Les grandes espérances

Chapter 2

Chapter 24,036 wordsPublic domain

C'était la veille de Noël, et j'étais chargé de remuer, avec une tige en cuivre, la pâte du pudding pour le lendemain, et cela de sept à huit heures, au coucou hollandais. J'essayai de m'acquitter de ce devoir sans me séparer de ma tartine, et cela me fit penser une fois de plus à l'homme chargé de fers, et j'éprouvai alors une certaine tendance à sortir la malheureuse tartine de mon pantalon, mais la chose était bien difficile. Heureusement, je parvins à me glisser jusqu'à ma petite chambre, où je déposai cette partie de ma conscience.

Écoute! dis-je, quand j'eus fini avec le pudding, et que je revins prendre encore un peu de chaleur au coin de la cheminée avant qu'on ne m'envoyât coucher. Pourquoi tire-t-on ces grands coups de canon, Joe?

--Ah! dit Joe, encore un forçat d'évadé!

--Qu'est-ce que cela veut dire, Joe?»

Mrs Joe, qui se chargeait toujours de donner des explications, répondit avec aigreur:

«Échappé! échappé!...» administrant ainsi la définition comme elle administrait l'eau de goudron.

Tandis que Mrs Joe avait la tête penchée sur son ouvrage d'aiguille, je tâchai par des mouvements muets de mes lèvres de faire entendre à Joe cette question:

«Qu'est-ce qu'un forçat?»

Joe me fit une réponse grandement élaborée, à en juger les contorsions de sa bouche, mais dont je ne pus former que le seul mot: «Pip!...»

«Un forçat s'est évadé hier soir après le coup de canon du coucher du soleil, reprit Joe à haute voix, et on a tiré le canon pour en avertir; et maintenant on tire sans doute encore pour un autre.

--Qu'est-ce qui tire? demandai-je.

--Qu'est-ce que c'est qu'un garçon comme ça? fit ma soeur en fronçant le sourcil par-dessus son ouvrage. Quel questionneur éternel tu fais.... Ne fais pas de questions, et on ne te dira pas de mensonges.»

Je pensais que ce n'était pas très poli pour elle-même de me laisser entendre qu'elle me dirait des mensonges, si je lui faisais des questions. Mais elle n'était jamais polie avec moi, excepté quand il y avait du monde.

À ce moment, Joe vint augmenter ma curiosité au plus haut degré, en prenant beaucoup de peine pour ouvrir la bouche toute grande, et lui faire prendre la forme d'un mot qui, au mouvement de ses lèvres, me parut être:

«Boudé...»

Je regardai naturellement Mrs Joe et dis:

«Elle?»

Mais Joe ne parut rien entendre du tout, et il répéta le mouvement avec plus d'énergie encore; je ne compris pas davantage.

Mistress Joe, dis-je comme dernière ressource, je voudrais bien savoir... si cela ne te fait rien... où l'on tire le canon?

--Que Dieu bénisse cet enfant! s'écria ma soeur d'un ton qui faisait croire qu'elle pensait tout le contraire de ce qu'elle disait. Aux pontons!

--Oh! dis-je en levant les yeux sur Joe, aux pontons!»

Joe me lança un regard de reproche qui disait:

«Je te l'avais bien dit[1].

[Note 1: En anglais: «_Sulks_»--bouder--ayant la même terminaison que «_hulks_»--pontons--la méprise de Pip est tout expliquée.]

--Et s'il te plaît, qu'est-ce que les pontons? repris-je.

--Voyez-vous, s'écria ma soeur en dirigeant sur moi son aiguille et en secouant la tête de mon côté, répondez-lui une fois, et il vous fera de suite une douzaine de questions. Les pontons sont des vaisseaux qui servent de prison, et qu'on trouve en traversant tout droit les marais.

--Je me demande qui on peut mettre dans ces prisons, et pourquoi on y met quelqu'un?» dis-je d'une manière générale et avec un désespoir calme.

C'en était trop pour Mrs Joe, qui se leva immédiatement.

«Je vais te le dire, méchant vaurien, fit-elle. Je ne t'ai pas élevé pour que tu fasses mourir personne à petit feu; je serais à blâmer et non à louer si je l'avais fait. On met sur les pontons ceux qui ont tué, volé, fait des faux et toutes sortes de mauvaises actions, et ces gens-là ont tous commencé comme toi par faire des questions. Maintenant, va te coucher, et dépêchons!»

On ne me donnait jamais de chandelle pour m'aller coucher, et en gagnant cette fois ma chambre dans l'obscurité, ma tête tintait, car Mrs Joe avait tambouriné avec son dé sur mon crâne, en disant ces derniers mots et je sentais avec épouvante que les pontons étaient faits pour moi; j'étais sur le chemin, c'était évident! J'avais commencé à faire des questions, et j'étais sur le point de voler Mrs Joe.

Depuis cette époque, bien reculée maintenant, j'ai souvent pensé combien peu de gens savent à quel point on peut compter sur la discrétion des enfants frappés de terreur. Cependant, rien n'est plus déraisonnable que la terreur. J'éprouvais une terreur mortelle en pensant au jeune homme qui en voulait absolument à mon coeur et à mes entrailles. J'éprouvais une terreur mortelle au souvenir de mon interlocuteur à la jambe ferrée. J'éprouvais une terreur mortelle de moi-même, depuis qu'on m'avait arraché ce terrible serment; je n'avais aucun espoir d'être délivré de cette terreur par ma toute-puissante soeur, qui me rebutait à chaque tentative que je faisais; et je suis effrayé rien qu'en pensant à ce qu'un ordre quelconque aurait pu m'amener à faire sous l'influence de cette terreur.

Si je dormis un peu cette nuit-là, ce fut pour me sentir entraîné vers les pontons par le courant de la rivière. En passant près de la potence, je vis un fantôme de pirate, qui me criait dans un porte-voix que je ferais mieux d'aborder et d'être pendu tout de suite que d'attendre. J'aurais eu peur de dormir, quand même j'en aurais eu l'envie, car je savais que c'était à la première aube que je devais piller le garde-manger. Il ne fallait pas songer à agir la nuit, car je n'avais aucun moyen de me procurer de la lumière, si ce n'est en battant le briquet, ou une pierre à fusil avec un morceau de fer, ce qui aurait produit un bruit semblable à celui du pirate agitant ses chaînes.

Dès que le grand rideau noir qui recouvrait ma petite fenêtre eût pris une légère teinte grise, je descendis. Chacun de mes pas, sur le plancher, produisait un craquement qui me semblait crier: «Au voleur!... Réveillez-vous, mistress Joe!... Réveillez-vous!...» Arrivé au garde-manger qui, vu la saison, était plus abondamment garni que de coutume, j'eus un moment de frayeur indescriptible à la vue d'un lièvre pendu par les pattes. Il me sembla même qu'il fixait sur moi un oeil beaucoup trop vif pour sa situation. Je n'avais pas le temps de rien vérifier, ni de choisir; en un mot, je n'avais le temps de rien faire. Je pris du pain, du fromage, une assiette de hachis, que je nouai dans mon mouchoir avec la fameuse tartine de la veille, un peu d'eau-de-vie dans une bouteille de grès, que je transvasai dans une bouteille de verre que j'avais secrètement emportée dans ma chambre pour composer ce liquide enivrant appelé «jus de réglisse», remplissant la bouteille de grès avec de l'eau que je trouvai dans une cruche dans le buffet de la cuisine, un os, auquel il ne restait que fort peu de viande, et un magnifique pâté de porc. J'allais partir sans ce splendide morceau, quand j'eus l'idée de monter sur une planche pour voir ce que pouvait contenir ce plat de terre si soigneusement relégué dans le coin le plus obscur de l'armoire et que je découvris le pâté, je m'en emparai avec l'espoir qu'il n'était pas destiné à être mangé de sitôt, et qu'on ne s'apercevrait pas de sa disparition, de quelque temps au moins.

Une porte de la cuisine donnait accès dans la forge; je tirai le verrou, j'ouvris cette porte, et je pris une lime parmi les outils de Joe. Puis, je remis toutes les fermetures dans l'état où je les avais trouvées; j'ouvris la porte par laquelle j'étais rentré le soir précédent; je m'élançai dans la rue, et pris ma course vers les marais brumeux.

CHAPITRE III.

C'était une matinée de gelée blanche très humide. J'avais trouvé l'extérieur de la petite fenêtre de ma chambre tout mouillé, comme si quelque lutin y avait pleuré toute la nuit, et qu'il lui eût servi de mouchoir de poche. Je retrouvai cette même humidité sur les haies stériles et sur l'herbe desséchée, suspendue comme de grossières toiles d'araignée, de rameau en rameau, de brin en brin; les grilles, les murs étaient dans le même état, et le brouillard était si épais, que je ne vis qu'en y touchant le poteau au bras de bois qui indique la route de notre village, indication qui ne servait à rien car on ne passait jamais par là. Je levai les yeux avec terreur sur le poteau, ma conscience oppressée en faisant un fantôme, me montrant la rue des Pontons.

Le brouillard devenait encore plus épais, à mesure que j'approchais des marais, de sorte qu'au lieu d'aller vers les objets, il me semblait que c'étaient les objets qui venaient vers moi. Cette sensation était extrêmement désagréable pour un esprit coupable. Les grilles et les fossés s'élançaient à ma poursuite, à travers le brouillard, et criaient très distinctement: «Arrêtez-le! Arrêtez-le!... Il emporte un pâté qui n'est pas à lui!...» Les bestiaux y mettaient une ardeur égale et écarquillaient leurs gros yeux en me lançant par leurs naseaux un effroyable: «Holà! petit voleur!... Au voleur! Au voleur!...» Un boeuf noir, à cravate blanche, auquel ma conscience troublée trouvait un certain air clérical, fixait si obstinément sur moi son oeil accusateur, que je ne pus m'empêcher de lui dire en passant:

«Je n'ai pas pu faire autrement, monsieur! Ce n'est pas pour moi que je l'ai pris!»

Sur ce, il baissa sa grosse tête, souffla par ses naseaux un nuage de vapeur, et disparut après avoir lancé une ruade majestueuse avec ses pieds de derrière et fait le moulinet avec sa queue.

Je m'avançais toujours vers la rivière. J'avais beau courir, je ne pouvais réchauffer mes pieds, auxquels l'humidité froide semblait rivée comme la chaîne de fer était rivée à la jambe de l'homme que j'allais retrouver. Je connaissais parfaitement bien le chemin de la Batterie, car j'y étais allé une fois, un dimanche, avec Joe, et je me souvenais, qu'assis sur un vieux canon, il m'avait dit que, lorsque je serais son apprenti et directement sous sa dépendance, nous viendrions là passer de bons quarts d'heure. Quoi qu'il en soit, le brouillard m'avait fait prendre un peu trop à droite; en conséquence, je dus rebrousser chemin le long de la rivière, sur le bord de laquelle il y avait de grosses pierres au milieu de la vase et des pieux, pour contenir la marée. En me hâtant de retrouver mon chemin, je venais de traverser un fossé que je savais n'être pas éloigné de la Batterie, quand j'aperçus l'homme assis devant moi. Il me tournait le dos, et avait les bras croisés et la tête penchée en avant, sous le poids du sommeil.

Je pensais qu'il serait content de me voir arriver aussi inopinément avec son déjeuner. Je m'approchai donc de lui et le touchai doucement à l'épaule. Il bondit sur ses pieds, mais ce n'était pas le même homme, c'en était un autre!

Et pourtant cet homme était, comme l'autre, habillé tout en gris; comme l'autre, il avait un fer à la jambe; comme l'autre, il boitait, il avait froid, il était enroué; enfin c'était exactement le même homme, si ce n'est qu'il n'avait pas le même visage et qu'il portait un chapeau bas de forme et à larges bords. Je vis tout cela en un moment, car je n'eus qu'un moment pour voir tout cela; il me lança un gros juron à la tête, puis il voulut me donner un coup de poing; mais si indécis et si faible qu'il me manqua et faillit lui-même rouler à terre car ce mouvement le fit chanceler; alors, il s'enfonça dans le brouillard, en trébuchant deux fois et je le perdis de vue.

«C'est le jeune homme!» pensai-je en portant la main sur mon coeur.

Et je crois que j'aurais aussi ressenti une douleur au foie, si j'avais su où il était placé.

J'arrivai bientôt à la Batterie. J'y trouvai mon homme, le véritable, s'étreignant toujours et se promenant çà et là en boitant, comme s'il n'eût pas cessé un instant, toute la nuit, de s'étreindre et de se promener en m'attendant. À coup sûr, il avait terriblement froid, et je m'attendais presque à le voir tombé inanimé et mourir de froid à mes pieds. Ses yeux annonçaient aussi une faim si épouvantable que, quand je lui tendis la lime, je crois qu'il eût essayé de la manger, s'il n'eût aperçu mon paquet. Cette fois, il ne me mit pas la tête en bas, et me laissa tranquillement sur mes jambes, pendant que j'ouvrais le paquet et que je vidais mes poches.

«Qu'y a-t-il dans cette bouteille? dit-il.

--De l'eau-de-vie,» répondis-je.

Il avait déjà englouti une grande partie du hachis de la manière la plus singulière, plutôt comme un homme qui a une hâte extrême de mettre quelque chose en sûreté, que comme un homme qui mange; mais il s'arrêta un moment pour boire un peu de liqueur. Pendant tout ce temps, il tremblait avec une telle violence, qu'il avait toute la peine du monde à ne pas briser entre ses dents le goulot de la bouteille.

«Je crois que vous avez la fièvre, dis-je.

--Tu pourrais bien avoir raison, mon garçon, répondit-il.

--Il ne fait pas bon ici, repris-je, vous avez dormi dans les marais, ils donnent la fièvre et des rhumatismes.

--Je vais toujours manger mon déjeuner, dit-il, avant qu'on ne me mette à mort. J'en ferais autant, quand même je serais certain d'être repris et ramené là-bas, aux pontons, après avoir mangé; et je te parie que j'avalerai jusqu'au dernier morceau.»

Il mangeait du hachis, du pain, du fromage et du pâté, tout à la fois: jetant dans le brouillard qui nous entourait des yeux inquiets, et souvent arrêtant, oui, arrêtant jusqu'au jeu des mâchoires pour écouter. Le moindre bruit, réel ou imaginaire, le murmure de l'eau, ou la respiration d'un animal le faisait soudain tressaillir, et il me disait tout à coup:

«Tu ne me trahis pas, petit diable?... Tu n'as amené personne avec toi?

--Non, monsieur!... non!

--Tu n'as dit à personne de te suivre?

--Non!

--Bien! disait-il, je te crois. Tu serais un fier limier, en vérité, si à ton âge tu aidais déjà à faire prendre une pauvre vermine comme moi, près de la mort, et traquée de tous côtés, comme je le suis.»

Il se fit dans sa gorge un bruit assez semblable à celui d'une pendule qui va sonner, puis il passa sa manche de toile grossière sur ses yeux.

Touché de sa désolation, et voyant qu'il revenait toujours au pâté de préférence, je m'enhardis assez pour lui dire:

«Je suis bien aise que vous le trouviez bon.

--Est-ce toi qui as parlé?

--Je dis que je suis bien aise que vous le trouviez bon....

--Merci, mon garçon, je le trouve excellent.»

Je m'étais souvent amusé à regarder manger un gros chien que nous avions à la maison, et je remarquai qu'il y avait une similitude frappante dans la manière de manger de ce chien et celle de cet homme. Il donnait des coups de dent secs comme le chien; il avalait, ou plutôt il happait d'énormes bouchées, trop tôt et trop vite, et regardait de côté et d'autres en mangeant, comme s'il eût craint que, de toutes les directions, on ne vînt lui enlever son pâté. Il était cependant trop préoccupé pour en bien apprécier le mérite, et je pensais que si quelqu'un avait voulu partager son dîner, il se fût jeté sur ce quelqu'un pour lui donner un coup de dent, tout comme aurait pu le faire le chien, en pareille circonstance.

«Je crains bien que vous ne lui laissiez rien, dis-je timidement, après un silence pendant lequel j'avais hésité à faire cette observation: il n'en reste plus à l'endroit où j'ai pris celui-ci.

--Lui en laisser?... À qui?... dit mon ami, en s'arrêtant sur un morceau de croûte.

--Au jeune homme. À celui dont vous m'avez parlé. À celui qui se cache avec vous.

--Ah! ah! reprit-il avec quelque chose comme un éclat de rire; lui!... oui!... oui!... Il n'a pas besoin de vivres.

--Il semblait pourtant en avoir besoin,» dis-je.

L'homme cessa de manger et me regarda d'un air surpris.

«Il t'a semblé?... Quand?...

--Tout à l'heure.

--Où cela?

--Là-bas!... dis-je, en indiquant du doigt; là-bas, où je l'ai trouvé endormi; je l'avais pris pour vous.»

Il me prit au collet et me regarda d'une manière telle, que je commençai à croire qu'il était revenu à sa première idée de me couper la gorge.

«Il était habillé tout comme vous, seulement, il avait un chapeau, dis-je en tremblant, et... et... (j'étais très embarrassé pour lui dire ceci), et... il avait les mêmes raisons que vous pour m'emprunter une lime. N'avez-vous pas entendu le canon hier soir?

--Alors on a tiré! se dit-il à lui-même.

--Je m'étonne que vous ne le sachiez pas, repris-je, car nous l'avons entendu de notre maison, qui est plus éloignée que cet endroit; et, de plus, nous étions enfermés.

--C'est que, dit-il, quand un homme est dans ma position, avec la tête vide et l'estomac creux, à moitié mort de froid et de faim, il n'entend pendant toute la nuit que le bruit du canon et des voix qui l'appellent.... Écoute! Il voit des soldats avec leurs habits rouges, éclairés par les torches, qui s'avancent et vont l'entourer; il entend appeler son numéro, il entend résonner les mousquets, il entend le commandement: en joue!... Il entend tout cela, et il n'y a rien. Oui... je les ai vus me poursuivre une partie de la nuit, s'avancer en ordre, ces damnés, en piétinant, piétinant... j'en ai vu cent... et comme ils tiraient!... Oui, j'ai vu le brouillard se dissiper au canon, et, comme par enchantement, faire place au jour!... Mais cet homme; il avait dit tout le reste comme s'il eût oublié ma réponse; as-tu remarqué quelque chose de particulier en lui?

--Il avait la face meurtrie, dis-je, en me souvenant que j'avais remarqué cette particularité.

--Ici, n'est-ce pas? s'écria l'homme, en frappant sa joue gauche, sans miséricorde, avec le plat de la main.

--Oui... là!

--Où est-il?»

En disant ces mots, il déposa dans la poche de sa jaquette grise le peu de nourriture qui restait.

«Montre-moi le chemin qu'il a pris, je le tuerai comme un chien! Maudit fer, qui m'empêche de marcher! Passe-moi la lime, mon garçon.»

Je lui indiquai la direction que l'autre avait prise, à travers le brouillard. Il regarda un instant, puis il s'assit sur le bord de l'herbe mouillée et commença à limer le fer de sa jambe, comme un fou, sans s'inquiéter de moi, ni de sa jambe, qui avait une ancienne blessure qui saignait et qu'il traitait aussi brutalement que si elle eût été aussi dépourvue de sensibilité qu'une lime. Je recommençais à avoir peur de lui, maintenant que je le voyais s'animer de cette façon; de plus j'étais effrayé de rester aussi longtemps dehors de la maison. Je lui dis donc qu'il me fallait partir; mais il n'y fit pas attention, et je pensai que ce que j'avais de mieux à faire était de m'éloigner. La dernière fois que je le vis, il avait toujours la tête penchée sur son genou, il limait toujours ses fers et murmurait de temps à autre quelque imprécation d'impatience contre ses fers ou contre sa jambe. La dernière fois que je l'entendis, je m'arrêtai dans le brouillard pour écouter et j'entendis le bruit de la lime qui allait toujours.

CHAPITRE IV.

Je m'attendais, en rentrant, à trouver dans la cuisine un constable qui allait m'arrêter; mais, non-seulement il n'y avait là aucun constable, mais on n'avait encore rien découvert du vol que j'avais commis. Mrs Joe était tout occupée des préparatifs pour la solennité du jour, et Joe avait été posté sur le pas de la porte de la cuisine pour éviter de recevoir la poussière, chose que malheureusement sa destinée l'obligeait à recevoir tôt ou tard, toutes les fois qu'il prenait fantaisie à ma soeur de balayer les planchers de la maison.

«Où diable as-tu été?»

Tel fut le salut de Noël de Mrs Joe, quand moi et ma conscience nous nous présentâmes devant elle.

Je lui dis que j'étais sorti pour entendre chanter les noëls.

«Ah! bien, observa Mrs Joe, tu aurais pu faire plus mal.»

Je pensais qu'il n'y avait aucun doute à cela.

«Si je n'étais pas la femme d'un forgeron, et ce qui revient au même, une esclave qui ne quitte jamais son tablier, j'aurais été aussi entendre les noëls, dit Mrs Joe, je ne déteste pas les noëls, et c'est sans doute pour cette raison que je n'en entends jamais.

Joe, qui s'était aventuré dans la cuisine après moi, pensant que la poussière était tombée, se frottait le nez avec un petit air de conciliation pendant que sa femme avait les yeux sur lui; dès qu'elle les eut détournés, il mit en croix ses deux index, ce qui signifiait que Mrs Joe était en colère[2]. Cet état était devenu tellement habituel, que Joe et moi nous passions des semaines entières à nous croiser les doigts, comme les anciens croisés croisaient leurs jambes sur leurs tombes.

[Note 2: Jeu de mot impossible à rendre exactement «_Cross_» --signifie: «_croix»_ et aussi «_contrariant, hostile, furieux, de mauvaise humeur_.» En mettant ses doigts en croix, Joe indiquait à Pip l'humeur de Mrs Joe.]

Nous devions avoir un dîner splendide, consistant en un gigot de porc mariné aux choux et une paire de volailles rôties et farcies. On avait fait la veille au matin un magnifique mince-pie, (ce qui expliquait qu'on n'eût pas encore découvert la disparition du hachis), et le pudding était en train de bouillir. Ces énormes préparatifs nous forcèrent, avec assez peu de cérémonie, à nous passer de déjeuner.

«Je ne vais pas m'amuser à tout salir, après avoir tout nettoyé, tout lavé comme je l'ai fait, dit Mrs Joe, je vous le promets!»

On nous servit donc nos tartines dehors, comme si, au lieu d'être deux à la maison, un homme et un enfant, nous eussions été deux mille hommes en marche forcée; et nous puisâmes notre part de lait et d'eau à même un pot sur la table de la cuisine, en ayant l'air de nous excuser humblement de la grande peine que nous lui donnions. Cependant Mrs Joe avait fait voir le jour à des rideaux tout blancs et accroché un volant à fleurs tout neuf au manteau de la cheminée, pour remplacer l'ancien; elle avait même découvert tous les ornements du petit parloir donnant sur l'allée, qui n'étaient jamais découverts dans un autre temps, et restaient tous les autres jours de l'année enveloppés dans une froide et brumeuse gaze d'argent, qui s'étendait même sur les quatre petits caniches en faïence blanche qui ornaient le manteau de la cheminée, avec leurs nez noirs et leurs paniers de fleurs à la gueule, en face les uns des autres et se faisant pendant. Mrs Joe était une femme d'une extrême propreté, mais elle s'arrangeait pour rendre sa propreté moins confortable et moins acceptable que la saleté même. La propreté est comme la religion, bien des gens la rendent insupportable en l'exagérant.

Ma soeur avait tant à faire qu'elle n'allait jamais à l'église que par procuration, c'est à dire quand Joe et moi nous y allions. Dans ses habits de travail, Joe avait l'air d'un brave et digne forgeron; dans ses habits de fête, il avait plutôt l'air d'un épouvantail dans de bonnes conditions que de toute autre chose. Rien de ce qu'il portait ne lui allait, ni ne semblait lui appartenir. Toutes les pièces de son habillement étaient trop grandes pour lui, et lorsqu'à l'occasion de la présente fête il sortit de sa chambre, au son joyeux du carillon, il représentait la Misère revêtue des habits prétentieux du dimanche. Quant à moi, je crois que ma soeur avait eu quelque vague idée que j'étais un jeune pécheur, dont un policeman-accoucheur s'était emparé, et qu'il lui avait remis pour être traité selon la majesté outragée de la loi. Je fus donc toujours traité comme si j'eusse insisté pour venir au monde, malgré les règles de la raison, de la religion et de la morale, et malgré les remontrances de mes meilleurs amis. Toutes les fois que j'allais chez le tailleur pour prendre mesure de nouveaux habits, ce dernier avait ordre de me les faire comme ceux des maisons de correction et de ne me laisser sous aucun prétexte, le libre usage de mes membres.