Chapter 27
--J'ai été habituée à le voir à des intervalles très irréguliers, d'aussi longtemps que je m'en souvienne; mais je ne le connais pas mieux maintenant que je ne le connaissais avant de pouvoir parler. Où en êtes-vous avec lui? avancez-vous dans son intimité?
--Une fois accoutumé à ses manières méfiantes, dis-je, je m'y suis assez bien fait.
--Êtes-vous intimes?
--J'ai dîné avec lui, à sa maison particulière.
--J'imagine, dit Estelle en frissonnant, que ce doit être une maison curieuse.
--Oui, c'est une maison très curieuse.»
Je m'étais promis d'être circonspect et de ne pas parler trop librement de mon tuteur avec elle; mais étant sur ce sujet, je me serais laissé aller à décrire le dîner de Gerrard Street, si nous n'étions pas arrivés tout à coup devant la lumière d'un bec de gaz. Il parut, tout le temps que nous le vîmes, jeter une flamme très vive, avivée encore par cet inexplicable sentiment que j'avais déjà éprouvé, et lorsque nous l'eûmes dépassé, je restai pendant quelques moments tout ébloui, comme si un éclair venait de passer devant mes yeux.
La conversation tomba sur autre chose, et principalement sur la route que nous suivions en voyageant, et sur les endroits remarquables de Londres de ce côté de la ville, et ainsi de suite. La grande ville lui était presque inconnue, me dit-elle, car elle n'avait jamais quitté les environs de miss Havisham jusqu'à son départ pour la France, et elle n'avait fait qu'y passer en allant et en revenant. Je lui demandai si mon tuteur devait beaucoup s'occuper d'elle pendant qu'elle resterait à Richmond; ce à quoi elle répondit avec feu:
«Dieu m'en préserve!»
Et rien de plus.
Cependant, il m'était impossible de ne pas voir qu'elle mettait tous ses soins à m'attirer, qu'elle se rendait très séduisante: elle n'avait pas besoin de prendre tant de peine. Mais cela ne me rendait pas plus heureux. Elle tenait mon coeur dans sa main, parce qu'elle avait la volonté de s'en emparer, de le briser et de le jeter au vent, et non parce qu'elle avait pour moi la moindre tendresse. Voilà ce que je sentais.
En traversant Hammersmith, je lui montrai la demeure de M. Mathieu Pocket, en lui disant que ce n'était pas bien éloigné de Richmond, et que j'espérais bien la voir quelquefois.
«Oh! oui, vous me verrez.... Vous viendrez quand vous le jugerez convenable.... On doit vous annoncer à la famille.... On vous a même déjà annoncé.»
Je lui demandai si c'était une famille nombreuse que celle dont elle allait faire partie.
«Non, il n'y a que deux personnes: la mère et la fille; la mère est une dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne dédaigne pas d'augmenter son revenu.
--Je m'étonne que miss Havisham ait pu se séparer de vous encore une fois et si tôt.
--Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un soupir comme si elle était fatiguée. Je dois lui écrire constamment et la voir régulièrement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux, car ils sont presque tous à moi maintenant.»
C'était la première fois qu'elle m'eût encore appelé par mon nom; sans doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le laisserais pas tomber à terre.
Nous arrivâmes à Richmond, hélas! bien trop vite. Le lieu de notre destination était une maison près de la prairie, une vieille et grave maison où les paniers, la poudre et les mouches, les habits brodés, les bas rembourrés, les manchettes et les épées avaient eu leurs beaux jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison étaient encore coupés d'une façon aussi surannée et aussi peu naturelle que les paniers, les perruques et les anciens habits à pans roides; mais le moment n'était pas loin où leurs places dans la grande procession des morts allaient être désignées, et ils ne devaient pas tarder à s'y mêler pour suivre la route silencieuse qui mène à l'oubli et au repos.
Une sonnette à vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans son temps à la maison:»Voici le panier vert, voici l'épée à poignée de diamant, voici les souliers à talons rouges, et le bleu solitaire,» résonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.
Les malles ne tardèrent pas à disparaître sous la porte d'entrée; elle me donna la main et un sourire, et disparut également après m'avoir dit bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel bonheur ce serait de vivre près d'elle, tout en sachant que je ne serais jamais heureux avec elle, mais toujours misérable.
Je remontai en voiture pour retourner à Hammersmith; j'y montai avec un coeur malade et j'en sortis avec un coeur plus malade encore. À notre porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite soirée, escortée par son petit amoureux, malgré qu'il fût sujet de Flopson.
M. Pocket n'était pas encore rentré; il faisait une lecture au dehors, car c'était un excellent professeur d'économie domestique, et ses traités sur la manière d'élever les enfants et de diriger les domestiques étaient considérés comme les meilleurs ouvrages écrits sur ces matières. Mais Mrs Pocket était à la maison et se trouvait dans un léger embarras, parce qu'on avait donné à son petit Baby un étui rempli d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'était facile d'en retrouver, soit en faisant une petite opération, soit en administrant quelque tonique, à un enfant d'un âge aussi tendre.
M. Pocket était aussi justement renommé pour donner d'excellents avis pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses, beaucoup de jugement; j'avais quelque idée, sentant mon coeur si malade, de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par hasard aperçu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les dignités, après avoir prescrit le lit comme remède souverain pour le Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.
CHAPITRE V.
En m'habituant à mes espérances, j'étais arrivé insensiblement à observer l'effet qu'elles produisaient sur moi et sur ceux qui m'entouraient; et tout en me dissimulant autant que possible leur action sur mon caractère, je savais très bien que cette action n'était pas bonne de tout point. Je vivais dans un état de malaise chronique en songeant à ma conduite envers Joe, et ma conscience n'était pas plus à l'aise à l'égard de Biddy. Souvent, quand je m'éveillais la nuit, je pensais avec un grand abattement d'esprit que j'aurais été plus heureux et meilleur si je n'avais jamais vu la figure de miss Havisham et si j'étais arrivé à l'âge d'homme, content d'être le compagnon de Joe, dans la vieille et honnête forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j'étais seul, assis devant le feu, je pensais qu'après tout il n'y avait pas de feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.
Cependant Estelle était si inséparable de mes insomnies et de mes agitations d'esprit, que j'étais réellement confus en m'apercevant de l'effet prodigieux qu'elle produisait sur moi, c'est-à-dire qu'en supposant que je n'eusse pas eu d'autres préoccupations et d'autres espérances, et que j'eusse simplement continué de penser à elle, je ne pouvais parvenir à me persuader que mon état eût été beaucoup meilleur. Quant à l'influence de ma position sur les autres, je n'étais pas dans le même embarras, et je vis, bien qu'un peu obscurément peut-être, qu'elle ne profitait à personne, et surtout qu'elle ne profitait pas à Herbert. Mes habitudes coûteuses entraînaient sa nature facile à des dépenses qu'il n'était pas en état de supporter, corrompaient la simplicité de sa vie et mêlaient à sa tranquillité des inquiétudes et des regrets. Je n'avais pas le moindre remords d'avoir amené sans le savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu'ils pratiquaient, parce que ces petitesses étaient dans leur nature et auraient été provoquées par n'importe qui si je les avais laissés sommeiller. Mais avec Herbert c'était bien différent. Je me reprochais souvent de lui avoir rendu le mauvais service d'encombrer ses chambres, modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns que les autres, et d'avoir mis à sa disposition le Vengeur à gilet jaune serin.
De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je commençai dès ce moment à contracter une quantité de dettes. Il m'était presque impossible de commencer sans qu'Herbert en fît autant; il suivit donc bientôt mon exemple. D'après l'idée que nous suggéra Startop, nous nous fîmes présenter à un club appelé les _Pinsons du Bocage_, institution dont je n'ai jamais bien deviné le but, si ce n'est que les membres devaient dîner à grands frais une fois tous les quinze jours pour se quereller entre eux le plus possible après dîner et s'amuser à griser les six garçons de service, de façon à leur faire descendre les escaliers sur la tête. Je sais que ces remarquables fins sociales s'accomplissaient si invariablement qu'Herbert et moi nous ne trouvâmes rien de mieux à dire dans le premier toast de la réunion que la magnifique phrase suivante: «Messieurs, puisse ce premier accord de bons sentiments régner toujours parmi les _Pinsons du Bocage._» Les Pinsons dépensaient follement leur argent. L'hôtel où nous dînions était situé dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j'eus l'honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui, à cette époque, se promenait par la ville dans un cabriolet à lui, et causait un dommage considérable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il s'élançait de son équipage par-dessus le tablier, la tête la première, et je le vis dans une occasion descendre à la porte du Bocage de cette manière imprévue exactement comme du charbon de terre. Mais ici j'anticipe un peu, car je n'étais pas encore Pinson et ne pouvais l'être, selon les lois jurées par la société, avant ma majorité.
Confiant dans mes propres ressources, j'aurais volontiers pris sur moi les dépenses d'Herbert, mais Herbert était fier, et je ne pouvais lui faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous côtés dans l'embarras, et continuait à se préoccuper vivement des moyens qu'il pourrait trouver pour tâcher d'en sortir. Quand, petit à petit, nous arrivâmes à passer ensemble de longues heures, je remarquai qu'il considérait sa position présente et future d'un oeil désespéré au déjeuner; puis qu'il commençait à la considérer avec un peu plus d'espoir vers midi, qu'il retombait dans ses inquiétudes vers l'heure du dîner; qu'il semblait apercevoir le capital indispensable assez nettement dans le lointain après le dîner, qu'il le réalisait vers minuit, et que, vers dix heures du matin, le désespoir le reprenait au point qu'il parlait d'acheter une carabine et de partir pour l'Amérique avec l'intention bien arrêtée de forcer les buffles à faire sa fortune.
J'étais ordinairement à Hammersmith la moitié de la semaine environ, et quand j'étais à Hammersmith j'allais à Richmond. Herbert venait souvent à Hammersmith quand j'y étais, et je pense que ces jours-là son père entrevoyait vaguement que l'occasion qu'il cherchait n'avait pas encore paru; mais que, eu égard à la manie générale de tomber, remarquable dans cette famille, il devait nécessairement finir par tomber sur quelque chose d'avantageux. Pendant ce temps-là, M. Pocket grisonnait et essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de ses perplexités, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe à toute la famille à l'aide de son tabouret, lisait son livre de blason, perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et enseignait au Baby à se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les fois qu'il attirait son attention.
Comme je suis maintenant en train de résumer toute une époque de ma vie dans le but de déblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que de compléter la description de nos habitudes et de notre manière de vivre à l'Hôtel Barnard.
Nous dépensions le plus d'argent que nous pouvions, et nous obtenions en échange aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient dans la tête de nous donner. Nous étions toujours plus ou moins gênés, et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la même condition. Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et une ombre de vérité nous faisait voir que nous n'y arrivions jamais, et j'avais une entière certitude que notre cas, sous ce dernier rapport, était assez commun.
Chaque matin Herbert se rendait dans la Cité pour regarder autour de lui s'il ne voyait pas quelque moyen de sortir d'embarras. Je lui rendais souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait avec une bouteille d'encre, une patère à chapeau, une boite à charbon, une boite à ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une règle, et je ne me rappelle pas l'avoir vu faire autre chose que d'attendre l'occasion de faire la fortune si patiemment espérée. Si nous avions fait tout ce que nous entreprenions aussi fidèlement qu'Herbert, nous aurions pu former une république de toutes les vertus. Il n'avait rien autre chose à faire, le pauvre garçon, si ce n'est de se rendre à une certaine heure de l'après-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense. Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd, à ma connaissance du moins, que d'en revenir. Quand il voyait les choses très sérieusement et qu'il fallait positivement trouver quelque expédient, il allait à la Bourse à l'heure des affaires, il entrait, il sortait et exécutait une sorte de contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.
«Car, me disait Herbert en rentrant dîner, un jour qu'il sortait de cette réunion, je trouve que l'occasion ne vient pas toute seule, Haendel, et qu'il faut aller la trouver... et c'est ce que je fais.»
Si nous avions eu moins d'attachement l'un pour l'autre, je crois que, par mauvaise humeur, nous nous serions querellés régulièrement tous les matins. Je détestais au-delà de toute expression cet appartement qui m'avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je ne pouvais supporter la vue de la livrée du Vengeur, qui me paraissait plus coûteuse alors et moins rémunératrice qu'à tout autre moment de la journée. À mesure que mes dettes s'accumulaient, le déjeuner prenait une forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menacé par lettres de poursuites légales qui n'étaient pas tout à fait étrangères à la bijouterie, comme le disait certain papier griffonné que j'avais sous les yeux, j'allai jusqu'à saisir le Vengeur par le collet et à l'enlever de terre, de sorte qu'il se trouvait en l'air comme un Cupidon botté, sous prétexte qu'il nous manquait un petit pain.
À certains jours, ou plutôt à des jours incertains, car ils dépendaient de notre humeur, je disais à Herbert, comme si je venais de faire une découverte remarquable:
«Mon cher Herbert, nous nous enfonçons.
--Mon cher Haendel, me répondait Herbert, en toute sincérité, croyez-le si vous le voulez, mais ces mêmes mots, par une étrange coïncidence, étaient sur mes lèvres.
--Alors, Herbert, répliquais-je, voyons à voir clair dans nos affaires.»
Nous éprouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans cette intention; je m'imaginais toujours que c'était là traiter les affaires; que c'était le moyen de prendre l'ennemi à la gorge, et je sais qu'Herbert pensait comme moi.
Nous commandions quelque chose de délicat et de rare, pour dîner, avec une bouteille de quelque chose sortant aussi de l'ordinaire, afin de fortifier nos esprits et d'être en état de bien examiner les choses. Le dîner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l'encre en abondance et une quantité raisonnable de papier blanc et de papier buvard, car il nous avait paru convenable d'avoir une papeterie bien montée.
Je prenais alors une feuille de papier et j'écrivais en haut de la page, et d'une belle main:
ÉTAT DES DETTES DE PIP.
Ajoutant avec soin:
«Hôtel Barnard.»
Et la date.
Herbert aussi prenait une feuille de papier et écrivait la même formule:
ÉTAT DES DETTES D'HERBERT.
Chacun de nous se reportait alors à un monceau de papiers placé à son côté, et qui avaient été jetés dans des tiroirs après avoir été usés et déchirés dans les poches, ou à demi brûlés pour allumer les bougies, plantés dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement avariés. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait considérablement, et parfois même je trouvais autant de mérite au travail édifiant que nous entreprenions que si nous avions réellement payé nos dettes. Au point de vue méritoire, ces deux choses me semblaient à peu près égales.
Quand nous avions écrit un certain temps, je demandais à Herbert où il en était.
«Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole!»
Herbert se grattait préalablement la tête à la vue de ces chiffres accumulés!
«Soyez ferme, Herbert, répondais-je en me couchant sur ma plume avec une nouvelle ardeur; regardez la chose en face; voyez dans vos affaires, fixez-les jusqu'à les dévisager.
--C'est ce que je voudrais, Haendel; seulement, ce sont elles qui me dévisagent.»
Mon ton résolu n'en produisait pas moins son effet, et Herbert se remettait au travail. Un moment après, il cessait de nouveau, sous prétexte qu'il n'avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb, selon la circonstance.
«Alors, Herbert, évaluez à peu près à quelle somme elle peut monter; prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.
--Quel garçon de ressource vous faites, mon ami, répondait-il avec admiration. Réellement, vous avez des dispositions remarquables pour les affaires.»
C'est ce que je pensais, et en ces occasions j'étais très convaincu que je méritais la réputation d'un homme d'affaires de première force: prompt, décisif, énergique, précis, et de sang-froid. Quand j'avais porté toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numérotais les factures. Chaque fois que j'inscrivais un numéro, j'éprouvais une véritable sensation de plaisir. Quand je n'avais plus rien à numéroter, je pliais toutes mes factures d'une manière uniforme, j'inscrivais le montant sur le dos de chacune d'elles et les liais en un seul paquet symétrique; puis je faisais la même opération pour les comptes d'Herbert, qui convenait modestement qu'il n'avait pas mon génie administratif, et qui sentait que j'avais apporté quelque lumière dans ses affaires.
Mon système avait encore un autre côté brillant: c'était ce que j'appelais «laisser une marge.» Supposons, par exemple, que les dettes d'Herbert se montassent à cent soixante-quatre livres quatre shillings et deux pence, je disais:
«Laissez une marge, et portez-les à deux cents livres.»
Ou, supposons que les miennes montassent à quatre fois autant, je laissais une marge et je les portais à sept cents livres. J'avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forcé de convenir, en regardant en arrière, que je crois que ce fut un système coûteux, car nous recommencions aussitôt à faire de nouvelles dettes, pour combler la marge; et quelquefois, vu les idées de liberté et de solvabilité qu'elle comportait, nous étions promptement forcés d'avoir recours à une nouvelle marge.
À la suite d'un examen de ce genre, il y avait généralement un calme, un repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion admirable de moi-même. Satisfait de mes efforts, de ma méthode et des compliments d'Herbert, je restais assis, avec son paquet symétrique et le mien posé devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures de bureau, me figurant être une sorte de banquier plutôt qu'un simple particulier tel que j'étais.
En ces occasions solennelles, nous fermions notre porte d'entrée, afin de ne pas être dérangés. Un soir, je venais de tomber dans cet état de béatitude, quand nous entendîmes une lettre glisser dans la fente de ladite porte, et tomber sur le plancher.
«C'est pour vous, Haendel, dit Herbert qui était sorti et rentrait en la tenant, et j'espère que ce n'est rien de mauvais.»
Il faisait allusion au lourd cachet noir de l'enveloppe et à sa bordure noire.
La lettre était signée Trabb et Co; elle contenait simplement que j'étais un honoré monsieur, et qu'ils prenaient la liberté de m'informer que Mrs Gargery avait quitté ce monde le lundi dernier à six heures vingt minutes du soir, et que ma présence était réclamée à l'enterrement le lundi suivant, à trois heures de l'après-midi.
CHAPITRE VI.
C'était la première fois qu'une tombe s'ouvrait sur la route de ma vie, et la brèche qu'elle fit sur ce terrain uni fut extraordinaire. La figure de ma soeur dans son fauteuil, auprès du feu de la cuisine, me poursuivit nuit et jour. Mon esprit ne pouvait se figurer que ce fauteuil pût se passer d'elle, et quoiqu'elle n'eût tenu depuis longtemps que peu de place dans ma pensée, je me sentis pourchassé par les idées les plus étranges. Tantôt je croyais qu'elle courait après moi dans la rue, tantôt qu'elle frappait à la porte. Dans ma chambre, avec laquelle elle n'avait jamais eu le moindre rapport, je m'imaginais perpétuellement entendre le son de sa voix, voir sa figure couverte de la pâleur de la mort, et apercevoir la forme de son corps.
Mon enfance avait été telle, que je pouvais à peine me souvenir de ma soeur avec tendresse; mais je suppose qu'une certaine somme de regrets peut exister sans beaucoup d'affection. Sous cette influence, et peut-être pour compenser l'absence d'un sentiment plus doux, je fus saisi d'une violente indignation contre l'assassin qui l'avait fait tant souffrir, et je sentais qu'avec des preuves suffisantes, j'aurais été capable de poursuivre de ma vengeance Orlick, ou tout autre, jusqu'à la dernière extrémité.
Ayant écrit à Joe pour lui offrir des consolations et pour l'assurer que je me rendrais à l'enterrement, je passai les jours qui suivirent dans le curieux état d'esprit que je viens de décrire. Au jour fixé, je partis de grand matin, et descendis au _Cochon bleu_, assez à temps pour aller à pied jusqu'à la forge.
C'était un jour d'été. Tout en marchant, le temps où j'étais une pauvre petite créature sans appui, et où ma soeur ne m'épargnait pas, me revenait vivement à l'esprit, mais en teintes légères et adoucies. Le souffle même des fèves et des trèfles murmurait à mon coeur qu'un jour viendrait où il serait bon pour ma mémoire que ceux qui marcheraient sous le soleil fussent apaisés en pensant à moi, comme je l'étais en pensant à ma soeur.
Enfin, j'arrivai en vue de la maison. Je vis que Trabb et Co avaient commandé tout ce qui était nécessaire pour les funé-railles, et qu'ils avaient pris possession de la demeure de Joe. Deux êtres sinistres et ridicules, tenant chacun une canne recouverte d'un crêpe noir, comme si cet instrument pouvait communiquer la plus petite consolation à qui que ce fût, étaient postés devant la porte de la maison; je reconnus l'un d'eux, un petit postillon renvoyé du _Cochon bleu_ pour avoir versé un jeune couple dans un fossé le matin même du mariage, par suite de son état d'ivresse qui l'obligeait à monter à cheval en tenant ses deux bras croisés autour du cou de l'animal. Tous les enfants du village, et la plupart des femmes admiraient ces noires sentinelles, et les fenêtres closes de la maison et de la forge. Quand j'arrivai, une des deux sentinelles, l'ancien postillon, frappa à la porte pensant que j'étais trop épuisé par la douleur pour qu'il me restât la force de frapper moi-même.