Les grandes espérances

Chapter 23

Chapter 233,910 wordsPublic domain

Le temps était horriblement dur, et les deux forçats maudissaient le froid. Avant d'avoir fait beaucoup de chemin, nous étions tous tombés dans une immobilité léthargique, et quand nous eûmes passé la maison qui se trouve à mi-route, nous ne fîmes autre chose que de somnoler, de trembler et de garder le silence. Je m'assoupis moi-même en me demandant si je ne devais pas restituer une couple de livres sterling à ce pauvre misérable avant de le perdre de vue, et quel était le meilleur moyen à employer pour y parvenir. Tout en réfléchissant ainsi, je sentis ma tête se pencher en avant comme si j'allais tomber sur les chevaux. Je m'éveillai tout effrayé et repris la question que je m'adressais à moi-même.

Mais je devais l'avoir abandonnée depuis plus longtemps que je ne le pensais, puisque, bien que je ne pusse rien reconnaître dans l'obscurité, aux lueurs et aux ombres capricieuses de nos lanternes, je devinais les marais de notre pays, au vent froid et humide qui soufflait sur nous. Les forçats, en se repliant sur eux-mêmes pour avoir plus chaud et pour que je pusse leur servir de paravent, se trouvaient encore plus près de moi. Les premiers mots que je leur entendis échanger quand je m'éveillai répondaient à ceux de ma propre pensée.

«Deux banknotes d'une livre.

--Comment les a-t-il eues? dit le forçat que je ne connaissais pas.

--Comment le saurais-je? repartit l'autre. Quelqu'un les lui aura données, des amis, je pense.

--Je voudrais, dit l'autre avec une terrible imprécation contre le froid, les avoir ici.

--Les deux billets d'une livre, ou les amis?

--Les deux billets d'une livre. Je vendrais tous les amis que j'ai et que j'ai eus pour un seul, et je trouverais que c'est un fameux marché. Eh bien! il disait donc?...

--Il disait donc, reprit le forçat que j'avais reconnu: tout fut dit et fait en une demi-minute derrière une pile de bois, à l'arsenal de la Marine. Vous allez être acquitté? Je le fus. Trouverai-je le garçon qui l'a nourri, qui a gardé son secret, et lui donnerai-je les deux billets d'une livre? Oui, je le trouverai. Et c'est ce que j'ai fait.

--Vous êtes fou! grommela l'autre. Moi je les aurais dépensés à boire et à manger. Il était sans doute bien naïf. Vous dites qu'il ne savait rien sur votre compte?

--Non, pas la moindre chose. Autres bandes, autres vaisseaux. Il avait été jugé pour rupture de ban et condamné.

--Est-ce là sur l'honneur, la seule fois que vous ayez travaillé dans cette partie du pays?

--C'est la seule fois.

--Quelle est votre opinion sur l'endroit?

--Un très vilain endroit; de la vase, du brouillard, des marais et du travail. Du travail, des marais, du brouillard et de la vase.»

Ils témoignèrent tous deux de leur aversion pour le pays avec une grande énergie de langage, et après avoir épuisé ce sujet il ne leur resta plus rien à dire.

Après avoir entendu ce dialogue j'aurais assurément dû descendre et me cacher dans la solitude et dans l'ombre de la route, si je n'avais pas tenu pour certain que cet homme ne pouvait avoir aucun soupçon de mon identité. En vérité, non seulement ma personne était si changée, mais j'avais des habits si différents et j'étais dans des circonstances si opposées qu'il n'était pas probable qu'il pût me reconnaître sans quelque secours accidentel. Pourtant ce fait seul d'être avec lui sur la voiture était assez étrange pour me remplir de crainte et me faire penser qu'à l'aide de la moindre coïncidence il pourrait à tout moment me reconnaître, soit en entendant prononcer mon nom, soit en m'entendant parler. Pour cette raison, je résolus de descendre aussitôt que nous toucherions à la ville et de me mettre ainsi hors de sa portée. J'exécutai ce projet avec succès. Mon petit portemanteau se trouvait dans le coffre, sous mes pieds; je n'avais qu'à tourner un ressort pour m'en emparer; je le jetai avant moi, puis je descendis devant le premier réverbère et posai les pieds sur les premiers pavés de la ville. Quant aux forçats, ils continuèrent leur chemin avec la voiture, et, comme je savais vers quel endroit de la rivière ils devaient être dirigés, je voyais dans mon imagination le bateau des forçats les attendant devant l'escalier vaseux. J'entendis encore une voix rude s'écrier: «Au large, vous autres!» comme à des chiens. Je voyais de nouveau cette maudite arche de Noé, ancrée au loin, dans l'eau noire et bourbeuse.

Je n'aurais pu dire de quoi j'avais peur, car mes craintes étaient vagues et indéfinies, mais j'avais une grande frayeur. En gagnant l'hôtel je sentais qu'une terreur épouvantable, surpassant de beaucoup la simple appréhension d'une reconnaissance pénible ou désagréable, me faisait trembler; je crois même qu'elle ne prit aucune forme distincte, et qu'elle ne fut même pendant quelques minutes qu'un souvenir des terreurs de mon enfance.

La salle à manger du _Cochon bleu_ était vide, je n'avais pas encore commandé mon dîner, et j'étais à peine assis quand le garçon me reconnut. Il s'excusa de son peu de mémoire et me demanda s'il fallait envoyer Boots chez M. Pumblechook.

«Non, dis-je, certainement non!»

Le garçon, c'était lui qui avait apporté le Code de commerce le jour de mon contrat, parut surpris et profita de la première occasion qui se présenta pour placer à ma portée un vieil extrait crasseux d'un journal de la localité avec tant d'empressement que je le pris et lus ce paragraphe:

«Nos lecteurs n'apprendront pas sans intérêt, à propos de l'élévation récente et romanesque à «la fortune d'un jeune ouvrier serrurier de nos environs (quel thème, disons-le en passant, pour la «plume magique de notre compatriote Toby, le poète de nos colonnes, bien qu'il ne soit pas encore «universellement connu), que le premier patron du jeune homme, son compagnon et son ami, est «un personnage très respecté, qui n'est pas étranger au commerce des grains, et dont les magasins, «éminemment commodes et confortables, sont situés à moins d'une centaine de milles de la «Grande Rue. Ce n'est pas sans éprouver un certain plaisir personnel que nous le citons comme le «Mentor de notre jeune Télémaque, car il est bon de savoir que notre ville a également produit le «fondateur de la fortune de ce dernier. De la fortune de qui? demanderont les sages aux sourcils «contractés et les beautés aux yeux brillants de la localité. Nous croyons que Quentin Metsys fut «forgeron à Anvers.»--VERB. SAP.

J'ai l'intime conviction, basée sur une grande expérience, que si, dans les jours de ma prospérité, j'avais été au pôle nord, j'y aurais trouvé quelqu'un, Esquimau errant ou homme civilisé, pour me dire que Pumblechook avait été mon premier protecteur et le fondateur de ma fortune.

CHAPITRE XXIX.

De bonne heure j'étais debout et dehors. Il était encore trop tôt pour aller chez miss Havisham; j'allai donc flâner dans la campagne, du côté de la ville qu'habitait miss Havisham, qui n'était pas du même côté que Joe: remettant au lendemain à aller chez ce dernier. En pensant à ma patronne, je me peignais en couleurs brillantes les projets qu'elle formait pour moi.

Elle avait adopté Estelle, elle m'avait en quelque sorte adopté aussi; il ne pouvait donc manquer d'être dans ses intentions de nous unir. Elle me réservait de restaurer la maison délabrée, de faire entrer le soleil dans les chambres obscures, de mettre les horloges en mouvement et le feu aux foyers refroidis, d'arracher les toiles d'araignées, de détruire la vermine; en un mot d'exécuter tous les brillants haut faits d'un jeune chevalier de roman et d'épouser la princesse. Je m'étais arrêté pour voir la maison en passant, et ses murs de briques rouges calcinées, ses fenêtres murées, le lierre vert et vigoureux embrassant jusqu'au chambranle des cheminées, avec ses tendons et ses ramilles, comme si ses vieux bras sinueux eussent caché quelque mystère précieux et attrayant dont je fusse le héros. Estelle en était l'inspiration, cela va sans dire, comme elle en était l'âme; mais quoiqu'elle eût pris un très grand empire sur moi et que ma fantaisie et mon espoir reposassent sur elle, bien que son influence sur mon enfance et sur mon caractère eût été toute puissante, je ne l'investis pas, même en cette matinée romantique, d'autres attributs que ceux qu'elle possédait. C'est avec intention que je mentionne cela maintenant parce que c'est le fil conducteur au moyen duquel on pourra me suivre dans mon pauvre labyrinthe. Selon mon expérience, les sentiments de convention d'un amant ne peuvent pas toujours être vrais. La vérité pure est que, lorsque j'aimai Estelle d'un amour d'homme, je l'aimai parce que je la trouvais irrésistible. Une fois pour toutes j'ai senti, à mon grand regret, très souvent pour ne pas dire toujours, que je l'aimais malgré la raison, malgré les promesses, malgré la tranquillité, malgré l'espoir, malgré le bonheur, malgré enfin tous les découragements qui pouvaient m'assaillir. Une fois pour toutes, je ne l'en aimais pas moins, tout en le sachant parfaitement, et cela n'eut pas plus d'influence pour me retenir, que si je m'étais imaginé très sérieusement qu'elle eût toutes les perfections humaines.

Je calculai ma promenade de façon à arriver à la porte comme dans l'ancien temps. Quand j'eus sonné d'une main tremblante, je tournai le dos à la porte, en essayant de reprendre haleine et d'arrêter les battements de mon coeur. J'entendis la porte de côté s'ouvrir, puis des pas traverser la cour; mais je fis semblant de ne rien entendre, même quand la porte tourna sur ses gonds rouillés.

Enfin, me sentant touché à l'épaule, je tressaillis et me retournai. Je tressaillis bien davantage alors, en me trouvant face à face avec un homme vêtu de vêtements sombres. C'était le dernier homme que je me serais attendu à voir occuper le poste de portier chez miss Havisham.

«Orlick!

--Ah! c'est que voyez-vous, il y a des changements de position encore plus grand que le vôtre. Mais entrez, entrez! j'ai reçu l'ordre de ne pas laisser la porte ouverte.»

J'entrai; il la laissa retomber, la ferma et retira la clef.

«Oui, dit-il en se tournant, après m'avoir assez malhonnêtement précédé de quelques pas dans la maison, c'est bien moi!

--Comment êtes-vous venu ici?

--Je suis venu ici sur mes jambes, répondit-il, et j'ai apporté ma malle avec moi sur une brouette.

--Êtes-vous ici pour le bien?

--Je n'y suis pas pour le mal, au moins, d'après ce que je suppose?»

Je n'en étais pas bien certain; j'eus le loisir de songer en moi-même à sa réponse, pendant qu'il levait lentement un regard inquisiteur du pavé à mes jambes, et de mes bras à ma tête.

«Alors vous avez quitté la forge? dis-je.

--Est-ce que ça a l'air d'une forge, ici? répliqua Orlick, en jetant un coup d'oeil méprisant autour de lui; maintenant prenez-le pour une forge si cela vous fait plaisir.»

Je lui demandai depuis combien de temps il avait quitté la forge de Gargery.

«Un jour est ici tellement semblable à l'autre, répliqua-t-il, que je ne saurais le dire sans en faire le calcul. Cependant, je suis venu ici quelque temps après votre départ.

--J'aurais pu vous le dire, Orlick.

--Ah! fit-il sèchement, je croyais que vous étiez pour être étudiant.»

En ce moment, nous étions arrivés à la maison, où je vis que sa chambre était placée juste à côté de la porte, et qu'elle avait une petite fenêtre donnant sur la cour. Dans de petites proportions, elle ressemblait assez au genre de pièces appelées loges, généralement habitées par les portiers à Paris; une certaine quantité de clefs étaient accrochées au mur; il y ajouta celle de la rue. Son lit, à couvertures rapiécées, se trouvait derrière, dans un petit compartiment ou renfoncement. Le tout avait un air malpropre, renfermé et endormi comme une cage à marmotte humaine, tandis que lui, Orlick, apparaissait sombre et lourd dans l'ombre d'un coin près de la fenêtre, et semblait être la marmotte humaine pour laquelle cette cage avait été faite. Et cela était réellement.

«Je n'ai jamais vu cette chambre, dis-je, et autrefois il n'y avait pas de portier ici.

--Non, dit-il, jusqu'au jour où il n'y eut plus aucune porte pour défendre l'habitation, et que les habitants considérassent cela comme dangereux à cause des forçats et d'un tas de canailles et de va-nu-pieds qui passent par ici. Alors on m'a recommandé pour remplir cette place comme un homme en état de tenir tête à un autre homme, et je l'ai prise. C'est plus facile que de souffler et de jouer du marteau.--Il est chargé; il l'est!»

Mes yeux avaient rencontré, au-dessus de la cheminée, un fusil à monture en cuivre, et ses yeux avaient suivi les miens.

«Eh bien, dis-je, ne désirant pas prolonger davantage la conversation, faut-il monter chez miss Havisham?

--Que je sois brûlé si je le sais! répondit-il en s'étendant et en se secouant. Mes ordres ne vont pas plus loin. Je vais frapper un coup sur cette cloche avec le marteau, et vous suivrez le couloir jusqu'à ce que vous rencontriez quelqu'un.

--Je suis attendu, je pense.

--Qu'on me brûle deux fois, si je puis le dire!» répondit-il.

Là-dessus, je descendis dans le long couloir qu'autrefois j'avais si souvent foulé de mes gros souliers, et il fit résonner sa cloche. Au bout du passage, pendant que la cloche vibrait encore, je trouvai Sarah Pocket, qui me parut avoir verdi et jauni à cause de moi.

«Oh! dit-elle, est-ce vous, monsieur Pip?

--Moi-même, miss Pocket. Je suis aise de vous dire que M. Pocket et sa famille se portent bien.

--Sont-ils un peu plus sages? dit Sarah, en secouant tristement la tête. Il vaudrait mieux qu'ils fussent sages que bien portants. Ah! Mathieu! Mathieu!... vous savez le chemin, monsieur?

--Passablement, car j'ai monté cet escalier bien souvent dans l'obscurité.»

Je le gravis alors avec des bottes bien plus légères qu'autrefois et je frappai, de la même manière que j'avais coutume de le faire, à la porte de la chambre de miss Havisham.

«C'est le coup de Pip, dit-elle immédiatement; entrez, Pip.»

Elle était dans sa chaise, auprès de la vieille table, toujours avec ses vieux habits, les deux mains croisées sur sa canne, le menton appuyé dessus, et les yeux tournés du côté du feu. À côté d'elle était le soulier blanc qui n'avait jamais été porté, et une dame élégante que je n'avais jamais vue, était assise, la tête penchée sur le soulier, comme si elle le regardait.

«Entrez, Pip, continua miss Havisham, sans détourner les yeux. Entrez, Pip. Comment allez-vous, Pip? Ainsi donc, vous me baisez la main comme si j'étais une reine? Eh! eh bien?...»

Elle me regarda tout à coup sans lever les yeux, et répéta d'un air moitié riant, moitié de mauvaise humeur:

«Eh bien?

--J'ai appris, mis Havisham, dis-je un peu embarrassé, que vous étiez assez bonne pour désirer que je vinsse vous voir: je suis venu aussitôt.

--Eh bien?»

La dame qu'il me semblait n'avoir jamais vue avant, leva les yeux sur moi et me regarda durement. Alors je vis que ses yeux étaient les yeux d'Estelle. Mais elle était tellement changée, tellement embellie; elle était devenue si complètement femme, elle avait fait tant de progrès dans tout ce qui excite l'admiration, qu'il me semblait n'en avoir fait aucun. Je m'imaginais, en la regardant, que je redevenais un garçon commun et grossier. C'est alors que je sentis toute la distance et l'inégalité qui nous séparaient, et l'impossibilité d'arriver jusqu'à elle.

Elle me tendit la main. Je bégayai quelque chose sur le plaisir que j'avais à la revoir, et sur ce que je l'avais longtemps, bien longtemps espéré.

«La trouvez-vous très changée, Pip? demanda miss Havisham avec son regard avide et en frappant avec sa canne sur une chaise qui se trouvait entre elles deux, et pour me faire signe de m'asseoir.

--Quand je suis entré, miss Havisham, je n'ai absolument rien reconnu d'Estelle, ni son visage, ni sa tournure, mais maintenant je reconnais bien que tout cela appartient bien à l'ancienne....

--Comment! vous n'allez pas dire à l'ancienne Estelle? interrompit miss Havisham. Elle était fière et insolente, et vous avez voulu vous éloigner d'elle, ne vous en souvenez-vous pas?»

Je répondis avec confusion qu'il y avait très longtemps de tout cela, qu'alors je ne m'y connaissais pas... et ainsi de suite. Estelle souriait avec un calme parfait, et dit qu'elle avait conscience que j'avais parfaitement raison, et qu'elle avait été désagréable.

«Et lui!... est-il changé? demanda miss Havisham.

--Énormément! dit Estelle en m'examinant.

--Moins grossier et moins commun,» dit miss Havisham en jouant avec les cheveux d'Estelle.

Et elle se mit à rire, puis elle regarda le soulier qu'elle tenait à la main, et elle se mit à rire de nouveau et me regarda. Elle posa le soulier à terre. Elle me traitait encore en enfant; mais elle cherchait à m'attirer.

Nous étions dans la chambre fantastique, au milieu des vieilles et étranges influences qui m'avaient tant frappé, et j'appris qu'elle arrivait de France, et qu'elle allait se rendre à Londres. Hautaine et volontaire comme autrefois, ces défauts étaient presque effacés par sa beauté, qui était quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel; je le pensais, du moins, désireux que j'étais de séparer ses défauts de sa beauté. Mais il était impossible de séparer sa présence de ces malheureux et vifs désirs de fortune et d'élégance qui avaient tourmenté mon enfance, de toutes ces mauvaises aspirations qui avaient commencé par me rendre honteux de notre pauvre logis et de Joe, de toutes ces visions qui m'avaient fait voir son visage dans le foyer ardent, dans les éclats du fer, jusque sur l'enclume, qui l'avaient fait sortir de l'obscurité de la nuit, pour me regarder à travers la fenêtre de la forge et disparaître ensuite.... En un mot, il m'était impossible de la séparer, dans le passé ou dans le présent, des moments les plus intimes de mon existence.

Il fut convenu que je passerais tout le reste de la journée chez miss Havisham; que je retournerais à l'hôtel le soir, et le lendemain à Londres. Quand nous eûmes causé pendant quelque temps, miss Havisham nous envoya promener dans le jardin abandonné. En y entrant, Estelle me dit que je devais bien la rouler un peu comme autrefois.

Estelle et moi entrâmes donc dans le jardin, par la porte près de laquelle j'avais rencontré le jeune homme pâle, aujourd'hui Herbert; moi, le coeur tremblant et adorant jusqu'aux ourlets de sa robe; elle, entièrement calme et bien certainement n'adorant pas les ourlets de mon habit. En approchant du lieu du combat, elle s'arrêta et dit:

«Il faut que j'aie été une singulière petite créature, pour me cacher et vous regarder combattre ce jour-là, mais je l'ai fait, et cela m'a beaucoup amusée.

--Vous m'en avez bien récompensé.

--Vraiment! répliqua-t-elle naturellement, comme si elle se souvenait à peine. Je me rappelle que je n'étais pas du tout favorable à votre adversaire, parce que j'avais vu de fort mauvais oeil qu'on l'eût fait venir ici pour m'ennuyer de sa compagnie.

--Lui et moi, nous sommes bons amis maintenant, lui dis-je.

--Vraiment! Je crois me souvenir que vous faites vos études chez son père?

--Oui.»

C'est avec répugnance que je répondis affirmativement, car cela me donnait l'air d'un enfant, et elle me traitait déjà suffisamment comme tel.

«En changeant de position pour le présent et l'avenir, vous avez changé de camarades? dit Estelle.

--Naturellement, dis-je.

--Et nécessairement, ajouta-t-elle d'un ton fier, ceux qui vous convenaient autrefois comme société ne vous conviendraient plus aujourd'hui?»

En conscience, je doute fort qu'il me restât en ce moment la plus légère intention d'aller voir Joe; mais s'il m'en restait une ombre, cette observation la fit évanouir.

«Vous n'aviez en ce temps-là aucune idée de la fortune qui vous était destinée? dit Estelle.

--Pas la moindre.»

Son air de complète supériorité en marchant à côté de moi, et mon air de soumission et de naïveté en marchant à côté d'elle formaient un contraste que je sentais parfaitement: il m'eût encore fait souffrir davantage, si je ne l'avais considéré comme venant absolument de moi, qui étais si éloigné d'elle par mes manières, et en même temps si rapproché d'elle par ma passion.

Le jardin était trop encombré de végétation pour qu'on y pût marcher à l'aise, et quand nous en eûmes fait deux ou trois fois le tour, nous rentrâmes dans la cour de la brasserie. Je lui montrai avec finesse l'endroit où je l'avais vue marcher sur les tonneaux le premier jour des temps passés, et elle me dit en accompagnant ses paroles d'un regard froid et indifférent:

«Vraiment!... ai-je fait cela?»

Je lui rappelai l'endroit où elle était sortie de la maison pour me donner à manger et à boire, et elle me répondit:

«Je ne m'en souviens pas.

--Vous ne vous souvenez pas de m'avoir fait pleurer? dis-je.

--Non,» fit-elle en secouant la tête et en regardant autour d'elle.

Je crois vraiment que son peu de mémoire, et surtout son indifférence me firent pleurer de nouveau en moi-même, et ce sont ces larmes-là qui sont les larmes les plus cuisantes de toutes celles que l'on puisse verser.

«Vous savez, dit Estelle, d'un air de condescendance qu'une belle et ravissante femme peut seule prendre, que je n'ai pas de coeur... si cela peut avoir quelque rapport avec ma mémoire.»

Je me mis à balbutier quelque chose qui indiquait assez que je prenais la liberté d'en douter... que je savais le contraire... qu'il était impossible qu'une telle beauté n'ait pas de coeur....

«Oh! j'ai un coeur qu'on peut poignarder ou percer de balles, sans doute, dit Estelle, et il va sans dire que s'il cessait de battre, je cesserais de vivre, mais vous savez ce que je veux dire: je n'ai pas la moindre douceur à cet endroit-là. Non; la sympathie, le sentiment, autant d'absurdités selon moi.»

Qu'était-ce donc qui me frappait chez elle pendant qu'elle se tenait immobile à côté de moi et qu'elle me regardait avec attention? Était-ce quelque chose qui m'avait frappé chez miss Havisham? Dans quelques uns de ses regards, dans quelques uns de ses gestes, il y avait une légère ressemblance avec miss Havisham; c'était cette ressemblance qu'on remarque souvent entre les enfants et les personnes avec lesquelles ils ont vécu longtemps dans la retraite, ressemblance de mouvements, d'expression entre des visages qui, sous d'autres rapports, sont tout à fait différents. Et pourtant je ne pouvais lui trouver aucune similitude de traits avec miss Havisham. Je regardai de nouveau, et bien qu'elle me regardât encore, la ressemblance avait disparu.

Qu'était-ce donc?...

«Je parle sérieusement, dit Estelle, sans froncer les sourcils (car son front était uni) autant que son visage s'assombrissait. Si nous étions destinés à vivre longtemps ensemble, vous feriez bien de vous pénétrer de cette idée, une fois pour toutes. Non, fit-elle en m'arrêtant d'un geste impérieux, comme j'entrouvrais les lèvres, je n'ai accordé ma tendresse à personne, et je n'ai même jamais su ce que c'était.»

Un moment après, nous étions dans la brasserie abandonnée, elle m'indiquait du doigt la galerie élevée d'où je l'avais vue sortir le premier jour, et me dit qu'elle se souvenait d'y être montée, et de m'avoir vu tout effarouché. En suivant des yeux sa blanche main, cette même ressemblance vague, que je ne pouvais définir, me traversa de nouveau l'esprit. Mon tressaillement involontaire lui fit poser sa main sur mon bras, et immédiatement le fantôme s'évanouit encore et disparut.

Qu'était-ce donc?...

«Qu'avez-vous? demanda Estelle. Êtes-vous effrayé?

--Je le serais, si je croyais ce que vous venez de dire, répondis-je pour finir.

--Alors vous ne le croyez pas? N'importe, je vous l'ai dit, miss Havisham va bientôt vous le rappeler. Faisons encore un tour de jardin, puis vous rentrerez. Allons! il ne faut pas pleurer sur ma cruauté: aujourd'hui, vous serez mon page; donnez-moi votre épaule.»