Les grandes dames

Chapter 42

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Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H----, éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems.

Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai compris que le prince était venu avec vous.--Oui. Il va être enchanté de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans le train?--Non, c'était le train du silence.»

Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute seule et sa confidente.»

Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec émotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi. Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur de ses paroles: Impénétrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis Coblentz.»

Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru.

Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour tuer le temps.

XXIX

LES DEUX ATHÉES

Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les bonheurs se payent cher.»

Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres, à la belle étoile, tout en injuriant la rouge.

Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.--Et vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement, croyez-vous à Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois à Dieu.--C'est étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes athée, et en Allemagne vous êtes déiste?--J'ai changé d'opinion; un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.--Voulez-vous prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et où voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même en vous qui le niez.»

Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table. «Voyez-vous Dieu dans cette bête?--Oui.--Alors ce chien a une âme, une parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une âme matérielle.--Je vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens; vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle. Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements en syllogismes.--Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.--Voyez-vous, reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.» Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi? L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme l'âme des bêtes.--L'univers est une vaste résurrection, parce que la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce monde-ci.»

Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas --Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche de notre destinée.»

Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable. Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»--Oui, mais si on parle du sérail, c'est que le sérail existe.--Ah! vous êtes entêtés, vous autres Allemands.»

Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.»

Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui partira demain. Donc, à demain.»

Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer à deux.»

La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.» Et elle courut rejoindre sa soeur.

Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises.

L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les heures d'amour passées avec Parisis.

Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort: Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges, Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles. «Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes celles qui l'avaient aimé.--Après cela, reprit-il philosophiquement, bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un là-haut!»

XXX

M. DE FONTANEILLES

À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre avec son sac de nuit.

Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son poignard espagnol,--son couteau malais.

Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand jeu.

Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier. On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de Parisis.»

Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier, qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.--Et quel est mon autre voisin?--Deux dames françaises venues cette nuit qui n'ont pas encore donné leur nom.--C'est bien, murmura le marquis, j'ai mis le pied dans le nid de vipères.»

Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.» Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par mégarde:

| | |WILLIAMS COOLIDGE | | | |_Mark-Lane, London._ | | | --------------------------

Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à écrire et priant qu'on le laissât en paix.

On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!

Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein.

Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la vengeance.

Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée, il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner.

Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance, il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure, pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de les surprendre--et de les tuer!»

Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas.

XXXI

PROPOS PERDUS

Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis; c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés, _ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son indolence accoutumée.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent; c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras mariée, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames: nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.--Mais non, ma chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis désarmée_.--Il est cousu d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._»

Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.--Est ce que sa femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privée.»

Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre, questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M. le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît les deux dames qui sont arrivées cette nuit.--Pouvez-vous me dire le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la Gaieté.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hôtelier, qui pensait en allemand; je traduisais mal.»

Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?»

Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle--la soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis.

Il était parti lui-même, pressentant un malheur.

Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres.

Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles dans une villa voisine.

Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle adorable causerie des yeux!

A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout bas: _A minuit_.

Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu.

XXXII

OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?

Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant à chaque instant pour n'être pas reconnue.

Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des promeneurs s'étaient approchés.

Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres, on les retrouva inachevées le lendemain.

Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre. Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève. Il lui saisit la main. «C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!»

Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la promenade. «Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En l'embrassant?--Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux pas la mort du pécheur.»

On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu. Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems.

La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre, de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel- ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion.

Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout à l'heure!»

Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café, ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux. Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.

Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir encore.

Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée.

* * * * *

Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.

Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à causer dans la chambre à coucher.

XXXIV

L'HEURE D'AIMER

La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans qu'une seule parole vînt à son oreille.

Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,» dit-il en se contenant.

On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit. Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle reflet.

La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la porte.

Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui le pressait amoureusement sur son sein.

Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»--«Elle ne m'a jamais dit cela!» dit-il en étouffant sa voix.

Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.

M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.

Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y a un siècle!» dit-elle.

Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile le clouait encore à la porte condamnée.

Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il avait le revolver dans sa poche,--il se précipita dans la chambre à coucher.--Tout aveuglé et tout éperdu il frappa.

Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant.

Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies s'éteignirent.

Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve.

Il avait déjà blessé Parisis.

Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.

Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!»

M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa encore.

Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève! Geneviève!»

Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne comprenait rien à cet assassinat.

A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur. Déjà quand Geneviève avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pensé que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix.

Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.

Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les baisers et sous les cris d'Octave.

Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard.

Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il ramassa le poignard et courut sur le marquis.

Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux injectés de stries sanglantes.

Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas ou je vous tue.»

Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le coup.

La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans la chambre voisine.

C'était la chambre de Mme de Fontaneilles.

Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de Fontaneilles.

A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec Parisis.

En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux battements de coeur de celles qui attendent.

Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle fut stoïque et ne cria pas.

Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée.

Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut, poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur! ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en tombant évanouie.

Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui perlait sur la figure de sa soeur.