Les grandes dames

Chapter 41

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Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou, sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de son piédestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me feras peindre.--C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.» Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux être seule avec toi.--Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il porte bonheur à la maison.--Eh bien! écris-lui de venir.»

Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami, prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait peur à l'amour.»

Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de Fontaneilles.

Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la marquise devait trahir l'amitié de Geneviève.

Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.

Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit Parisis à son ami.

Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur! dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.--Si ton ami est parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il avait si bien commencé.»

En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de l'amour l'avait saisi...

Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature et par l'amour.

Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.

XXIV

LES ADIEUX

Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se résigna.

Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait bientôt ambassadeur.

Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain; elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.

Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave.

L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas, quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience qui bat la terre sans savoir pourquoi.

Voici comment écrivit Geneviève:

«Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus.

«Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes. Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux pas pleurer.»

La duchesse pleurait.

«Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur. Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.

«Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans mon coeur.»

Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première page.

Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle laissa la trace de deux larmes. «--C'est mal, dit-elle, d'envoyer des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour.

XXV

LE DÉMON DE L'ADULTÈRE

Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de l'Est.

Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé- graphe pour la marquise de Fontaneilles:

«Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie.

«PARISIS.»

Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour recevoir la dépêche. «_Alea jacta est!_» s'écria-t-il. Et il n'y pensa plus.

La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.»

Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer sur son nom quand elle était heureuse.--Tu sais, reprit Mme de Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse, mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle là-bas!

On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas le surlendemain à Ems comme on se l'était promis.

La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde, remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse.

C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard; on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme, donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent l'heure du sacrifice.

Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express de l'Est.

A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.

Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la chambre de sa femme.

Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?--Ce soir même.--Avec sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur. Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le marquis.»

Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis. Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main. «Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans deux jours.»

Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?»

Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses premières tortures.

Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise.

M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa fureur et brisa la psyché.

La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il.

On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis, cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!»

Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas trop tard...»

Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier: «Je te tuerai, Parisis!»

Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?»

XXVI

NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR

Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le monde, tant la haine éclatait en lui.

Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis:

«Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de Russie._

«FONTANEILLES.»

Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. «Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton bonheur.»

Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais mourir.--Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car la pauvre femme était évanouie.--Non! dit Geneviève en se ranimant, je veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.»

Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir, et je veux partir avec vous.»

Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en même temps.

Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui comprendront ces horribles douleurs.

Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!»

A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis--vivante ou morte.»

XXVII

TOURNE-SOL ET LA TACITURNE

Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont pas amoureux.

A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère.

Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut, cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui, descendues à _Englischer-Hof_.

Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne voulait pas être en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise de Fontaneilles.

Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet, l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie, il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits.

Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à Bade,--comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici gaiement.»

Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!» Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut! j'attends la reine de Prusse.»

Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux.

Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus. Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin, un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.

Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes: Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;--bien mieux, les hommes sérieux ne déjeunent pas,--hormis en voyage.

Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la dernière coupe de sa jeunesse.

Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles. «Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui n'ai jamais eu peur!»

L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux, c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une famille.

Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant, dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer Geneviève!»

C'était la première fois qu'il se sentait jaloux.

S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa nature en disant le vers de Byron;

_«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la branche.»_

Il écrivit à la duchesse.

Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés dans un coeur.

Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour conjugal. Voici la lettre:

«Ma Geneviève,

«Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste; il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour. Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu. Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur! N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.

«C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi, ce sera vivre pour moi.

«Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.»

«PARISIS.»

XXVIII

LA FEMME VOILÉE

Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de la Révolution--Hoche et Marceau--ont trouvé leur tombe héroïque. On pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»--Ah! dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours, --pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je voudrais mourir.»

Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--éternelle formule des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la lampe d'or de la terre;--le crépuscule répandait ses mélancolies. Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages. Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il.

Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel d'Angleterre.

C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin- rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles. «Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!»

Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré, Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter.