Chapter 24
Sa belle robe avait traîné à terre, elle la relevait alors d'une main et de l'autre me touchait légèrement l'épaule en marchant. Nous fîmes encore deux ou trois tours dans ce jardin abandonné, qui pour moi paraissait tout en fleurs. Les végétations jaunes et vertes qui sortaient des fentes du vieux mur eussent-elles été les fleurs les plus belles et les plus précieuses, qu'elles ne m'eussent pas laissé un plus charmant souvenir.
Il n'y avait pas entre nous assez de différence d'années pour l'éloigner de moi: nous étions presque du même âge, quoi que bien entendu elle parût plus âgée que moi; mais l'air d'inaccessibilité que lui donnaient sa beauté et ses manières me tourmentait au milieu de mon bonheur; cependant, j'avais l'assurance intime que notre protectrice nous avait choisis l'un pour l'autre. Malheureux garçon!
Enfin, nous rentrâmes dans la maison et j'appris avec surprise que mon tuteur était venu voir miss Havisham pour affaires, et qu'il reviendrait dîner. Les vieilles branches des candélabres de la chambre avaient été allumées pendant notre absence, et miss Havisham m'attendait dans son fauteuil.
Je dus pousser le fauteuil comme par le passé, et nous commençâmes notre lente promenade habituelle autour des cendres du festin nuptial. Mais dans cette chambre funèbre, avec cette image de la mort, couchée dans ce fauteuil et fixant ses yeux sur elle, Estelle paraissait plus belle, plus brillante que jamais, et je tombai sous un charme encore plus puissant.
Le temps s'écoula ainsi, l'heure du dîner approchait, et Estelle nous quitta pour aller à sa toilette. Nous nous étions arrêtés près du centre de la longue table et miss Havisham, un de ses bras flétris hors du fauteuil, reposait sa main crispée sur la nappe jaunie.
Estelle ayant retourné la tête et jeté un coup d'oeil par-dessus son épaule, avant de sortir, miss Havisham lui envoya de la main un baiser; elle imprima à ce mouvement une ardeur dévorante, vraiment terrible dans son genre. Puis Estelle étant partie, et nous restant seuls, elle se tourna vers moi, et me dit à voix basse:
«N'est-elle pas belle... gracieuse... bien élevée? Ne l'admirez-vous pas?
--Tous ceux qui la voient doivent l'admirer, miss Havisham.»
Elle passa son bras autour de mon cou et attira ma tête contre la sienne, toujours appuyée sur le dos de son fauteuil.
«Aimez-la.... Aimez-la!... Aimez-la.... Comment est-elle avec vous?»
Avant que j'eusse eu le temps de répondre, si toutefois j'avais pu répondre à une question si délicate, elle répéta:
«Aimez-la!... Aimez-la!... Si elle vous traite avec faveur, aimez-la!... Si elle vous accable, aimez-la!... Si elle déchire votre coeur en morceaux, et à mesure qu'il deviendra plus vieux et plus fort, il saignera davantage, aimez-la!... aimez-la!... aimez-la!...»
Jamais je n'avais vu une ardeur aussi passionnée que celle avec laquelle elle prononçait ces mots. Je sentais autour de mon cou les muscles de son bras amaigri se gonfler sous l'influence de la passion qui la possédait.
«Écoutez-moi, Pip, je l'ai adoptée pour qu'on l'aime, je l'ai élevée pour qu'on l'aime, je lui ai donné de l'éducation pour qu'on l'aime, j'en ai fait ce qu'elle est afin qu'elle pût être aimée, aimez-la!...»
Elle répétait le mot assez souvent pour ne laisser aucun doute sur ce qu'elle voulait dire; mais si le mot souvent répété eût été un mot de haine, au lieu d'être un mot d'amour, tels que désespoir, vengeance, mort cruelle, il n'aurait pu résonner davantage à mes oreilles comme une malédiction.
«Je vais vous dire, fit-elle dans le même murmure passionné et précipité, ce que c'est que l'amour vrai: c'est le dévouement aveugle, l'abnégation entière, la soumission absolue, la confiance et la foi contre vous-même et contre le monde entier, l'abandon de votre âme et de votre coeur tout entier à la personne aimée. C'est ce que j'ai fait!»
Lorsqu'elle arriva à ces paroles et à un cri sauvage qui les suivit, je la retins par la taille, car elle se soulevait sur son fauteuil, enveloppée dans sa robe qui lui servait de suaire, et s'élançait dans l'espace comme si elle eût voulu se briser contre la muraille et tomber morte.
Tout ceci se passa en quelques secondes. En la remettant dans son fauteuil, je crus sentir une odeur qui ne m'était pas inconnue; en me tournant, j'aperçus mon tuteur dans la chambre.
Il portait toujours, je crois ne pas l'avoir dit encore, un riche foulard, de proportions imposantes, qui lui était d'un grand secours dans sa profession. Je l'ai vu remplir de terreur un client ou un témoin, en déployant avec cérémonie ce foulard, comme s'il allait se moucher immédiatement, puis s'arrêtant, comme s'il voyait bien qu'il n'aurait pas le temps de le faire avant que le client ou le témoin ne se fussent compromis; le client ou le témoin, à demi compromis, imitant son exemple, s'arrêtait immédiatement, comme cela devait être. Quand je le vis dans la chambre, il tenait cet expressif mouchoir de poche des deux mains et nous regardait. En rencontrant mon oeil, il dit clairement, par une pause momentanée et silencieuse, tout en conservant son attitude: «En vérité! C'est singulier!» Puis il se servit de son mouchoir comme on doit s'en servir, avec un effet formidable.
Miss Havisham l'avait vu en même temps que moi. Comme tout le monde, elle avait peur de lui. Elle fit de violents efforts pour se remettre, et balbutia qu'il était aussi exact que toujours.
«Toujours exact, répéta-t-il en venant à moi; comment ça va-t-il, Pip? Vous ferai-je faire un tour, miss Havisham? Ainsi donc, vous voilà ici, Pip?»
Je lui dis depuis quand j'étais arrivé, et comment miss Havisham avait désiré que je vinsse voir Estelle. Ce à quoi il répliqua:
«Ah! c'est une très jolie personne!»
Puis il poussa devant lui miss Havisham dans son fauteuil avec une de ses grosses mains, et mit l'autre dans la poche de son pantalon, comme si ladite poche était pleine de secrets.
«Eh! Pip! combien de fois aviez-vous déjà vu miss Estelle, dit-il en s'arrêtant.
--Combien!...
--Ah! combien de fois? Dix mille fois?
--Oh! non, pas aussi souvent.
--Deux fois?
--Jaggers, interrompit miss Havisham, à mon grand soulagement, laissez donc mon Pip tranquille, et descendez dîner avec lui.»
Il s'exécuta, et nous descendîmes ensemble l'escalier. Pendant que nous nous rendions aux appartements séparés en traversant la cour du fond, il me demanda combien de fois j'avais vu miss Havisham manger et boire, me donnant comme de coutume à choisir entre cent fois et une fois.
Je réfléchis et je répondis:
«Jamais!
--Et jamais vous ne la verrez, Pip, reprit-il avec un singulier sourire; elle n'a jamais souffert qu'on la voie faire l'un ou l'autre depuis qu'elle a adopté ce genre de vie. La nuit elle erre au hasard dans la maison et prend la nourriture qu'il lui faut.
--Permettez, monsieur, dis-je, puis-je vous faire une question?
--Vous le pouvez, dit-il, mais je suis libre de refuser d'y répondre. Voyons votre question.
--Le nom d'Estelle est-il Havisham, ou bien...»
Je n'avais rien à ajouter.
«Ou qui? dit-il.
--Est-ce Havisham?
--C'est Havisham.
Cela nous mena jusqu'à la table où elle et Sarah Pocket nous attendaient. M. Jaggers présidait. Estelle s'assit en face de lui. Nous dînâmes fort bien, et nous fûmes servis par une servante que je n'avais jamais vue pendant mes allées et venues, mais qui, je le sais, avait toujours été employée dans cette mystérieuse maison. Après dîner, on plaça devant mon tuteur une bouteille de vieux porto; il était évident qu'il se connaissait en vins, et les deux dames nous laissèrent. Je n'ai jamais vu autre part, même chez M. Jaggers, rien de pareil à la réserve que M. Jaggers affectait dans cette maison. Il tenait ses regards baissés sur son assiette, et c'est à peine si pendant le dîner il les dirigea une seule fois sur Estelle. Quand elle lui parlait, il écoutait et répondait, mais ne la regardait jamais, du moins je ne m'en aperçus pas. De son côté, elle le regardait souvent avec intérêt et curiosité, sinon avec méfiance; mais il n'avait jamais l'air de se douter de l'attention dont il était l'objet. Pendant tout le temps que dura le dîner, il semblait prendre un malin plaisir à rendre Sarah Pocket plus jaune et plus verte, en revenant souvent dans la conversation à mes espérances; mais là encore il semblait ne se douter de rien, il allait jusqu'à paraître arracher, et il arrachait en effet, bien que je ne susse pas comment, des renseignements sur mon innocent individu.
Quand lui et moi restâmes seuls, il se posa et il se répandit sur toute sa personne un air de tranquillité parfaite, conséquence probable des informations qu'il possédait sur tout le monde en général. C'en était réellement trop pour moi. Il contre-examinait jusqu'à son vin quand il n'avait rien d'autre sous la main; il le plaçait entre la lumière et lui, le goûtait, le retournait dans sa bouche, puis l'avalait, posait le verre, le reprenait, regardait de nouveau le vin, le sentait, l'essayait, le buvait, remplissait de nouveau son verre, le contre-examinait encore jusqu'à ce que je fusse aussi inquiet que si j'avais su que le vin lui disait quelque chose de désagréable sur mon compte. Trois ou quatre fois, je crus faiblement que j'allais entamer la conversation; mais toutes les fois qu'il me voyait sur le point de lui demander quelque chose, il me regardait, son verre à la main, en tournant et retournant son vin dans sa bouche, comme pour me faire remarquer que c'était inutile de lui parler puisqu'il ne pourrait pas me répondre.
Je crois que miss Pocket sentait que ma présence la mettait en danger de devenir folle et d'aller peut-être jusqu'à déchirer son bonnet, lequel était un affreux bonnet, une espèce de loque en mousseline, et à semer le plancher de ses cheveux, lesquels n'avaient assurément jamais poussé sur sa tête. Elle ne reparut que plus tard lorsque nous remontâmes chez miss Havisham pour faire un whist. Pendant notre absence, miss Havisham avait, d'une manière vraiment fantastique, placé quelques uns de ses plus beaux bijoux de sa table de toilette dans les cheveux d'Estelle, sur son sein et sur ses bras, et je vis jusqu'à mon tuteur qui la regardait par-dessous ses épais sourcils, et levait un peu les yeux quand cette beauté merveilleuse se trouvait devant lui avec son brillant éclat de lumière et de couleur.
Je ne dirai rien de la manière étonnante avec laquelle il gardait tous ses atouts au whist, et parvenait, au moyen de basses cartes qu'il avait dans la main, à rabaisser complètement la gloire de nos rois et de nos reines, ni de la conviction que j'avais qu'il nous regardait comme trois innocentes et pauvres énigmes qu'il avait devinées depuis longtemps. Ce dont je souffrais le plus, c'était l'incompatibilité qui existait entre sa froide personne et mes sentiments pour Estelle; ce n'était pas parce que je savais que je ne pourrais jamais me décider à lui parler d'elle, ni parce que je savais que je ne pourrais jamais supporter de l'entendre faire craquer ses bottes devant elle, ni parce que je savais que je ne pourrais jamais me résigner à le voir se laver les mains près d'elle: c'était parce que je savais que mon admiration serait toujours à un ou deux pieds au-dessus de lui, et que mes sentiments seraient regardés par lui comme une circonstance aggravante.
On joua jusqu'à neuf heures, et alors il fut convenu que, lorsque Estelle viendrait à Londres j'en serais averti, et que j'irais l'attendre à la voiture. Puis je lui dis bonsoir, je lui serrai la main et je la quittai.
Mon tuteur occupait au _Cochon bleu_ la chambre voisine de la mienne. Jusqu'au milieu de la nuit les paroles de miss Havisham: «Aimez-la! aimez-la! aimez-la!» résonnèrent à mon oreille. Je les adaptai à mon usage, et je répétais à mon oreille: «Je l'aime!... je l'aime!... je l'aime!...» plus de cent fois. Alors un transport de gratitude envers miss Havisham s'empara de moi en songeant qu'Estelle m'était destinée, à moi, autrefois le pauvre garçon de forge. Puis je pensais avec crainte qu'elle n'entrevoyait pas encore cette destinée sous le même jour que moi. Quand commencerait-elle à s'y intéresser? Quand me serait-il donné d'éveiller son coeur muet et endormi?
Mon Dieu! je croyais ces émotions grandes et nobles, et je ne pensais pas qu'il y avait quelque chose de bas et de petit à rester éloigné de Joe parce que je savais qu'elle avait et qu'elle devait avoir un profond dédain pour lui. Il n'y avait qu'un jour que Joe avait fait couler mes larmes, mais elles avaient bien vite séché!... Dieu me pardonne! elles avaient bien vite séché!...
FIN DU PREMIER VOLUME.
TOME SECOND.
CHAPITRE I.
Le matin, après avoir bien considéré la chose, tout en m'habillant au _Cochon bleu_, je résolus de dire à mon tuteur que je ne savais pas trop si Orlick était bien le genre d'homme qui convenait pour remplir un poste de confiance chez miss Havisham.
«Sans doute, il n'est pas tout à fait le genre d'homme qu'il faut, Pip, dit mon tuteur, sachant d'avance à quoi s'en tenir sur son compte; parce que l'homme qui remplit un poste de confiance n'est jamais le genre d'homme qu'il faut.»
Et il sembla ravi de trouver que ce poste en particulier n'était pas tenu exceptionnellement par quelqu'un du genre qu'il fallait, et il m'écouta d'un air satisfait pendant que je lui racontais ce que je savais d'Orlick.
«Très bien, Pip, dit-il quand j'eus fini, je passerai tout à l'heure pour remercier notre ami.»
Un peu alarmé par cette promptitude d'action, j'opinai pour un peu de délai, et je ne lui cachai même pas que notre ami lui-même serait peut-être assez difficile à manier.
«Oh! allons donc! dit mon tuteur en laissant passer le bout de son mouchoir de poche avec une entière confiance, je voudrais bien le voir discuter la chose avec moi!»
Comme nous devions retourner ensemble à Londres par la voiture de midi, et que j'avais déjeuné avec une si grande appréhension de voir paraître Pumblechook, que je pouvais à peine tenir ma tasse, cela me fournit l'occasion de dire que j'avais besoin de marcher et que j'irais en avant sur la route de Londres, pendant que M. Jaggers irait à ses affaires, s'il voulait bien prévenir le cocher que je reprendrais ma place quand la voiture me rejoindrait. Je pus ainsi fuir le _Cochon bleu_ aussitôt après déjeuner. En faisant un détour d'un couple de milles, en pleine campagne, derrière la propriété de Pumblechook, je retombai dans la grande rue, un peu au-delà de ce traquenard, et je me sentis comparativement en sûreté.
Ce me fut un grand plaisir de me retrouver dans la vieille et silencieuse ville, et il ne m'était pas trop désagréable de me voir, par-ci par-là, reconnu et lorgné. Un ou deux boutiquiers sortirent même de leurs boutiques, et marchèrent un peu en avant de moi, dans la rue, afin de pouvoir se retourner, comme s'ils avaient oublié quelque chose, et se trouver face à face avec moi pour me contempler. Dans ces occasions, je ne sais pas qui d'eux ou de moi faisait le pire semblant: eux de ne pas me regarder, moi de ne pas les voir; toujours est-il que ma position me semblait une position distinguée, et que je n'en étais pas du tout mécontent, quand le sort jeta sur mon chemin ce mécréant sans nom, le garçon du tailleur Trabb.
En portant les yeux à une certaine distance en avant, j'aperçus ce garçon, qui approchait en se battant les flancs avec un grand sac bleu qui était vide. Jugeant qu'un regard tranquille et indifférent, jeté sur lui comme par hasard, était ce qui me convenait le mieux et ce qui parviendrait probablement à conjurer son mauvais esprit, je m'avançai avec une grande placidité de visage, et je me félicitais déjà de mon succès, quand tout à coup les genoux du garçon de Trabb s'entre-choquèrent, ses cheveux se dressèrent, sa casquette tomba, tous ses membres tremblèrent avec violence, il chancela enfin sur la route, en criant à la populace:
«Au secours!... soutenez-moi!... j'ai peur!...»
Il feignait d'être au comble de la terreur et de la prostration, par l'effet de la dignité de ma démarche et de toute ma personne. Quand je passai à côté de lui, ses dents claquèrent à grand bruit dans sa bouche, et il se prosterna dans la poussière, avec tous les signes d'une humiliation profonde.
C'était une chose bien dure à supporter, mais ça n'était encore rien que cela. Je n'avais pas fait deux cents pas, quand, à mon inexprimable terreur, à mon juste étonnement et à ma profonde indignation, je vis de nouveau le garçon Trabb qui approchait. Il venait de tourner le coin d'une rue; son sac bleu était passé sur son épaule, ses yeux reflétaient un honnête empressement, et la détermination de gagner au plus vite la maison de Trabb se lisait dans sa démarche. Cette fois, ce fut avec une espèce d'épouvante qu'il eut l'air de me découvrir. Il éprouva les mêmes effets que la première fois, mais avec un mouvement de rotation; il courut autour de moi tout en chancelant, les genoux faibles et tremblants, et les mains levées comme pour demander miséricorde. Ses prétendues souffrances furent une grande jubilation pour les spectateurs; quant à moi, j'étais littéralement confondu.
Je n'avais pas dépassé de beaucoup la poste aux lettres, quand de nouveau j'aperçus le garçon de Trabb, débusquant par un chemin détourné. Cette fois, il était entièrement changé; il portait le sac bleu de la manière dégagée dont je portais mon pardessus et se carrait en face de moi, de l'autre côté de la rue, suivi d'une foule joyeuse de jeunes amis, auxquels il criait de temps en temps, en agitant la main et en prenant un air superbe:
«Je ne vous connais pas! je ne vous connais pas!»
Les mots ne pourraient donner une idée de l'outrage et du ridicule lancés sur moi par le garçon de Trabb, quand, passant à côté de moi, il tirait son col de chemise, frisait ses cheveux, appuyait son poing sur la hanche, tout en se carrant d'une manière extravagante, en balançant ses coudes et son corps, et en criant à ceux qui le suivaient:
«Connais pas!... connais pas!... Sur mon âme, je ne vous connais pas!...»
Son ignominieux cortège se mit immédiatement à pousser des cris et à me poursuivre sur le pont. Ces cris ressemblaient à ceux d'une basse-cour extrêmement effrayée, dont les volatiles m'auraient connu quand j'étais forgeron; ils mirent le comble à ma honte lorsque je quittai la ville, et me poursuivirent jusqu'en plein champ.
Mais, à moins d'avoir, en cette occasion, ôté la vie au garçon de Trabb, je ne sais réellement pas aujourd'hui ce que j'aurais pu faire, sinon de me résigner à endurer ce supplice. Lui chercher querelle dans la rue ou tirer de lui une autre réparation que le meilleur sang de son coeur, eût été futile et dégradant. C'était d'ailleurs un garçon que personne ne pouvait atteindre, un serpent invulnérable et astucieux, qui, traqué dans un coin, s'échappait entre les jambes de celui qui le poursuivait, en sifflant dédaigneusement. J'écrivis cependant, par le courrier du lendemain, à M. Trabb pour lui dire que M. Pip se devait à lui-même de cesser à l'avenir tout rapport avec un homme qui pouvait oublier ce qu'il devait aux intérêts de la société, au point d'employer un garçon qui excitait le dégoût et le mépris de tous les gens respectables.
La voiture, portant dans ses flancs M. Jaggers, arriva en temps opportun. Je repris donc ma place sur l'impériale et j'arrivai à Londres, sauf, mais non sain, car mon coeur était déchiré. Dès mon arrivée, j'envoyai à Joe une morue et une bourriche d'huîtres, comme offrande expiatoire, en réparation de ce que je n'étais pas allé moi-même lui faire une visite; puis je me rendis à l'hôtel Barnard.
Je trouvai Herbert en train de dîner avec des viandes froides, et enchanté de me revoir. Ayant envoyé le Vengeur au restaurant pour demander une addition au dîner, je sentis que je devais ce soir-là même ouvrir mon coeur à mon camarade et ami. Cette confidence ne regardant aucunement le Vengeur qui était dans le vestibule, et cette pièce, vue par le trou de la serrure, ne paraissait guère qu'une antichambre, je l'envoyai au spectacle. Je ne pourrais donner une meilleure preuve de la dureté de mon esclavage, vis-à-vis de ce maître, que les dégradantes subtilités auxquelles j'étais forcé d'avoir recours pour lui trouver de l'emploi. J'avais si peu de ressources, que souvent je l'envoyais au coin de Hyde Park pour voir quelle heure il était.
Quand nous eûmes fini de dîner, les pieds posés sur les chenets, je lui dis:
«Mon cher Herbert, j'ai quelque chose de très particulier à vous communiquer.
--Mon cher Haendel, répondit-il, j'écouterai avec attention et déférence ce que vous voudrez bien me confier.
--Cela me concerne, Herbert, dis-je, ainsi qu'une autre personne.»
Herbert se croisa les pieds, regarda le feu, la tête penchée de côté, et, l'ayant vainement regardé pendant un moment, il me regarda de nouveau, parce que je ne continuais pas.
«Herbert, dis-je en mettant ma main sur son genou, j'aime... j'adore Estelle.»
Au lieu d'être abasourdi, Herbert répliqua comme si de rien n'était:
«C'est juste! Eh bien?
--Eh bien! Herbert, est-ce là tout ce que vous me dites: Eh bien?
--Après? voulais-je dire, fit Herbert; il va sans dire que je sais cela.
--Comment savez-vous cela? dis-je.
--Comment je le sais, Haendel?... Mais par vous.
--Je ne vous l'ai jamais dit.
--Vous ne me l'avez jamais dit?... Vous ne m'avez jamais dit non plus quand vous vous êtes fait couper les cheveux, mais j'ai eu assez d'intelligence pour m'en apercevoir. Vous l'avez toujours adorée, depuis que je vous connais. Vous êtes arrivé ici avec votre adoration et votre portemanteau! Jamais dit!... mais vous ne m'avez dit que cela du matin au soir. En me racontant votre propre histoire, vous m'avez dit clairement que vous aviez commencé à l'adorer la première fois que vous l'aviez vue, quand vous étiez tout jeune, tout jeune.
--Très bien, alors, dis-je, nullement fâché de cette nouvelle lumière jetée sur mon coeur. Je n'ai jamais cessé de l'adorer, et elle est devenue la plus belle et la plus adorable des créatures. Je l'ai vue hier, et si je l'adorais déjà, je l'adore doublement maintenant.
--Il est heureux pour vous alors, Haendel, dit Herbert, que vous ayez été choisi pour elle, et que vous lui soyez destiné. Sans nous occuper de ce qu'il nous est défendu de rechercher, nous pouvons nous risquer à dire qu'il ne peut y avoir de doute entre nous sur ce point. Mais savez-vous ce qu'Estelle pense de cette adoration?
Je secouai tristement la tête.
«Oh! elle en est à mille lieues.
--Patience, mon cher Haendel; vous avez le temps, vous avez le temps! Mais vous avez encore quelque chose à me dire?
--Je suis honteux de le dire, répondis-je, et pourtant il n'y a pas plus de mal à le dire qu'à le penser: vous m'appelez un heureux mortel... sans doute je le suis. Hier je n'étais encore qu'un pauvre garçon de forge; aujourd'hui, je suis... quoi?...
--Dites un bon garçon, si vous voulez finir votre phrase, répondit Herbert en souriant et en pressant mes mains dans les siennes, un bon garçon, un curieux mélange d'impétuosité et d'hésitation, de hardiesse et de défiance, d'animation et de rêverie.»
Je m'arrêtai un instant pour considérer si mon caractère contenait réellement un pareil mélange. Je n'en retrouvai pas les éléments; mais je pensais que cela ne valait pas la peine d'être discuté.
«Quand je demande ce que je suis aujourd'hui, Herbert, continuai-je, je traduis en parole la pensée qui me préoccupe le plus; vous dites que je suis heureux! Je sais que je n'ai rien fait pour m'élever, et que c'est la fortune seule qui a tout fait. C'est avoir eu bien de la chance, et pourtant quand je pense à Estelle....
--Et quand vous n'y pensez pas, êtes-vous plus tranquille? interjeta Herbert, les yeux fixés sur le feu, ce qui me parut très bon et très sympathique de sa part.