; mais nos routes dans la vie sont différentes. Cependant vous êtes mouillé et vous paraissez fatigué, voulez-vous boire quelque chose avant de partir?»
Il avait replacé son mouchoir à son cou, et n'avait cessé de m'observer en en mordant un long bout.
«Je pense, répondit-il en conservant le bout du mouchoir dans sa bouche, et sans cesser de m'observer, que je veux bien boire, merci, avant de m'en aller.»
Il y avait un plateau tout prêt sur un des bouts de la table; je l'approchai du feu et lui demandai ce qu'il voulait boire. Il toucha l'une des bouteilles, sans regarder ni parler, et je lui fis un grog chaud au rhum. J'essayai, en le préparant, d'empêcher ma main de trembler; mais je ne cessais de le voir, appuyé sur le dos de sa chaise, avec le long bout de son mouchoir évidemment oublié entre ses dents, et son regard m'empêchait de maîtriser ma main. Quand enfin je lui tendis le verre, je vis avec un nouvel étonnement que ses yeux étaient remplis de larmes.
Jusqu'à ce moment, je n'avais pas cherché à cacher mon désir de le voir partir; mais je fus attendri pas son émotion, et j'eus un moment de remords.
«J'espère, dis-je en versant vivement quelque chose pour moi dans un verre, et en approchant une chaise de la table, que vous ne pensez plus que je vous ai parlé rudement tout à l'heure; je n'en avais pas l'intention, et je le regrette si je l'ai fait. Je veux vous savoir content et heureux.»
Comme je portais le verre à mes lèvres, il regarda avec surprise le bout de son mouchoir, qui tomba de sa bouche quand il l'ouvrit et me tendit les mains. Je lui donnai les miennes. Alors il but et passa sa main sur ses yeux et sur son front.
«Comment vivez-vous? demandai-je.
--J'ai été fermier, éleveur de moutons, et j'ai fait beaucoup d'autres commerces dans le Nouveau-Monde, dit-il, bien loin d'ici... au delà des mers.
--J'espère que vous avez réussi?
--J'ai merveilleusement réussi. Bien d'autres, de ceux qui sont partis avec moi ont réussi également bien; mais aucun n'a réussi comme moi, je suis connu pour cela.
--Je suis aise de l'apprendre.
--J'espérais vous entendre parler ainsi, mon cher ami.»
Sans m'arrêter à chercher à comprendre le sens de ces paroles, ni le ton avec lequel il les disait, je passai à un sujet qui venait de se présenter à mon esprit.
«Avez-vous revu un messager que vous m'avez envoyé? demandai-je, depuis qu'il a rempli votre commission?
--Jamais.... Je n'y tiens pas.
--Il m'a fidèlement apporté les deux billets d'une livre; j'étais un pauvre enfant alors, comme vous savez, et pour un pauvre enfant, c'était une petite fortune. Mais, comme vous, j'ai réussi depuis ce temps-là. Laissez-moi vous les rendre; vous pourrez les donner à quelque autre enfant.»
Je tirai ma bourse de ma poche.
Il suivit mes mouvements, pendant que je mettais ma bourse sur la table et que je tirais les deux billets d'une livre qu'elle contenait. Ils étaient neufs et propres. Je les dépliai et les lui tendis. Tout en continuant à me regarder, il les plaça l'un sur l'autre, les plia pendant longtemps, les tordit, les alluma à la lampe, et en laissa tomber les cendres sur le plateau.
«Puis-je m'enhardir, dit-il alors, avec un sourire qui ressemblait à une grimace, et une grimace qui ressemblait à un sourire, à vous demander comment vous avez réussi depuis que nous nous sommes rencontrés dans les marais glacés de là-bas.
--Comment?...
--Ah!»
Il vida son verre, se leva, et se tint debout auprès du feu, avec sa lourde main brunie, posée sur le manteau de la cheminée. Il mit un pied sur les barres de la grille, pour le chauffer et le sécher, et le soulier humide commença à fumer; mais il n'y fit pas plus d'attention qu'au feu, et ne cessa pas de me regarder fixement. C'est alors seulement que je commençais à trembler.
Quand mes lèvres s'ouvrirent pour former quelques mots, le son ne put sortir, et je fis un effort pour lui dire, bien que je ne pusse le faire distinctement, que j'avais été choisi pour hériter de quelque bien.
«Une simple vermine comme moi peut-elle demander quel genre de bien? dit-il.
--Je ne sais pas, balbutiai-je.
--Une simple vermine peut-elle demander à qui est ce bien? dit-il.
--Je ne sais pas, balbutiai-je encore.
--Pourrais-je deviner? dit le forçat. Voyons... sur votre revenu depuis que vous avez atteint votre majorité, mettons comme premier chiffre cinq?»
Mon coeur battait inégalement comme un lourd marteau. Je me levai de ma chaise et posai ma main sur son dossier, en le regardant avec avidité.
«Venons au tuteur, continua-t-il; il doit y avoir eu un tuteur, ou quelque chose d'approchant, pendant votre minorité, quelque homme de loi peut-être. La première lettre du nom de cet homme de loi ne serait-elle pas un J?»
Toute la vérité de ma position fondit sur moi comme la foudre; et ses déceptions, ses dangers, ses hontes et ses conséquences de toutes sortes, arrivèrent en si grand nombre, que j'en fus renversé, et que je fus obligé de faire des efforts inouïs pour retrouver ma respiration.
«Mettons, reprit-il, que celui qui emploie l'homme de loi, dont le nom commence par un J, et pourrait bien être Jaggers, mettons, dis-je, qu'il soit arrivé à Portsmouth, qu'il y ait débarqué, et qu'il ait voulu venir vous voir.... Vous me demandiez tout à l'heure comment je vous avais découvert.... Voilà comment je vous ai découvert.... J'ai écrit de Portsmouth à une personne de Londres pour avoir votre adresse; le nom de cette personne, disons-le, est Wemmick.»
Je n'aurais pu prononcer un seul mot, quand il se fût agi de sauver ma vie. Je me tenais debout, une main sur le dos de la chaise, et l'autre sur ma poitrine; il me semblait que je suffoquais. Je le regardais avec terreur. Bientôt je me cramponnai à la chaise, car la chambre commençait à danser et à tourner. Il me prit, me porta sur le sofa, m'étendit sur les coussins et plia un genou devant moi, approchant le visage que je reconnaissais bien maintenant, et qui me faisait trembler, tout près du mien.
--Oui, Pip, mon cher ami, j'ai fait de vous un gentleman!... C'est moi qui ai tout fait! J'ai juré ce jour-là que lorsque je gagnerais une guinée, cette guinée serait à vous.... J'ai juré plus tard que si, en spéculant, je devenais riche, vous seriez riche.... J'ai mené la vie dure afin qu'elle soit douce pour vous.... J'ai travaillé ferme, afin que vous n'eussiez pas besoin de travailler.... Je ne vous dis pas cela pour que vous m'ayez de l'obligation.... Non, pas le moins du monde.... Je le dis pour que vous sachiez que ce chien méprisable et pourchassé qui vous doit la vie s'est élevé au point de pouvoir faire un gentleman. Oui, un gentleman, car vous l'êtes, mon cher Pip!...»
L'horreur que j'éprouvais pour cet homme, la terreur que j'éprouvais à sa vue, la répugnance avec laquelle je m'éloignais de lui n'auraient pas été plus grandes, si c'eût été une bête féroce.