Les grandes espérances

Chapter 18

Chapter 183,647 wordsPublic domain

--Attendez un peu, j'y arrive. Non, elle n'était pas fille unique. Elle avait un frère consanguin. Son père s'était remarié secrètement... avec sa cuisinière, je pense.

--Je croyais qu'il était fier? dis-je.

--Mon bon Haendel, certes, oui, il l'était. Il épousa sa seconde femme secrètement, parce qu'il était fier, et peu de temps après elle mourut. Quand elle fut morte, il avoua à sa fille, à ce que je crois, ce qu'il avait fait; alors le fils devint membre de la famille et demeura dans la maison que vous avez vue. En grandissant, ce fils devint turbulent, extravagant, désobéissant; en un mot, un mauvais garnement. Enfin, son père le déshérita; mais il se radoucit à son lit de mort, et le laissa dans une bonne position, moins bonne cependant que celle de miss Havisham.... Prenez un verre de vin, et excusez-moi de vous dire que la société n'exige pas que nous vidions si stoïquement et si consciencieusement notre verre, et que nous tournions son fond sens dessus dessous, en appuyant ses bords sur notre nez.»

Dans l'extrême attention que j'apportais à son récit, je m'étais laissé aller à commettre cette inconvenance. Je le remerciai en m'excusant:

«Pas du tout,» me dit-il.

Et il continua.

«Miss Havisham était donc une héritière, et, comme vous pouvez le supposer, elle était fort recherchée comme un bon parti. Son frère consanguin avait de nouveau une fortune suffisante; mais ses dettes d'un côté, de nouvelles folies de l'autre, l'eurent bientôt dissipée une seconde fois. Il y avait une plus grande différence de manière d'être, entre lui et elle, qu'il n'y en avait entre lui et son père, et on suppose qu'il nourrissait contre elle une haine mortelle, parce qu'elle avait cherché à augmenter la colère du père. J'arrive maintenant à la partie cruelle de l'histoire, m'arrêtant seulement, mon cher Haendel, pour vous faire remarquer qu'une serviette ne peut entrer dans un verre.»

Il me serait tout à fait impossible de dire pourquoi j'essayais de faire entrer la mienne dans mon verre: tout ce que je sais, c'est que je me surpris faisant, avec une persévérance digne d'une meilleure cause, des efforts inouïs pour la comprimer dans ces étroites limites. Je le remerciai de nouveau en m'excusant, et de nouveau avec la même bonne humeur, il me dit:

«Pas du tout, je vous assure.»

Et il reprit:

«Alors apparut dans le monde, c'est-à-dire aux courses, dans les bals publics, ou n'importe où il vous plaira un certain monsieur qui fit la cour à miss Havisham. Je ne l'ai jamais vu, car il y a vingt-cinq ans que ce que je vous raconte est arrivé, bien avant que vous et moi ne fussions au monde, Haendel; mais j'ai entendu mon père dire que c'était un homme élégant, et justement l'homme qu'il fallait pour plaire à miss Havisham. Mais ce que mon père affirmait le plus fortement, c'est que sans prévention et sans ignorance, on ne pouvait le prendre pour un véritable gentleman; mon père avait pour principe qu'un homme qui n'est pas vraiment gentleman par le coeur, n'a jamais été, depuis que le monde existe, un vrai gentleman par les manières. Il disait aussi qu'aucun vernis ne peut cacher le grain du bois, et que plus on met de vernis dessus, plus le grain devient apparent. Très bien! Cet homme serra de près miss Havisham, et fit semblant de lui être très dévoué. Je crois que jusqu'à ce moment, elle n'avait pas montré beaucoup de sensibilité, mais tout ce qu'elle en possédait se montra certainement alors. Elle l'aima passionnément. Il n'y a pas de doute qu'elle l'idolâtrât. Il exerçait une si forte influence sur son affection par sa conduite rusée, qu'il en obtint de fortes sommes d'argent et l'amena à racheter à son frère sa part de la brasserie, que son père lui avait laissé par faiblesse, à un prix énorme, et en lui faisant prendre l'engagement, que lorsqu'il serait son mari, il gérerait de tout. Votre tuteur ne faisait pas partie, à cette époque, des conseils de miss Havisham, et elle était trop hautaine et trop éprise pour se laisser conseiller par quelqu'un. Ses parents étaient pauvres et intrigants, à l'exception de mon père. Il était assez pauvre, mais il n'était ni avide, ni jaloux, et c'était le seul qui fût indépendant parmi eux. Il l'avertit qu'elle faisait trop pour cet homme, et qu'elle se mettait trop complètement à sa merci. Elle saisit la première occasion qui se présenta d'ordonner à mon père de sortir de sa présence et de sa maison, et mon père ne l'a jamais revue depuis.»

À ce moment du récit de mon convive je me rappelai que miss Havisham avait dit: «Mathieu viendra me voir à la fin, quand je serai étendue morte sur cette table,» et je demandai à Herbert si son père était réellement si fâché contre elle.

«Ce n'est pas cela, dit-il, mais elle l'a accusé, en présence de son prétendu, d'être désappointé d'avoir perdu tout espoir de faire ses affaires en la flattant; et s'il y allait maintenant, cela paraîtrait vrai, à lui comme à elle. Revenons à ce prétendu pour en finir avec lui. Le jour du mariage fut fixé, les habits de noce achetés, le voyage qui devait suivre la noce projeté, les gens de la noce invités, le jour arriva, mais non pas le fiancé: il lui écrivit une lettre....

--Qu'elle reçut, m'écriai-je, au moment où elle s'habillait pour la cérémonie... à neuf heures moins vingt minutes....

--À cette heure et à ces minutes, dit Herbert en faisant un signe de tête affirmatif, heures et minutes auxquelles elle arrêta ensuite toutes les pendules. Ce qui, au fond de tout cela, fit manquer le mariage, je ne vous le dirai pas parce que je ne le sais pas.... Quand elle se releva d'une forte maladie qu'elle fit, elle laissa tomber toute la maison dans l'état de délabrement où vous l'avez vue et elle n'a jamais regardé depuis la lumière du soleil.

--Est-ce là toute l'histoire? demandai-je après quelque réflexion.

--C'est tout ce que j'en sais, et encore je n'en sais autant que parce que j'ai rassemblé moi-même tous ces détails, car mon père évite toujours d'en parler, et même lorsque miss Havisham m'invita à aller chez elle, il ne me dit que ce qui était absolument nécessaire pour moi de savoir. Mais il y a une chose que j'ai oubliée: on a supposé que l'homme dans lequel elle avait si mal placé sa confiance a agi, dans toute cette affaire, de connivence avec son frère; que c'était une intrigue ourdie entre eux et dont ils devaient se partager les bénéfices.

--Je suis surpris alors qu'il ne l'ait pas épousée pour s'emparer de toute la fortune, dis-je.

--Peut-être était-il déjà marié, et cette cruelle mystification peut avoir fait partie du plan de son frère, dit Herbert; mais faites attention que je n'en suis pas sûr du tout.

--Que sont devenus ces deux hommes? demandai-je après avoir réfléchi un instant.

--Ils sont tombés dans une dégradation et une honte plus profonde encore si c'est possible; puis la ruine est venue.

--Vivent-ils encore?

--Je ne sais pas.

--Vous disiez tout à l'heure qu'Estelle n'était pas parente de miss Havisham, mais seulement adoptée par elle. Quand a-t-elle été adoptée?

Herbert leva les épaules.

«Il y a toujours eu une Estelle depuis que j'ai entendu parler de miss Havisham. Je ne sais rien de plus. Et maintenant, Haendel, dit-il en laissant là l'histoire, il y a entre nous une parfaite entente: vous savez tout ce que je sais sur miss Havisham.

--Et vous aussi, repartis-je, vous savez tout ce que je sais.

--Je le crois. Ainsi donc il ne peut y avoir entre vous et moi ni rivalité ni brouille, et quant à la condition attachée à votre fortune que vous ne devez pas chercher à savoir à qui vous la devez, vous pouvez compter que cette corde ne sera ni touchée ni même effleurée par moi, ni par aucun des miens.»

En vérité, il dit cela avec une telle délicatesse, que je sentis qu'il n'y aurait plus à revenir sur ce sujet, bien que je dusse rester sous le toit de son père pendant des années. Et pourtant il y avait dans ses paroles tant d'intention, que je sentis qu'il comprenait aussi parfaitement que je le comprenais moi-même, que miss Havisham était ma bienfaitrice.

Je n'avais pas songé tout d'abord qu'il avait amené la conversation sur ce sujet pour en finir une fois pour toutes et rendre notre position nette; mais après cet entretien nous fûmes si à l'aise et de si bonne humeur, que je m'aperçus alors que telle avait été son intention. Nous étions très gais et très accorts, et je lui demandai, tout en causant, ce qu'il faisait. Il me répondit:

«Je suis capitaliste assureur de navires.»

Je suppose qu'il vit mon regard errer autour de la chambre à la recherche de quelque chose qui rappelât la navigation ou le capital, car il ajouta:

«Dans la Cité.»

J'avais une haute idée de la richesse et de l'importance des assureurs maritimes de la Cité, et je commençai à penser avec terreur que j'avais renversé autrefois ce jeune assureur sur le dos, que j'avais noirci son oeil entreprenant et fait une entaille à sa tête commerciale. Mais alors, à mon grand soulagement, l'étrange impression qu'Herbert Pocket ne réussirait jamais, et ne serait jamais riche, me revint à l'esprit. Il continua:

«Je ne me contenterai pas à l'avenir d'employer uniquement mes capitaux dans les assurances maritimes; j'achèterai quelques bonnes actions dans les assurances sur la vie, et je me lancerai dans quelque conseil de direction; je ferai aussi quelques petites choses dans les mines, mais rien de tout cela ne m'empêchera de charger quelques milliers de tonnes pour mon propre compte. Je crois que je ferai le commerce, dit-il en se renversant sur sa chaise, avec les Indes Orientales, j'y ferai les soies, les châles, les épices, les teintures, les drogues et les bois précieux. C'est un commerce intéressant.

--Et les profits sont grands? dis-je.

--Énormes!» dit-il.

L'irrésolution me revint, et je commençai à croire qu'il avait encore de plus grandes espérances que les miennes.

«Je crois aussi que je ferai le commerce, dit-il en mettant ses pouces dans les poches de son gilet, avec les Indes Occidentales, pour le sucre, le tabac et le rhum, et aussi avec Ceylan, spécialement pour les dents d'éléphants.

--Il vous faudra un grand nombre de vaisseaux, dis-je.

--Une vraie flotte,» dit-il.

Complètement ébloui par les magnificences de ce programme, je lui demandai dans quelle direction naviguaient le plus grand nombre des vaisseaux qu'il avait assurés.

«Je n'ai pas encore fait une seule assurance, répondit-il, je cherche à me caser.»

Cette occupation semblait en quelque manière plus en rapport avec l'Hôtel Barnard, aussi je dis d'un ton de conviction:

«Ah!... ah!...

--Oui, je suis dans un bureau d'affaires, et je cherche à me retourner.

--Ce bureau est-il avantageux? demandai-je.

--À qui?... Voulez-vous dire au jeune homme qui y est? demanda-t-il pour réponse.

--Non, à vous?

--Mais, non, pas à moi...»

Il dit cela de l'air de quelqu'un qui compte avec soin avant d'arrêter une balance.

«Cela ne m'est pas directement avantageux, c'est-à-dire que cela ne me rapporte rien et j'ai à... m'entretenir.»

Certainement l'affaire n'avait pas l'air avantageuse, et je secouai la tête comme pour dire qu'il serait difficile d'amasser un grand capital avec une pareille source de revenu.

«Mais c'est ainsi qu'il faut s'y prendre, dit Herbert Pocket. Vous êtes posé quelque part; c'est le grand point. Vous êtes dans un bureau d'affaires, vous n'avez plus qu'à regarder tout autour de vous ce qui vous conviendra le mieux.»

Je fus frappé d'une chose singulière: c'est que pour chercher des affaires il fallût être dans un bureau; mais je gardai le silence, m'en rapportant complètement à son expérience.

«Alors, continua Herbert, le vrai moment arrive où vous trouvez une occasion; vous la saisissez au passage, vous fondez dessus, vous faites votre capital et vous êtes établi. Quand une fois votre capital est fait, vous n'avez plus rien à faire qu'à l'employer.»

Sa manière de se conduire ressemblait beaucoup à celle qu'il avait tenue dans le jardin le jour de notre rencontre. C'était bien toujours la même chose. Il supportait sa pauvreté comme il avait supporté sa défaite, et il me semblait qu'il prenait maintenant toutes les luttes et tous les coups de la fortune comme il avait pris les miens autrefois. Il était évident qu'il n'avait autour de lui que les choses les plus nécessaires, car tout ce que je remarquais sur la table et dans l'appartement finissait toujours par avoir été apporté pour moi du restaurant ou d'autre part.

Cependant, malgré qu'il s'imaginât avoir fait sa fortune, il s'en faisait si peu accroire, que je lui sus un gré infini de ne pas s'en enorgueillir.

C'était une aimable qualité à ajouter à son charmant naturel, et nous continuâmes à être au mieux. Le soir nous sortîmes pour aller faire un tour dans les rues, et nous entrâmes au théâtre à moitié prix. Le lendemain nous fûmes entendre le service à l'abbaye de Westminster. Dans l'après-midi, nous visitâmes les parcs. Je me demandais qui ferrait tous les chevaux que je rencontrais; j'aurais voulu que ce fût Joe.

Il me semblait, en supputant modérément le temps qui s'était écoulé depuis le dimanche où j'avais quitté Joe et Biddy, qu'il y avait plusieurs mois. L'espace qui nous séparait participa à cette extension, et nos marais se trouvèrent à une distance impossible à évaluer. L'idée que j'aurais pu assister ce même dimanche aux offices de notre vieille église, revêtu de mes vieux habits des jours de fêtes, me semblait une réunion d'impossibilités géographiques et sociales, solaires et lunaires. Pourtant, au milieu des rues de Londres, si encombrées de monde et si brillamment éclairées le soir, j'éprouvais une espèce de remords intime d'avoir relégué si loin la pauvre vieille cuisine du logis; et, dans le silence de la nuit, le pas de quelque maladroit imposteur de portier, rôdant çà et là dans l'Hôtel Barnard sous prétexte de surveillance, tombaient sourdement sur mon coeur.

Le lundi matin, à neuf heures moins un quart, Herbert alla à son bureau pour se faire son rapport à lui-même et prendre l'air de ce même bureau, comme on dit, à ce que je crois toujours, et je l'accompagnai. Il devait en sortir une heure ou deux après, pour me conduire à Hammersmith, et je devais l'attendre dans les environs. Il me sembla que les oeufs d'où sortaient les jeunes assureurs étaient incubés dans la poussière et la chaleur, comme les oeufs d'autruche, à en juger par les endroits où ces petits géants se rendaient le lundi matin. Le bureau où Herbert tenait ses séances ne me fit pas l'effet d'un bon Observatoire; il était à un second étage sur la cour, d'une apparence très sale, très maussade sous tous les rapports, et avait vue sur un autre second étage également sur la cour, d'où il devait être impossible d'observer bien loin autour de soi.

J'attendis jusqu'à près de midi. J'allai faire un tour à la Bourse; je vis des hommes barbus, assis sous les affiches des vaisseaux en partance, que je pris pour de grands marchands, bien que je ne puisse comprendre pourquoi aucun d'eux ne paraissait avoir sa raison. Quand Herbert vint me rejoindre, nous allâmes déjeuner dans un établissement célèbre, que je vénérai alors beaucoup, mais que je crois aujourd'hui avoir été la superstition la plus abjecte de l'Europe, et où je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il y avait beaucoup plus de sauce sur les nappes, sur les couteaux et sur les habits des garçons que dans les plats. Cette collation faite à un prix modéré, eu égard à la graisse qu'on ne nous fit pas payer, nous retournâmes à l'Hôtel Barnard, pour chercher mon petit portemanteau, et nous prîmes ensuite une voiture pour Hammersmith, où nous arrivâmes vers trois heures de l'après-midi. Nous n'avions que peu de chemin à faire pour gagner la maison de M. Pocket. Soulevant le loquet d'une porte, nous entrâmes immédiatement dans un petit jardin donnant sur la rivière, où les enfants de M. Pocket prenaient leurs ébats, et, à moins que je ne me sois abusé sur un point où mes préjugés ou mes intérêts n'étaient pas en jeu, je remarquai que les enfants de M. et Mrs Pocket ne s'élevaient pas, ou n'étaient pas élevés, mais qu'ils se roulaient.

Mrs Pocket était assise sur une chaise de jardin, sous un arbre; elle lisait, les jambes croisées sur une autre chaise de jardin; et les deux servantes de Mrs Pocket se regardaient pendant que les enfants jouaient.

«Maman, dit Herbert, c'est le jeune M. Pip.»

Sur ce, Mrs Pocket me reçut avec une apparence d'aimable dignité.

«Master Alick et miss Jane! cria une des bonnes à deux enfants, si vous courez comme cela contre ces buissons, vous tomberez dans la rivière, et vous vous noierez, et alors que dira votre papa?»

En même temps, cette bonne ramassa le mouchoir de Mrs Pocket, et dit:

«C'est au moins la sixième fois, madame, que vous le laissez tomber!»

Sur quoi Mrs Pocket se mit à rire, et dit:

«Merci, Flopson.»

Puis, s'installant sur une seule chaise, elle continua sa lecture. Son visage prit une expression sérieuse, comme si elle eût lu depuis une semaine; mais, avant qu'elle eût pu lire une demi-douzaine de lignes, elle leva les yeux sur moi, et dit:

«J'espère que votre maman se porte bien?»

Cette demande inattendue me mit dans un tel embarras, que je commençai à dire de la façon la plus absurde du monde, qu'en vérité si une telle personne avait existé, je ne doutais pas qu'elle ne se fût bien portée, qu'elle ne lui en eût été bien obligée, et qu'elle ne lui eût envoyé ses compliments, quand la bonne vint à mon aide.

«Encore!... dit-elle en ramassant le mouchoir de poche; si ça n'est pas la septième fois!... Que ferez-vous cette après-midi, madame?»

Mrs Pocket regarda son mouchoir d'un air inexprimable, comme si elle ne l'eût jamais vu; ensuite, en le reconnaissant, elle dit avec un sourire:

«Merci, Flopson.»

Puis elle m'oublia, et reprit sa lecture.

Maintenant que j'avais le temps de les compter, je vis qu'il n'y avait pas moins de six petits Pockets, de grandeurs variées, qui se roulaient de différentes manières.

J'arrivai à peine au total, quand un septième se fit entendre dans des régions élevées, en pleurant d'une façon navrante.

N'est-ce pas Baby[6]? dit Flopson d'un air surpris; dépêchez-vous, Millers, d'aller voir.»

[Note 6: _Baby_, nom générique du dernier enfant d'une famille riche ou pauvre; on appelle _baby_ le dernier-né jusqu'à quatre ou cinq ans.]

Millers, qui était la seconde bonne, gagna la maison, et peu à peu l'enfant qui pleurait se tut et resta tranquille, comme si c'eût été un jeune ventriloque auquel on eût fermé la bouche avec quelque chose. Mrs Pocket lut tout le temps, et j'étais très curieux de savoir quel livre ce pouvait être.

Je suppose que nous attendions là que M. Pocket vînt à nous; dans tous les cas, nous attendions. J'eus ainsi l'occasion d'observer un remarquable phénomène de famille. Toutes les fois que les enfants s'approchaient par hasard de Mrs Pocket en jouant, ils se donnaient des crocs-en-jambe et se roulaient sur elle, et cela avait toujours lieu à son étonnement momentané et à leurs plus pénibles lamentations. Je ne savais comment expliquer cette singulière circonstance, et je ne pouvais m'empêcher de former des conjectures sur ce sujet, jusqu'au moment où Millers descendit avec le Baby, lequel Baby fut remis entre les mains de Flopson, laquelle Flopson allait le passer à Mrs Pocket, quand elle alla donner la tête la première contre Mrs Pocket. Baby et Flopson furent heureusement rattrapés par Herbert et moi.

«Miséricorde! Flopson, dit Mrs Pocket en quittant son livre, tout le monde tombe ici.

--Miséricorde vous-même, vraiment, madame! repartit Flopson en rougissant très fort, qu'avez-vous donc là?

--Ce que j'ai là, Flopson? demanda Mrs Pocket.

--Mais c'est votre tabouret! s'écria Flopson; et si vous le tenez sous vos jupons comme cela, comment voulez-vous qu'on ne tombe pas?... Tenez, prenez le Baby, madame, et donnez-moi votre livre.»

Mrs Pocket fit ce qu'on lui conseillait et fit maladroitement danser l'enfant sur ses genoux, pendant que les autres enfants jouaient alentour. Cela ne durait que depuis fort peu de temps, quand Mrs Pocket donna sommairement des ordres pour qu'on les rentrât tous dans la maison pour leur faire faire un somme. C'est ainsi que, dans ma première visite, je fis cette seconde découverte, que l'éducation des petits Pockets consistait à tomber et à dormir alternativement. Dans ces circonstances, lorsque Flopson et Millers eurent fait rentrer les enfants dans la maison, comme un petit troupeau de moutons, et quand M. Pocket en sortit pour faire ma connaissance, je ne fus pas très surpris en trouvant que M. Pocket était un gentleman dont le visage avait l'air perplexe, et qui avait sur la tête des cheveux très gris et en désordre, comme un homme qui ne peut pas parvenir à trouver le vrai moyen d'arriver à son but.

CHAPITRE XXIII.

«Je suis bien aise de vous voir, me dit M. Pocket, et j'espère que vous n'êtes pas fâché de me voir non plus, car je ne suis pas, ajouta-t-il avec le sourire de son fils, un personnage bien effrayant.»

Il avait l'air assez jeune, malgré son désordre et ses cheveux très gris, et ses manières semblaient tout à fait naturelles. Je veux dire par là qu'elles étaient dépourvues de toute affectation. Il y avait quelque chose de comique dans son air distrait, qui eût été franchement burlesque, s'il ne s'était aperçu lui-même qu'il était bien près de l'être. Quand il eut causé un moment avec moi, il dit, en s'adressant à Mrs Pocket, avec une contraction un peu inquiète de ses sourcils, qui étaient noirs et beaux:

«Belinda, j'espère que vous avez bien reçu M. Pip?»

Elle regarda par-dessus son livre et répondit:

«Oui.»

Elle me sourit alors, mais sans savoir ce qu'elle faisait, car son esprit était ailleurs; puis elle me demanda si j'aimerais à goûter un peu de fleur d'oranger. Comme cette question n'avait aucun rapport éloigné ou rapproché avec aucun sujet, passé ou futur, je considérai qu'elle l'avait lancée comme le premier pas qu'elle daignait faire dans la conversation générale.