Chapter 6
C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle sur, leur route.
Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour.
Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»
Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On trouve un escalier dérobé,--le dernier escalier dérobé,--qui vous conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?--Oui, monsieur, un chemin qui mène chez moi.--C'est imprimé. Mais ce qui est imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.--Je vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.--Comment la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne rousse?--Conjonction de comètes!--Vous savez qu'on nous regarde!--Adieu! Madame.»
Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un O entrelacés.
Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave d'écrire si bien. «Après vous, Sire.»
Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme vous écrivez bien, lui dit-elle.--Je n'écris bien que votre nom, comme je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel: votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos, j'oubliais de vous dire que je vous adore!»
Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai, dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la sienne; elle viendra demain.»
XV
L' ESCALIER D'ONYX
Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre et six heures au mois de février;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant son porte-monnaie.
Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait frapper à la porte de quelque misère cachée?
Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre ou à Frascati.
Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.
La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant l'hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D'où vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la tête à la fenêtre ni à la portière.
Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. C'était bien cela. Vous croyez peut-être--Madame--qu'elle ouvrit la porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais du premier coup le courage de son opinion.
Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?
Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions.
Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés par les pattes d'or des merles.
Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du monde.
Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de balayer la neige.
Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! »
Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout ce qui chante, est un hosannah à leur beauté.
Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son escalier plus ou moins dérobé?»
Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point de paladins.»
Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte. «C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle.
C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!
Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante.
Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi l'action ne suit pas la parole: adieu!»
Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. «Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit.
Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. « Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte là-haut pour vous faire respirer des sels.»
Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte. La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle tout à coup.
Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne suis jamais chez moi.--Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures mains.»
Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,--Je vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches. --Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! adieu! adieu!
Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.
Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.»
Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. «Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des villes?--Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.»
Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait en traversant la serre aux camélias.»
XVI
VIOLETTE
De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.--Ne parlons pas par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau; il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voilà une!»
Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique, d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux amis.
Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit de loin la tempête envahir le navire.
Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si elle ne savait pas où aller.
Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: «Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère, monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je vous demande pardon.»
La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas le même chemin.»
Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle. --Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.»
La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas, Monsieur.--Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq minutes.--Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la première fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu aussi?--Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.--Eh bien! permettez-moi de vous acheter une robe.»
Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.» La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois, permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.»
Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété, dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras; voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la maison.--N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance, dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, mettre trois francs de côté par semaine.--Que faites-vous donc, mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où je gagne jusqu'à cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du travail.»
Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or. «Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me faut.--Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.»
La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.--Que voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.--Adieu, monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.»
Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai; j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas, à cette porte grillée.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? --Louise Marty.»
En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant «C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà toujours deux cents francs bien placés.--Pas si bien placés que cela, dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi, dans ton opinion, c'est une honnête fille?--Pure comme un beau jour d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!--A nous surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain matin.--Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie des Lilas!»
Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour un pareil capital.»
Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.
Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise.