Les grandes dames

Chapter 5

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A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.»

Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la sagesse des nations.

On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, c'est Persigny.--Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide qui voudrait bien être son tombeau.--Il doit bien la connaître, pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.»

Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Après cela, ajouta Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.»

Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur Venise sauvée, à l'Impératrice--de la Chine,--qui avait bien travaillé pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de lit--ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu allais me dire une bêtise.--Non: j'en fais faire.»

Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant Octave. «Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»

Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvée.»

Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à habiller!--Tu parles par antiphrase.»

La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur la vague. «C'est un sein qui échoue.--Non, par malheur il flotte encore.--Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. --Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles de tes aïeux.--Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme la porte, fille des croisés?--Retire-toi donc de mon Étoile, dit Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»

Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la blonde madame ---- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique d'Offenbach.--Oui, déréglée comme un papier de musique.»

On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.

Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit:

«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui pique.»

XI

LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE

Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.

Voici la première:

Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs.

Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust?

Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais.

UNE DAME DE COEUR.

«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.»

Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries.

Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!» qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie comtesse,» dit-il.

C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut:

Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la cour,--que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher à moi-même ma rougeur.

Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué.

Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas.

Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque est tombé.

Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra, où la musique empêche d'entendre les paroles.

Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop _désinvoltée_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille ou le dessus du Panier.

Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de droite à gauche.

Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du Lac de gauche à droite.

Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

LA DAME DE PIQUE.

«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres lettres m'arriveront peut-être.»

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «_Je t'attends!»_ Ou bien: «_Attends-moi!_»

C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_ Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes ou des bégueules.»

Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose théâtrale.--Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne te regarde pas, mon cher Monjoyeux.»

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. «J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur la planche.--Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave, pas un mot sur celle-là.»

XII

LE TOUR DU LAC

Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. «Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions perdues va commencer.»

Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête.

La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit.

A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je suis jolie.»

Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice. Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit une boîte de dragées.

«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.--Il n'y avait pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporté cela?--Un nègre.--C'est singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.»

Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la boîte.

«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.»

Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle. Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» Elle lut:

Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace. D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute.

«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue, avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.

XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER

Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de déceptions!

Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.» Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son devoir. L'heure de la première crise venait de sonner.

Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle alla à la fête des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe de bal, Alice se récita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'été_, et elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne.

Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle tremblait à cette idée:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir l'enlever.--Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous assez pour m'enlever?»

C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: «Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. J'ai espéré que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'à l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice; c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes serments.--Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'êtes qu'un homme de loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.--Faut-il fréter un navire ou arrêter un fiacre?--Tous les moyens sont bons.» Il fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé. Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme la lune nous fait bon visage!»

Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un lit moins cahoté.

Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, « C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au château.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche télégraphique pour que le souper fût cuit à point.»

Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.--N'êtes-vous pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.--Voyez, Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.»

Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.--Mais enfin, ma belle Alice, vous avez été enlevée?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!»

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en donnant sa main, elle réserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère--ni un mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, «une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui qui la prend.»

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle était mariée depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers elle: il avait une maîtresse et il jouait.

Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.»

XIV

SUR LA GLACE

Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le torrent des avalanches.