Chapter 8
Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le dénouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon doré, à trois cariatides sculptées en syrène.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour Trianon.
«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les nôtres.»
Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous êtes comme le vieux Sèvres, d'une pâte exquise.--Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson! je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au chant de la bouilloire.--Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.»
Alice chanta du bout des lèvres une strophe du _Roi de Thulé_. «Oh! chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute nouvelle:
Il était un roi de Thulé, Qui perdit un soir sa maîtresse Il but comme un inconsolé Le souvenir avec l'ivresse.
C'était dans une coupe d'or Portant le chiffre d'Arabelle: «Heureux, disait-il, qui s'endort Dans l'amour, comme a fait ma belle!»
Plus d'une fois, quand il rêvait, La nuit, en écoutant les merles, Il prenait sa coupe et buvait, Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer Le fit vieillir fidèle et sombre. Un soir qu'il regardait la mer, Et qu'il évoquait la chère ombre:
«O ma belle! nulle après toi A cette coupe savoureuse Ne boira plus. Nul après moi N'y mettra sa bouche amoureuse.»
Et dans les vagues, tristement, Par lui la coupe fut jetée, Ne voulant pas qu'un autre amant Profanât la coupe enchantée.
Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui jouaient dans les pantoufles.
Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour cela.»
Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux d'Alice,--ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lèvre humaine n'a touchées encore.--Mais il y a des femmes profondes comme la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable.
Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute- fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie, qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les femmes excentriques.
M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de la comtesse était fort bon.
XIX
OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière, Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre.
Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer là-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins bords, car il sera exquis.»
Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez déjà, vous allez vous brûler les lèvres.--Non, il est à point, voyez plutôt.»
Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de l'autre.
Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que c'est bon?»
On s'était embrassé,--j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là? demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté. Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma coupe à la mer.»
XX
UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez qu'elle avait reconduit Octave sans lumière.
Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût assisté à une autre scène amoureuse.
Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre. Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette ne répondit pas.
Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent.
Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi que tu m'entends!»
Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite Violette, tu sais que je t'aime!»
Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde, l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de conquérir, si ce n'est d'être vaincu.
Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,» c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers les siècles un autre cri sur la femme.
Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le désespoir a jetées dans l'abîme.
Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant.
M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau, comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée.
Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!» s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le dire à maman.»
La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me suis frappée au coeur.»
A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard, rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication. Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles--non pas précisément dans du vieux Sèvres--et, ne pouvant se griser d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui.
En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. «Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, répondit M. de Parisis, sans paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se trouve mal.»
M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave, allez vous coucher.»
Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre femme vous attend.»
Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hâtez-vous, car elle va vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez, mon cher, que je ne ris pas après minuit.--Vous savez, répliqua Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus--à moins que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez ma femme.--La vérité dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la fenêtre.»
Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il, revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la reconnaissez pas?»
Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la masquez.--C'est votre maîtresse.--Laquelle?» Ce cri partait du coeur. «Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre vous-même.--Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans les yeux.
Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère, «C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela demain à mes amis.»
A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho, Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.»
Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre. Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite pas tout mon bonheur.»
Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que vous êtes là depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenêtre, répondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne venez pas frapper à ma porte!»
Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.
Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot: «Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari: «Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme aime, elle n'est jamais seule.
XXI
LES DEUX RIVALES
C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi, Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre, chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde. Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.»
Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux.
On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,» comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il paraît que c'était avenue de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave; c'était peut-être avenue d'Iéna.--On dit que c'est un désespoir de jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.»
Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il voit tout, il est partout, il sait tout!»
Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre le thé chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes entrées.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que je veux aller chez vous.--Pour lui brûler la cervelle?--Oui, mon mari m'a donné le revolver.»
Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi soudaines évolutions,--même dans les révolutions.
Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait le front.--Oui, écoutez plutôt:
«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de l'Othello. La justice informe.»
«Eh bien! voilà un journal bien informé.--Quoi! vous doutez du journal? Mais c'est la loi et les prophètes.--Vous savez que je veux voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informée que le journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais j'aime cette jeune fille.»
La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle étrange femme vous faites!--Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?--Mal, mais elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.--Conduisez-moi chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.»
Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un ni l'autre.»
Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite pourtant pas une chaumière.»
Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma tête.--Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.--J'y resterais plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.»
Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla droit chez Violette.