Les grandes espérances

Chapter 13

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--Ai-je dit quelque bêtise? dit Biddy en levant tranquillement les yeux et les sourcils. J'en suis fâchée, je ne l'ai pas fait exprès. Tout ce que je désire, c'est de te voir heureux et en bonne position.

--Eh bien! alors, sache une fois pour toutes que jamais je ne serai heureux; qu'au contraire, Biddy, je serai toujours misérable, tant que je ne mènerai pas une vie autre que celle que je mène aujourd'hui.

--C'est dommage!» dit Biddy en secouant la tête avec tristesse.

Dans ce singulier combat que je soutenais avec moi-même, j'avais si souvent pensé que c'était dommage de penser ainsi, qu'au moment où Biddy avait traduit en paroles ses sensations et les miennes, je fus presque sur le point de verser des larmes de dépit et de chagrin. Je lui répondis qu'elle avait raison; que je sentais que cela était très regrettable, mais que je n'y pouvais rien.

«Si j'avais pu m'y habituer, dis-je en arrachant quelques brins d'herbe pour donner le change à mes sentiments, comme le jour où, dans la brasserie de miss Havisham, j'avais arraché mes cheveux et les avais foulés aux pieds; si j'avais pu m'y faire, ou si seulement j'avais pu conserver la moitié du goût que j'avais pour la forge, quand j'étais tout petit, je sais que cela eût beaucoup mieux valu pour moi. Toi, Joe et moi, nous n'eussions manqué de rien. Joe et moi, nous eussions été associés après mon apprentissage, et j'aurais pu t'épouser et nous serions venus nous asseoir ici par un beau dimanche, bien différents l'un pour l'autre de ce que nous sommes aujourd'hui. J'aurais toujours été assez bon pour toi, n'est-ce pas Biddy?»

Biddy soupira en regardant les vaisseaux passer au loin et répondit:

«Oui, je ne suis pas très difficile.»

Je ne pouvais prendre cela pour une flatterie; mais je savais qu'elle n'y mettait pas de mauvaise intention.

«Au lieu de cela, dis-je en continuant à arracher quelques brins d'herbe et à en mâcher un ou deux; vois comme je vis, mécontent et malheureux.... Et que m'importerait d'être grossier et commun, si personne ne me l'avait dit!»

Biddy se retourna tout à coup de mon côté et me regarda avec plus d'attention qu'elle n'avait regardé les vaisseaux.

«Ce n'était pas une chose très vraie ni très polie à dire, fit-elle en détournant les yeux aussitôt. Qui t'a dit cela?»

Je fus déconcerté, car je m'étais lancé dans mes confidences sans savoir où j'allais; il n'y avait pas à reculer maintenant, et je répondis:

«La charmante jeune demoiselle qui est chez miss Havisham. Elle est plus belle que personne ne l'a jamais été; je l'admire et je l'adore, et c'est à cause d'elle que je veux devenir un monsieur.»

Après cette folle confession, je jetai toute l'herbe que j'avais arrachée dans la rivière, comme si j'avais eu envie de la suivre et de me jeter après elle.

«Est-ce pour lui faire éprouver du dépit, ou pour lui plaire, que tu veux devenir un monsieur? demanda Biddy, après un moment de silence.

--Je n'en sais rien, répondis-je de mauvaise humeur.

--Parce que, si c'est pour lui donner du dépit, continua Biddy, je crois que tu y parviendras plus facilement en ne tenant aucun compte de ses paroles; et si c'est pour lui plaire, je pense qu'elle n'en vaut pas la peine. Du reste, tu dois le savoir mieux que personne.»

C'était exactement ce que j'avais pensé bien des fois, et ce que, dans ce moment, me paraissait de la plus parfaite évidence; mais comment moi, pauvre garçon de village, aurais-je pu éviter cette inconséquence étonnante, dans laquelle les hommes les plus sages et les meilleurs tombent chaque jour?

«Tout cela peut être vrai, dis-je à Biddy, mais je la trouve si belle!»

En disant ces mots, je détournai brusquement ma figure, je saisis une bonne poignée de cheveux de chaque côté de ma tête, et je les arrachai violemment, tout en ayant bien conscience, pendant tout ce temps, que la folie de mon coeur était si absurde et si déplacée que j'aurais bien mieux fait, au lieu de détourner ma face et de me tirer les cheveux, de cogner ma tête contre une muraille pour la punir d'appartenir à un idiot tel que moi.

Biddy était la plus raisonnable des filles, et elle n'essaya plus de me convaincre. Elle mit sa main, main fort agréable, quoiqu'un peu durcie par le travail, sur les miennes; elle les détacha gentiment de mes cheveux, puis elle me frappa doucement sur l'épaule pour tâcher de m'apaiser, tandis que, la tête dans ma manche, je versai quelques larmes, exactement comme j'avais fait dans la brasserie, et je sentis vaguement au fond de mon coeur qu'il me semblait que j'étais fort maltraité par quelqu'un ou par tout le monde, je ne sais lequel des deux.

«Je me réjouis d'une chose, dit Biddy, c'est que tu aies senti que tu pouvais m'accorder ta confiance, Pip, et d'une autre encore, c'est que tu sais que je la mériterai toujours, et que je ferai tout pour la conserver. Quant à ta première institutrice, pauvre institutrice qui a tant elle-même à apprendre! si elle était ton institutrice en ce moment-ci, elle sait bien quelle leçon elle te donnerait, mais ce serait une rude leçon à apprendre; et, comme maintenant tu en sais plus qu'elle, ça ne servirait à rien.»

En disant cela, Biddy soupira et eut l'air de me plaindre; puis elle se leva, et me dit avec un changement agréable dans la voix:

«Allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous à la maison?

--Biddy! m'écriai-je en me levant, en jetant mes bras à son cou et en l'embrassant, je te dirai toujours tout.

--Jusqu'au jour où tu seras devenu un monsieur, dit Biddy.

--Tu sais bien que je ne serai jamais un vrai monsieur, ce sera donc toujours ainsi, non pas que j'aie quelque chose à te dire, car tu sais maintenant tout ce que je pense et tout ce que je sais.

--Ah! murmura Biddy, en portant ses yeux sur l'horizon; puis elle reprit sa plus douce voix pour me dire de nouveau: allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous à la maison?»

Je dis à Biddy que nous irions un peu plus loin. C'est ce que nous fîmes; et cette charmante après-midi d'été se changea en un soir d'été magnifique. Je commençais à me demander si je n'étais pas infiniment mieux sous tous les rapports, et plus naturellement placé dans les conditions où je me trouvais depuis mon enfance, que de jouer à la bataille dans une chambre éclairée par une chandelle, où les pendules étaient arrêtées et où j'étais méprisé par Estelle. Je pensais que ce serait un grand bonheur si je pouvais m'ôter Estelle de la tête, ainsi que toutes mes folles imaginations et tous mes souvenirs, et si je pouvais prendre goût au travail, m'y attacher et réussir. Je me demandais si Estelle étant à côté de moi à la place de Biddy, elle ne m'eût pas rendu très malheureux. J'étais obligé de convenir que cela était très certain, et je me dis à moi-même:

«Pip, quel imbécile tu fais, mon pauvre garçon!»

Nous parlions beaucoup tout en marchant, et tout ce que disait Biddy me semblait juste. Biddy n'était jamais impolie ni capricieuse; elle n'était pas Biddy un jour et une autre personne le lendemain. Elle eût éprouvé de la peine et non du plaisir à me faire du chagrin, et elle eût de beaucoup préféré blesser son propre coeur que de blesser le mien. Comment se faisait-il donc que je ne l'aimais pas mieux que l'autre?

«Biddy, disais-je, tout en retournant au logis, je voudrais que tu puisses me ramener au sens commun.

--Je le voudrais aussi, répondit Biddy.

--Si seulement je pouvais devenir amoureux de toi.... Ne te fâche pas si je parle aussi franchement à une vieille connaissance....

--Oh! pas du tout, mon cher Pip, dit Biddy; ne t'inquiète pas de moi.

--Si je pouvais seulement le faire, c'est tout ce qu'il me faudrait.

--Mais tu le vois, mon pauvre Pip, tu ne pourras jamais,» dit Biddy.

À ce moment de la soirée, la chose ne me paraissait pas aussi invraisemblable qu'elle m'eût paru si nous avions discuté cette question quelques heures auparavant. Je dis donc que je n'en étais pas tout à fait sûr. Biddy dit qu'elle en était bien certaine, et elle le dit d'une manière décisive. Au fond de mon coeur, je sentais qu'elle avait raison, et cependant j'étais peu satisfait de la voir si affirmative sur ce point.

En approchant du cimetière, nous eûmes à traverser un remblai et à franchir une barrière près de l'écluse. Nous vîmes apparaître tout à coup le vieil Orlick; il sortait de l'écluse, des joncs ou de la vase.

«Hola! fit-il, où allez-vous donc, vous deux?

--Où irions-nous, si ce n'est à la maison?

--Eh bien! je veux que le diable m'emporte si je ne vais pas avec vous pour vous voir rentrer!»

C'était sa manie, à cet homme, de vouloir que le diable l'emportât. Peut-être n'attachait-il pas d'importance à ce mot, mais il s'en servait comme de son nom de baptême pour en imposer au pauvre monde et faire naître l'idée de quelque chose d'épouvantablement nuisible. Lorsque j'étais plus jeune, je me figurais généralement que si le diable m'emportait personnellement, il ne le ferait qu'avec un croc recourbé, bien trempé et bien pointu. Biddy n'était pas d'avis qu'il vînt avec nous, et elle me disait tout bas:

«Ne le laisse pas venir, je ne l'aime pas.»

Comme moi-même je ne l'aimais pas non plus, je pris la liberté de lui dire que nous le remerciions beaucoup, mais que nous n'avions pas besoin qu'on nous vît rentrer. Orlick accueillit mes paroles avec un éclat de rire et s'arrêta; mais bientôt après, il nous suivit à distance, tout en clopinant.

Voulant savoir si Biddy le soupçonnait d'avoir prêté la main à la tentative d'assassinat contre ma soeur, dont celle-ci n'avait jamais pu rendre compte, je lui demandai pourquoi elle ne l'aimait pas.

«Oh! dit-elle en le regardant par-dessus son épaule, pendant qu'il tâchait de nous rattraper d'un pas lourd, c'est que je crains qu'il ne m'aime.

--T'a-t-il jamais dit qu'il t'aimait? demandai-je d'un air indigné.

--Non, dit Biddy, en jetant de nouveau un regard en arrière; il ne me l'a jamais dit; mais il se met à danser devant moi toutes les fois qu'il s'aperçoit que je le regarde.»

Quelque nouveau et singulier que me parût ce témoignage d'attachement, je ne doutais pas un seul instant de l'exactitude de l'interprétation de Biddy. Je m'échauffais à l'idée que le vieil Orlick osât l'admirer, comme je me serais échauffé s'il m'eût outragé moi-même.

«Mais cela n'a rien qui puisse t'intéresser, ajouta Biddy avec calme.

--Non, Biddy, c'est vrai; seulement je n'aime pas cela, et je ne l'approuve pas.

--Ni moi non plus, dit Biddy, bien que cela doive t'être bien égal.

--Absolument, lui dis-je; mais je dois avouer que j'aurais une bien faible opinion de toi, Biddy, s'il dansait devant toi, de ton propre consentement.»

J'eus l'oeil sur Orlick par la suite, et toutes les fois qu'une circonstance favorable se présentait pour qu'il manifestât à Biddy l'émotion qu'elle lui causait, je me mettais entre lui et elle, pour atténuer cette démonstration. Orlick avait pris pied dans la maison de Joe, surtout depuis l'affection que ma soeur avait prise pour lui; sans cela, j'aurais essayé de le faire renvoyer. Orlick comprenait parfaitement mes bonnes intentions à son égard, et il y avait de sa part réciprocité, ainsi que j'eus l'occasion de l'apprendre par la suite. Or, comme si mon esprit n'eût pas été déjà assez troublé, j'en augmentai encore la confusion en pensant, à certains jours et à certains moments, que Biddy valait énormément mieux qu'Estelle, et que la vie de travail simple et honnête dans laquelle j'étais né n'avait rien dont on dût rougir, mais qu'elle offrait au contraire des ressources fort suffisantes de considération et de bonheur. Ces jours-là, j'arrivais à conclure que mon antipathie pour le pauvre vieux Joe et la forge s'était dissipée, et que j'étais en bon chemin pour devenir l'associé de Joe et le compagnon de Biddy... quand tout à coup un souvenir confus des jours passés chez miss Havisham fondait sur moi comme un trait meurtrier, et bouleversait de nouveau mes pauvres esprits. Une fois troublés, j'avais de la peine à les rassembler, et souvent, avant que j'eusse pu m'en rendre maître, ils se dispersaient dans toutes les directions, à la seule idée que peut-être, après tout, une fois mon apprentissage terminé, miss Havisham se chargerait de ma fortune.

Si mon apprentissage eût continué, je n'ose affirmer que je serais resté jusqu'au bout dans ces mêmes perplexités; mais il fut interrompu prématurément, ainsi qu'on va le voir.

CHAPITRE XVIII.

C'était un samedi soir de la quatrième année de mon apprentissage chez Joe. Un groupe entourait le feu des _Trois jolis Bateliers_ et prêtait une oreille attentive à M. Wopsle, qui lisait le journal à haute voix. Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d'être commis, et M. Wopsle, en le racontant, avait l'air d'être plongé dans le sang jusqu'aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l'horreur, et s'identifiait avec chacun des témoins de l'enquête. Nous l'entendions gémir comme la victime: «C'en est fait de moi!» et comme l'assassin, mugir d'un ton féroce: «Je vais régler votre compte!» Il nous fit la déposition médicale, en imitant sans s'y tromper le praticien de notre endroit. Il bégaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrière qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet invalide à moitié paralysé, qu'il était permis de douter de la compétence morale de ce témoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner devint Timon d'Athènes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle était enchanté de lui-même et nous en étions tous enchantés aussi. Dans cet agréable état d'esprit, nous rendîmes un verdict de meurtre avec préméditation.

Alors, et seulement alors, je m'aperçus de la présence d'un individu étranger au pays qui était assis sur le banc en face de moi, et qui regardait de mon côté. Un certain air de mépris régnait sur son visage, et il mordait le bout de son énorme index, tout en examinant les figures des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

«Eh bien! dit-il à ce dernier, dès que celui-ci eut terminé sa lecture, vous avez arrangé tout cela à votre satisfaction, je n'en doute pas?»

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c'eût été l'assassin. Il nous regarda d'un air froid et tout à fait sarcastique.

«Coupable, c'est évident, fit-il. Allons, voyons, dites!

--Monsieur, répondit M. Wopsle, sans avoir l'air de vous connaître, je n'hésite pas à vous répondre: coupable, en effet!»

Là-dessus, nous reprîmes tous assez de courage pour faire entendre un léger murmure d'approbation.

«Je le savais, dit l'étranger, je savais ce que vous pensiez et ce que vous disiez; mais je vais vous faire une question. Savez-vous, ou ne savez-vous pas que la loi anglaise suppose tout homme innocent, jusqu'à ce qu'on ait prouvé... prouvé... et encore prouvé qu'il est coupable.

--Monsieur, commença M. Wopsle, en ma qualité d'Anglais, je....

--Allons! dit l'étranger à M. Wopsle, en mordant son index, n'éludez pas la question. Ou vous le savez, ou vous ne le savez pas. Lequel des deux?»

Il tenait sa tête en avant, son corps en arrière, d'une façon interrogative, et il étendait son index vers M. Wopsle.

«Allons, dit-il, le savez-vous ou ne le savez-vous pas?

--Certainement, je le sais, répondit M. Wopsle.

--Alors, pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de suite? Je vais vous faire une autre question, continua l'étranger, en s'emparant de M. Wopsle, comme s'il avait des droits sur lui: Savez-vous qu'aucun des témoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?»

M. Wopsle commençait:

«Tout ce que je puis dire, c'est que...»

Quand l'étranger l'arrêta.

«Comment, vous ne pouvez pas répondre: oui ou non!... Je vais vous éprouver encore une fois.»

Il étendit son doigt vers lui.

«Attention! Savez-vous ou ne savez-vous pas qu'aucun des témoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?... Allons, je ne vous demande qu'un mot: Oui ou non?»

M. Wopsle hésita, et nous commencions à avoir de lui une assez pauvre opinion.

«Allons, dit l'étranger, je viens à votre secours; vous ne le méritez pas, mais j'y viens. Jetez un coup d'oeil sur ce papier que vous tenez à la main. Qu'est-ce que c'est?

--Qu'est-ce que c'est? répéta M. Wopsle interloqué.

--Est-ce, continua l'étranger, d'un ton sarcastique et soupçonneux, est-ce le papier imprimé dans lequel vous venez de lire?

--Sans doute.

--Sans doute. Maintenant, revenons à ce journal, et dites-moi s'il constate que le prisonnier a dit positivement que ses conseils légaux lui avaient conseillé de réserver sa défense?

--J'ai lu cela tout à l'heure, commença M. Wopsle.

--Qu'importe ce que vous avez lu? Vous pouvez lire le _Pater_ à rebours si cela vous fait plaisir, et cela a dû vous arriver plus d'une fois. Cherchez dans le journal.... Non, non, non mon ami, pas en haut de la colonne, vous devez bien le savoir; en bas, en bas.»

Nous commencions tous à voir en M. Wopsle un homme rempli de subterfuges.

«Eh bien! y êtes-vous?

--Voici, di M. Wopsle.

--Bien. Suivez maintenant le passage et dites-moi s'il annonce positivement que le prisonnier a dit que ses conseils légaux lui ont conseillé de réserver sa défense. Allons! y a-t-il de cela?

--Ce ne sont pas là les mots exacts, répondit M. Wopsle.

--Pas les mots exacts, soit, répéta l'inconnu avec amertume, mais est-ce bien la même substance?

--Oui, dit M. Wopsle.

--Oui! répéta l'étranger en promenant son regard sur la compagnie et tenant sa main étendue vers le témoin Wopsle; et maintenant je vous demande ce que vous pensez d'un homme qui, ayant ce passage sous les yeux, peut s'endormir tranquillement après avoir déclaré coupable un de ses semblables, sans même l'avoir entendu?»

Nous nous mîmes tous à soupçonner que M. Wopsle n'était pas du tout l'homme que nous avions pensé jusque-là, et que la vérité sur son compte commençait à se faire jour.

«Et souvenez-vous que ce même homme, continua l'étranger en dirigeant lourdement son doigt vers M. Wopsle, que ce même homme pourrait être appelé à siéger comme juré dans ce même procès, après s'être ainsi prononcé d'avance, et qu'il retournerait au sein de sa famille et mettrait tranquillement sa tête sur son oreiller, après avoir juré d'écouter avec impartialité, et de juger de même, entre le roi, notre souverain maître, et le prisonnier amené à la barre, et de rendre un verdict basé sur l'entière évidence.... Que Dieu lui vienne en aide!»

Nous étions tous persuadés maintenant que l'infortuné M. Wopsle avait été trop loin, et qu'il ferait mieux d'abandonner cette voie dangereuse pendant qu'il en était encore temps. L'étrange individu, avec un air d'autorité incontestable et une manière de nous faire comprendre qu'il savait sur chacun de nous quelque chose de secret, qu'il ne tenait qu'à lui de dévoiler, quitta sa place et vint se placer dans l'espace laissé libre entre les bancs, où il resta debout devant le feu, sa main gauche dans sa poche et l'index de sa main droite dans sa bouche.

«D'après les informations que j'ai reçues, dit-il, en nous passant en revue, j'ai quelque raison de croire qu'il y a parmi vous un forgeron du nom de Joseph ou Joe Gargery. Qui est-ce?

--Le voici,» fit Joe.

L'étrange individu lui fit signe de quitter sa place, ce que Joe fit aussitôt.

«Vous avez un apprenti, continua l'étranger, vulgairement connu sous le nom de Pip. Est-il ici?

--Me voici,» m'écriai-je.

L'étranger ne me reconnut pas, mais moi je le reconnus pour être le même monsieur que j'avais rencontré sur l'escalier, lors de ma seconde visite à miss Havisham. Il était trop reconnaissable pour que j'eusse pu l'oublier. Je l'avais reconnu dès que je l'avais aperçu sur le banc, occupé à nous regarder, et maintenant qu'il avait la main sur mon épaule, je pouvais l'examiner tout à mon aise. C'était bien la même tête large, le même teint brun, les mêmes yeux, les mêmes sourcils épais, la même grosse chaîne de montre, les mêmes gros points noirs à la place de la barbe et des favoris, et jusqu'à l'odeur de savon que j'avais sentie sur sa grande main.

«Je désire avoir un entretien particulier avec vous deux, dit-il, après m'avoir examiné à loisir. Cela demandera quelque temps; peut-être ferions-nous mieux de nous rendre chez vous. Je préfère ne pas commencer ici la communication que j'ai à vous faire. Après, vous en raconterez à vos amis, peu ou beaucoup, comme il vous plaira, cela ne me regarde pas.»

Au milieu d'un imposant silence, nous sortîmes tous les trois des _Trois jolis Bateliers_. Tout en marchant, l'étranger jetait de temps à autre un regard de mon côté; et il lui arrivait aussi parfois de mordre son doigt. En approchant de la maison, Joe, ayant un vague pressentiment que la circonstance devait être importante et demandait une certaine cérémonie, courut en avant pour ouvrir la grande porte. Notre conférence eut lieu dans le salon de gala, que rehaussait fort peu l'éclat d'une seule chandelle.

L'étrange personnage commença par s'asseoir devant la table, tira à lui la chandelle et parcourut quelques paperasses contenues dans son portefeuille, puis il déposa ce portefeuille sur la table, mit la chandelle un peu de côté, et après avoir cherché à découvrir dans l'obscurité l'endroit où Joe et moi nous étions placés:

«Je me nomme Jaggers, dit-il, et je suis homme de loi à Londres, où mon nom est assez connu. J'ai une affaire singulière à traiter avec vous, et je commence par vous dire que ce n'est pas moi personnellement qui l'ai conçue; si l'on m'avait demandé mon avis, je ne serais pas ici.... On ne me l'a pas demandé, c'est pourquoi vous me voyez. Je fais ce que j'ai à faire comme agent confidentiel d'un autre, rien de plus, rien de moins.»

Trouvant sans doute qu'il ne nous distinguait pas assez bien de sa place, il se leva, jeta une de ses jambes sur le dos d'une chaise, et resta ainsi, un pied sur la chaise et l'autre à terre.

«Maintenant, Joseph Gargery, je suis porteur d'une offre pour vous débarrasser de ce jeune homme, votre apprenti. Refuseriez-vous d'annuler son contrat, s'il vous le demandait dans son intérêt et ne demanderiez-vous pas de dédommagement?

--Que Dieu me garde de demander quoi que ce soit, pour aider mon petit Pip à parvenir! dit Joe tout étonné, en ouvrant de grands yeux.

--Que Dieu me garde est très pieux, mais n'a absolument rien à faire ici, répondit Jaggers. La question est: Voulez-vous quelque chose pour cela? Demandez-vous quelque chose?

--La réponse, riposta sévèrement Joe est: Non!»

Il me semble qu'à ce moment M. Jaggers regarda Joe comme s'il découvrait un fameux niais, à cause de son désintéressement; mais j'étais trop surpris et ma curiosité trop éveillée pour en être bien certain.

«Très bien, dit M. Jaggers; rappelez-vous ce que vous venez d'admettre, et n'essayez pas de revenir là-dessus tout à l'heure.

--Qui est-ce qui essaye de revenir sur quoi que ce soit? repartit Joe.

--Je ne dis pas qu'on essaye. Connaissez-vous certain proverbe?

--Oui, je connais les proverbes, dit Joe.

--Mettez-vous alors dans la tête qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, et que quand on peut tenir, il ne faut pas lâcher. Mettez-vous bien cela dans la tête, n'est-ce pas? répéta M. Jaggers, en fermant les yeux et en faisant un signe de tête à Joe, comme s'il cherchait à se rappeler quelque chose qu'il oubliait. Maintenant, revenons à ce jeune homme et à la communication que j'ai à vous faire. Il a de grandes espérances.»

Joe et moi nous ouvrîmes la bouche et nous nous regardâmes l'un l'autre.

«Je suis chargé de lui apprendre, dit M. Jaggers en jetant son doigt de mon côté, qu'il doit prendre immédiatement possession d'une fort belle propriété; de plus, que c'est le désir du possesseur actuel de cette belle propriété qu'il sorte sans retard de ses habitudes actuelles et soit élevé en jeune homme comme il faut; en jeune homme qui a de grandes espérances.»

Mon rêve était éclos, les folles fantaisies de mon imagination étaient dépassées par la réalité, miss Havisham se chargeait de ma fortune sur une grande échelle.