Les grandes espérances

Chapter 25

Chapter 253,919 wordsPublic domain

--... Alors, mon cher Herbert, je ne puis vous dire combien je me sens dépendant de tout et incertain de l'avenir, et à combien de centaines de hasards je m'en sens exposé. Tout en évitant le terrain défendu, comme vous l'avez fait si judicieusement tout à l'heure, je puis encore dire que toutes mes espérances dépendent de la constance d'une personne,--sans nommer personne,--et m'affliger de voir ces espérances encore si vagues et si indéfinies.»

En disant cela, je soulageai mon esprit de tout ce qui l'avait toujours tourmenté plus ou moins; mais, sans nul doute, depuis la veille plus que jamais.

«Maintenant, Haendel, répliqua Herbert de son ton gai et encourageant, il me semble que les angoisses d'une tendre passion nous font regarder le défaut de notre cheval avec un verre grossissant, et détournent notre attention de ses qualités. Ne m'avez-vous pas raconté que votre tuteur, M. Jaggers, vous avait dit, dès le début, que vous n'aviez pas que des espérances? Et même, s'il ne vous l'avait pas dit, bien que ce soit là un très grand _si_, j'en conviens, ne pensez-vous pas que de tous les hommes de Londres, M. Jaggers serait le dernier à continuer ses relations actuelles avec vous, s'il n'était pas sûr de son terrain?»

Je répondis que je ne pouvais nier que ce fût là un grand point, et, comme il arrive souvent en pareil cas, je le dis en ayant l'air de faire avec répugnance une concession à la vérité et à la justice, et comme si j'avais réprimé le besoin de le nier!

«Je crois bien que c'est un grand point, dit Herbert, et je crois aussi que vous seriez bien embarrassé d'en trouver un plus grand. Du reste, vous devez attendre le bon plaisir de votre tuteur comme il doit attendre le bon plaisir de ses clients. Vous aurez vingt et un ans avant de savoir où vous en êtes; peut-être alors recevrez-vous quelque nouvel éclaircissement. Dans tous les cas, vous serez plus près de le recevoir, car il faut bien que cela vienne à la fin.

--Quel charmant caractère vous avez, dis-je en admirant avec reconnaissance l'entrain de ses manières.

--Ce doit être, dit Herbert, car je n'ai guère que cela. Je dois reconnaître que le bon sens de ce que je viens de dire n'est pas de moi, mais de mon père. La seule remarque que je lui ai jamais entendu faire sur votre situation, c'est cette conclusion: «La chose est faite et arrangée, ou sans cela M. Jaggers ne s'en mêlerait pas.» Et maintenant, avant d'en dire davantage sur mon père, ou le fils de mon père, et de vous rendre confidence pour confidence, j'éprouve le besoin de me rendre sérieusement désagréable à vos yeux, positivement repoussant.

--Vous n'y réussirez pas, dis-je.

--Oh! si! dit-il. Une... deux... trois... et je commence, Haendel, mon bon ami...»

Quoi qu'il parlât d'un ton fort léger, il était très ému.

«J'ai pensé, depuis que nous causons ici, les pieds sur les barreaux de la grille, que votre mariage avec Estelle ne peut être assurément une condition de votre héritage, si votre tuteur ne vous en a jamais parlé. Ai-je raison de comprendre ainsi ce que vous m'avez dit, qu'il n'a jamais fait allusion à elle, en aucune manière, directement ou indirectement; que votre protecteur pouvait avoir des vues quant à votre mariage futur?

--Jamais.

--Maintenant, Haendel, je ne veux pas vous faire de peine, sur mon âme et sur mon honneur! Ne lui étant pas engagé, ne pouvez-vous vous détacher d'elle? Je vous ai dit que j'allais être désagréable.»

Je détournai la tête, car quelque chose de glacial et d'inattendu fondait sur moi, comme le vent des vieux marais venant de la mer; un sensation pénible comme celle qui m'avait subjugué le matin où j'avais quitté la forge, quand le brouillard se levait solennellement, et quand j'avais mis la main sur le poteau indicateur de notre village, fit de nouveau battre mon coeur. Il y eut entre nous un silence de quelques instants.

«Oui, mais mon cher Haendel, continua Herbert, comme si nous avions parlé au lieu de garder le silence, ce qui rend la chose très sérieuse, c'est qu'elle a pris d'aussi fortes racines dans la poitrine d'un garçon que la nature et les circonstances ont fait si romanesque! Songez à la manière dont elle a été élevée, et songez à miss Havisham. Songez à ce qu'elle est par elle-même. Mais voilà que je deviens repoussant et que vous me haïssez: cela peut amener des événements malheureux.

--Je sais tout ce que vous pouvez me dire, Herbert, repris-je en continuant de tenir ma tête tournée, mais je ne puis m'empêcher de l'aimer.

--Vous ne pouvez vous en détacher?

--Non, cela m'est impossible!

--Vous ne pouvez pas essayer, Haendel?

--Non, cela m'est impossible!

--Eh bien! dit Herbert en se levant et se secouant vivement, comme s'il avait dormi, et se mettant vivement à remuer le feu, maintenant, je vais essayer de devenir agréable!»

Il fit le tour de la chambre, secoua les rideaux, mit les chaises à leur place, rangea les livres et tout ce qui traînait, regarda dans le vestibule, jeta un coup d'oeil dans la boite aux lettres, ferma la porte et revint prendre sa chaise au coin du feu, où il s'assit, en berçant sa jambe gauche entre ses deux bras.

«Je vais vous dire un ou deux mots, Haendel, touchant mon père et le fils de mon père. Je crains qu'il soit à peine nécessaire, pour le fils de mon père, de vous faire remarquer que l'établissement de mon père n'est pas tenu d'une façon bien brillante.

--Il y a toujours plus qu'il ne faut, Herbert, dis-je, pour dire quelque chose d'encourageant.

--Oh! oui; c'est aussi ce que dit le balayeur et aussi la marchande de poisson, qui demeure dans la rue qui se trouve derrière. Sérieusement, Haendel, car le sujet est assez sérieux, vous savez ce qui en est aussi bien que moi. Je crois qu'il fut un temps où mon père s'occupait encore de quelque chose; mais si ce temps a jamais existé, il n'est plus. Puis-je vous demander si vous avez déjà eu l'occasion de remarquer dans votre pays que les enfants, qui ne sont pas positivement de bons partis, sont toujours très particulièrement pressés de se marier?»

Cette question était si singulière, que je lui demandai en retour:

«En est-il ainsi?

--Je ne sais pas, dit Herbert, et c'est ce que j'ai besoin de savoir, parce que c'est positivement le cas avec nous. Ma pauvre soeur Charlotte, qui venait après moi et qui est morte avant sa quatorzième année, en est un exemple frappant. La petite Jane est de même; son désir d'être maritalement établie pourrait vous faire croire qu'elle a passé sa courte existence dans la contemplation perpétuelle du bonheur domestique. Le petit Alick, qui est encore en robe, a déjà pris des arrangements pour son union avec une jeune personne très convenable de Kew, et, en vérité, je pense qu'à l'exception du Baby, nous sommes tous fiancés.

--Alors, vous aussi, vous l'êtes? dis-je.

--Je le suis, dit Herbert, mais c'est un secret.»

Je l'assurai de ma discrétion, et je le priai de me faire la faveur de me donner de plus longs détails. Il avait parlé avec tant de délicatesse et de sympathie de ma faiblesse, que j'avais besoin de savoir quelque chose de sa force.

«Puis-je demander le nom de la personne? dis-je.

--Clara, dit Herbert.

--Habite-t-elle Londres?

--Oui. Peut-être dois-je dire, fit Herbert, qui était devenu très abattu et très faible depuis que nous avions abordé cet intéressant sujet, qu'elle est un peu au-dessous des absurdes notions de famille de ma mère. Son père était employé aux vivres dans la marine; je crois que c'était une espèce de _purser_[9].

[Note 9: _Purser_ est le titre qui, sur les vaisseaux de la marine royale et de la marine marchande, est donné à l'officier ou à l'employé chargé de toutes les questions relatives aux approvisionnements et au service de la table. Cet emploi correspond à peu près à celui de nos comptables.]

--Qu'est-il maintenant?

--Maintenant, il est invalide, répondit Herbert.

--Vivant... sur?...

--À un premier étage, dit Herbert, qui n'y était pas du tout, car j'avais voulu parler de ses moyens d'existence. Je ne l'ai jamais vu depuis que je connais Clara, car il ne quitte pas sa chambre, qui est au-dessus, mais je l'ai entendu constamment aller et venir et faire un vacarme effroyable en roulant quelque terrible instrument sur le plancher.»

Herbert me regarda et se mit à rire de tout son coeur, et recouvra en un moment ses manières enjouées ordinaires.

«Ne vous attendez-vous pas à le voir?

--Oh! oui, je m'attends toujours à le voir, répondit Herbert, parce que je ne l'entends jamais sans m'attendre à le voir passer à travers le plancher, mais je ne sais pas combien de temps les solives pourront y tenir.»

Quand il eut encore ri de tout son coeur, il redevint inquiet, et me dit que dès qu'il aurait réalisé un capital, il avait l'intention d'épouser cette jeune personne. Puis il ajouta comme une chose fort mélancolique, mais allant de soi:

«Mais on ne peut se marier, vous le savez, tant qu'on ne s'est pas encore tiré d'affaire.»

Comme nous étions à contempler le feu, et que je pensais combien le capital était quelquefois un rêve difficile à réaliser, je mis mes mains dans mes poches. Un morceau de papier plié, qui se trouvait dans l'une d'elles, attira mon attention. Je l'ouvris, et je vis que c'était le programme de théâtre que j'avais reçu de Joe, et qui annonçait le célèbre amateur de province, le Roscius en renom.

«Dieu me bénisse! m'écriai-je involontairement; c'est pour ce soir!»

Ceci changea notre sujet de conversation en un moment, et nous résolûmes immédiatement de nous rendre au théâtre. Donc, lorsque j'eus pris l'engagement de consoler et d'aider Herbert dans son affaire de coeur, par tous les moyens praticables et impraticables, quand Herbert m'eut dit que sa fiancée me connaissait déjà de réputation, et que je lui serais présenté, et quand nous eûmes scellé d'une chaude poignée de main notre mutuelle confidence, nous soufflâmes nos bougies, nous arrangeâmes notre feu, et après avoir fermé notre porte, nous nous mîmes en quête de M. Wopsle et d'Hamlet, prince de Danemark.

CHAPITRE II[10].

À notre arrivée en Danemark[11], nous trouvâmes le roi et la reine de ce pays dans deux fauteuils élevés sur une table de cuisine, et tenant leur cour. Toute la noblesse danoise était là; elle se composait d'un jeune gentilhomme enfoui dans des bottes en peau de chamois, qu'il avait probablement héritées d'un ancêtre géant; d'un vénérable pair à figure sale, qui paraissait n'être sorti des rangs du peuple que dans un âge très avancé; et d'une personne avec un peigne dans les cheveux, les deux jambes recouvertes de soie blanche, et présentant une apparence toute féminine. Mon éminent compatriote, M. Wopsle, chargé du rôle d'Hamlet, se tenait sournoisement à part, les bras croisés, et j'aurais pu désirer que ses boucles de cheveux et son front eussent été plus vraisemblables.

[Note 10: Ce chapitre est, comme on le verra, consacré au récit d'une représentation d'_Hamlet_ sur un théâtre de trente-sixième ordre. Le chef-d'oeuvre de Shakespeare est trop généralement connu en France pour que les excentricités de cette représentation aient besoin de commentaires. Nous dirons seulement que les représentations de Shakespeare sur des théâtres borgnes son en effet un des côtés caractéristiques de la liberté des théâtres en Angleterre, et ce sont justement elles qui donnent la mesure de l'immense popularité de cette grande illustration nationale.]

[Note 11: C'est-à-dire au théâtre, la scène se passant en Danemark.]

Plusieurs petites circonstances curieuses transpiraient à mesure que l'action se déroulait. Le défunt roi paraissait non seulement avoir été atteint d'un rhume au moment de sa mort, mais l'avoir emporté avec lui dans la tombe, et l'avoir rapporté en sortant. Le royal fantôme portait aussi un fantôme de manuscrit autour de son bâton de commandement, qu'il avait l'air de consulter de temps en temps, et cela avec une tendance évidente à perdre l'endroit où il en était resté, ce qui résultait sans doute de son état de mortalité. C'est ce qui, je pense, amena la galerie à conseiller à l'ombre de tourner la page, recommandation qu'elle prit extrêmement mal. Il faut aussi faire remarquer que cet esprit majestueux, qui avait l'air, en faisant son apparition, d'avoir marché longtemps et d'avoir parcouru une distance énorme, sortait d'un mur, immédiatement contigu. Cela fut cause que les terreurs qu'il inspirait furent reçues avec dérision. La reine de Danemark, dame très gaillarde, fut considérée par le public comme ayant trop de cuivre sur sa personne. Son menton se réunissait à son diadème par une large bande de ce métal, comme si elle eût eu un mal de dents formidable. Sa taille était ceinte d'une autre bande, et chacun de ses bras également, de sorte qu'on lui donnait tout haut le nom de grosse caisse. Le jeune gentilhomme, dans les bottes de son ancêtre, était très insuffisant pour représenter tout d'une baleine à lui seul, un marin habile, un acteur ambulant, un fossoyeur, un prêtre et un personnage de la plus haute importance, assistant à l'assaut d'armes devant la cour, et qui par son oeil habile et son jugement sain, était appelé à juger les plus beaux coups. Cela amena graduellement le public à manquer graduellement d'indulgence pour lui, et lorsque enfin on le reconnut dans les saints ordres, se refusant à célébrer le service funèbre, l'indignation générale ne connut plus de bornes et le poursuivit sous la forme de coquilles de noix. En dernier lieu, Ophélia fut en proie à une folie si lente et si musicale, que, lorsque au moment voulu, elle eut ôté son écharpe de mousseline blanche, qu'elle l'eut pliée et entourée, un mauvais plaisant du parterre, qui depuis longtemps rafraîchissait son nez impatient contre une barre de fer du premier rang, s'écria:

«Maintenant que le moutard est couché, qu'on nous donne à souper.»

Ce qui, pour ne pas dire davantage, était tout à fait hors de propos.

Tous ces incidents s'accumulaient d'une manière folâtre sur mon infortuné compatriote. Toutes les fois que le prince indécis avait à faire une question ou à éclairer un doute, le public l'y aidait. Comme par exemple, à la question: s'il était plus noble à l'esprit de souffrir, quelques uns crièrent:

«Oui!»

Quelques uns:

«Non»

Et d'autres, penchant pour les deux opinions, dirent:

«Voyons, à pile ou face!»

C'était tout à fait une conférence d'avocats. Quand il demanda pourquoi un être comme lui ramperait entre le ciel et la terre, il fut encouragé par les cris:

«Écoutez! Écoutez!»

Lorsqu'il parut avec son bas en désordre (ce désordre exprimé, selon l'usage, par un pli très propre à la partie supérieure, pli que l'on obtient, je crois, à l'aide d'un fer à repasser), une discussion s'éleva dans la galerie, à propos de la pâleur de sa jambe, et le public demanda si elle était occasionnée par la peur que lui avait faite le fantôme. Lorsqu'il saisit le flageolet qui ressemblait énormément à une petite flûte dont on avait joué dans l'orchestre, et qu'on venait de mettre dehors, on lui demanda, à l'unanimité, le _Rule Britannia._ Quand il recommanda à l'accompagnateur de ne pas massacrer l'air, le mauvais plaisant dit:

«Et vous non plus, vous êtes bien plus mauvais que lui.»

Et j'éprouve de la peine à ajouter que des éclats de rire accueillirent M. Wopsle dans chacune de ces occasions.

Mais ses plus rudes épreuves furent dans le cimetière, qui avait l'apparence d'une forêt vierge, avec une sorte de petit vestiaire d'un côté, et une porte à tourniquet de l'autre. Quand M. Wopsle, en manteau noir, fut aperçu passant au tourniquet, on avertit amicalement le fossoyeur, en criant:

«Attention! voilà l'entrepreneur des pompes funèbres qui vient voir comment vous travaillez!»

Je crois qu'il est bien connu, que dans un pays constitutionnel, M. Wopsle ne pouvait décemment pas rendre le crâne après avoir moralisé dessus, sans s'essuyer les doigts avec une serviette blanche, qu'il tira de son sein; mais même cette action, innocente et indispensable, ne passa pas sans le commentaire:

«Garçon!...»

L'arrivée du corps pour l'enterrement, dans une grande boite noire, vide, avec le couvercle ouvert et retombant en dehors, fut le signal d'une joie générale, qui s'accrut encore par la découverte, parmi les porteurs, d'un individu, sujet à l'identification. La joie suivit M. Wopsle, dans sa lutte avec Laërte sur le bord de la tombe de l'orchestre et ne se ralentit pas jusqu'au moment où il renversa le Roi de dessus la table de cuisine et qu'il fut mort à force de se tenir les pieds en l'air.

Nous avions fait au commencement quelques timides efforts pour applaudir M. Wopsle, mais avec trop d'insuccès pour persister. Nous étions donc restés tranquilles, tout en souffrant pour lui, mais riant tout bas, néanmoins, de l'un à l'autre. Je riais tout le temps, malgré moi, tant cela était comique, et pourtant j'avais une espèce d'impression qu'il y avait quelque chose de positivement beau dans l'élocution de M. Wopsle: non pas que j'en aie peur à cause de mes anciennes relations, mais parce qu'elle était très lente, terrible, montante et descendante, et qu'elle ne ressemblait en aucune manière à la façon dont un homme, dans les circonstances naturelles de la vie ou de la mort, s'est jamais exprimé sur quoi que ce soit. Quand la tragédie fut finie, et qu'on eût rappelé et hué notre ami, je dis à Herbert:

«Partons sur-le-champ de peur de le rencontrer.»

Nous descendîmes en toute hâte, mais pas assez vite cependant. À la porte se trouvait une espèce de juif, avec des sourcils extrêmement épais et crasseux. Il m'aperçut comme nous avancions, et me dit quand nous passâmes à côté de lui:

«M. Pip et son ami?

L'identité de M. Pip et de son ami ayant été avouée, il continua:

«M. Waldengarver, serait bien aise d'avoir l'honneur....

--Waldengarver?» répétai-je.

Immédiatement Herbert me dit à l'oreille:

«C'est Wopsle, sans doute.

--Oh! bien, dis-je, faut-il vous suivre?

--Quelques pas, s'il vous plaît.»

Quand nous fûmes dans un couloir retiré, il se retourna pour me demander:

«Quel air lui avez-vous trouvé? c'est moi qui l'ai habillé.»

Je ne savais pas de quoi il avait l'air, si ce n'est d'un conducteur d'enterrement avec l'addition d'un grand soleil ou d'une étoile danoise pendue à son cou, par un ruban bleu--ce qui lui avait donné l'air d'être assuré par quelque compagnie extraordinaire d'assurance contre l'incendie. Mais je répondis qu'il m'avait paru très convenable.

«Quand il arrive à la tombe, il fait admirablement valoir son manteau; mais, de la coulisse, il m'a semblé que quand il voit le fantôme dans l'appartement de la reine, il aurait pu tirer meilleur parti de ses bas.»

Je fis un signe d'assentiment, et nous tombâmes, en passant par une sale petite porte volante, dans une sorte de caisse d'emballage où il faisait très chaud et où M. Wopsle se débarrassait de ses vêtements danois. Il y avait juste assez de place pour nous permettre de regarder par-dessus nos épaules, en tenant ouverte la porte ou le couvercle de la caisse.

«Messieurs, dit M. Wopsle, je suis fier de vous voir. J'espère, monsieur Pip, que vous m'excuserez de vous avoir fait prier de venir. J'ai eu le bonheur de vous connaître autrefois, et le drame a toujours eu des droits particuliers à l'estime des nobles et des riches.»

En même temps, M. Waldengarver, dans une effroyable transpiration, cherchait à se débarrasser de son deuil princier.

«Retournez les bas! monsieur Waldengarver, dit le possesseur de cette partie du costume, ou vous les crèverez, vous les crèverez, et vous crèverez trente-cinq shillings. Shakespeare n'a jamais été interprété avec une plus belle paire de bas. Tenez-vous tranquille sur votre chaise, et laissez-moi faire.»

Sur ce, il se mit à genoux et commença à dépouiller sa victime qui, le premier bas ôté, serait infailliblement tombée à la renverse avec sa chaise, s'il y avait eu de la place pour tomber n'importe comment.

Je n'avais pas osé dire jusqu'alors un seul mot sur la représentation; mais en ce moment M. Waldengarver nous regarda avec satisfaction, et dit:

«Messieurs, comment vous a-t-il semblé que cela marchait, vu de face?»

Herbert répondit derrière moi, me poussant en même temps:

«Supérieurement!»

Comment avez-vous trouvé que j'ai rendu le personnage, messieurs?» dit M. Waldengarver, presque avec un ton de protection, si ce n'est tout à fait.

Herbert répondit de derrière, en me poussant de nouveau:

«Merveilleux! complet!»

Et je répétai hardiment, comme si je l'avais inventé et comme si je devais appuyer sur ces mots:

«Merveilleux! complet!

--Je suis aise d'avoir votre approbation, messieurs, dit M. Waldengarver, avec un air de dignité, tout en se cognant en même temps contre la muraille et en se retenant au siège du fauteuil.

--Mais je vais vous dire une chose, monsieur Waldengarver, dit l'homme qui lui retirait ses bas, que vous ne comprenez pas, maintenant faites attention, je ne crains pas qu'on dise le contraire, je vous dis donc que vous vous trompez quand vous placez vos jambes de profil. Le dernier Hamlet que j'ai habillé faisait la même faute aux répétitions, jusqu'au jour où je lui fis mettre un grand pain à cacheter rouge sur chaque genou; puis, à la dernière répétition, j'allai me mettre de face, monsieur, au fond du parterre, et toutes les fois que son rôle le plaçait de profil, je criais: «Je ne «vois pas les pains à cacheter!» À la représentation, tout marcha le mieux du monde.»

M. Waldengarver me sourit, comme pour me dire:

«Un fidèle serviteur, je flatte sa manie.»

Puis il dit très haut:

«Mes vues sont un peu classiques et abstraites pour eux; mais ils progresseront, ils progresseront.»

Herbert et moi nous répétâmes ensemble:

«Oh! sans doute ils progresseront.

--Avez-vous remarqué, messieurs, dit M. Waldengarver, qu'il y avait un homme à la galerie qui voulait jeter du ridicule sur le service... je veux dire la représentation?»

Nous répondîmes lâchement que nous croyions avoir remarqué quelque chose de semblable, et j'ajoutai que, sans doute, cet homme était ivre.

«Oh! non pas! non pas, monsieur! Il n'était pas ivre; celui qui l'emploie veille à cela, monsieur: il ne lui permettrait pas de s'enivrer.

--Vous connaissez celui qui l'emploie» dis-je.

M. Wopsle ferma les yeux et les rouvrit, exécutant ces mouvements avec une grande lenteur.

«Vous avez dû remarquer, messieurs, dit-il, un âne ignorant et beuglant, à la gorge pelée, qui a une expression de basse malignité sur le visage; il a essayé, je ne dirai pas joué, le rôle de Claudius, roi de Danemark. C'est celui qui l'emploie, messieurs, voilà sa profession!»

Sans savoir exactement si j'aurais été plus fâché pour M. Wopsle, s'il eût été au désespoir, j'étais, quoi qu'il en soit, si fâché pour lui, et je compatissais tellement à son sort, que je profitai de l'instant où il se retournait pour faire mettre ses bretelles, ce qui nous forçait à rester en dehors de la porte, pour demander à Herbert ce qu'il pensait de l'avoir à souper. Herbert dit qu'il pensait qu'il serait bien de l'inviter. En conséquence je lui fis mon invitation et il vint avec nous à l'hôtel _Barnard_, enveloppé jusqu'aux yeux. Nous le traitâmes de notre mieux, et il resta jusqu'à deux heures du matin, en passant en revue son succès et en développant ses plans. J'ai oublié ce qu'ils étaient en détail, mais j'ai un souvenir général qu'il voulait commencer par ressusciter le théâtre pour finir par l'anéantir, d'autant plus que sa mort le laisserait dans un abandon complet, et sans aucune chance d'espoir.

Après tout cela, je gagnai mon lit dans un état piteux; je pensai à Estelle, je rêvai que toutes mes espérances étaient évanouies, et que je devais donner ma main en légitime mariage à la Clara d'Herbert, ou jouer _Hamlet_ avec le fantôme de miss Havisham, devant vingt mille personnes, sans en savoir les vingt premiers mots.

CHAPITRE III.