Chapter 36
Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique, vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses lèvres.
Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse, quand on pressent déjà la tempête.
Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras de don Juan de Parisis.
Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne aventure du foyer?
Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur échappe le rêve de leur vie.
Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps, ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à la duchesse de Parisis.
Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était peut-être marié trop souvent.
On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait des larmes dans les yeux.
Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe, Octave lui donna un souvenir.
Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on nous le prenne pour toujours!»
Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait pas encore lire dans son coeur.
Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge.
Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à Geneviève.
On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel.
On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête.
On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin.
Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus avec des bouquets de roses-thé.
La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main malheureuse.»
Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes rustiques, taillées dans la vieille mode.
Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes filles, Octave se leva aussi.
Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les sermons qu'il avait entendus.
VII
L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE
Il était deux heures du matin quand une chaise de poste à quatre chevaux emmena les mariés à Parisis. Geneviève n'était accompagnée que de Mlle Hyacinthe.
Ce fut avec un sentiment de fierté et de mélancolie que Geneviève entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa jeune protégée, qui sauvait, par son intarissable gaieté, les embarras charmants de la situation.
Les deux jeunes amies entrèrent seules dans la chambre nuptiale. Geneviève se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalière tournée vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La Tour, son bisaïeul et sa bisaïeule, souriants comme s'ils étaient heureux de la voir. «Oh! mon Dieu! dit-elle tout à coup à Hyacinthe, j'ai oublié dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma mère.»
La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit portrait. Dans sa précipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on lui avait remise à l'heure du départ et qu'elle voulait achever de lire le soir même.
Il n'y avait plus d'enveloppe à la lettre. Geneviève la prit et reconnut l'écriture de Violette. «C'est singulier, dit elle. Comment cette lettre m'arrive-t-elle ici?»
Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.
Geneviève lut rapidement, sans bien reconnaître que la lettre n'était pas pour elle:
«Pour vivre, il fallait que vous fussiez là; pour mourir, pourquoi ne puis-je vous serrer la main?
«Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonné.
«Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la légende. Vous la connaissez, Hyacinthe:
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
«Adieu, mon amie.
«On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait mortuaire, pour qu'on puisse là-bas s'occuper de ma succession.
«N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez heureuse!
«VIOLETTE.»
A cette lettre était joint cet extrait mortuaire:
Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo é Ilustrisimo senor Don Atanasio Rodriguez Juste.
Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario de esta parroquia D. Florencio Lasala.
I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original queda depositado en el archivo de esta parroquia é inscripto al folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.
A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de agosto de 1867.
EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.
Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Geneviève dans les bras d'Octave. Elle avait jeté un cri de douleur, le duc de Parisis était accouru, il ne comprenait rien à ses désolations.
Celle qui était la duchesse de Parisis depuis midi montra à son mari la lettre de Violette. «Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler plus fatalement la légende des Parisis!»
Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. «C'est étrange, se dit-il à lui-même, je ne puis croire à la mort de Violette.»
VIII
L'HIRONDELLE DE VIOLETTE
Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les épousés; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille sacrifiée promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.
Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortège qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tête et qui essayent de sourire pour cacher leurs larmes?
C'est que les deux épousés, quelle que soit la candeur de la jeune femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent toujours l'un à l'autre un passé qui a ses nuages. On a beau faire, on ne peut pas rayer les pages vécues dans le livre de la vie. Tous les points noirs du passé font les points noirs de l'avenir; les tombes fermées se rouvrent trop souvent; les fantômes apparaissent dans l'auréole de leur vertu, à l'heure même où les vivants montrent les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne garde en amour que les sourires des figures aimées.
Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sème dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'âme la plus détachée des fêtes du monde se reprend malgré elle à chanter sa chanson dans le concert universel.
Voilà pourquoi Octave et Geneviève se levèrent gaiement le lendemain de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'à vivre de leur amour.
Mlle Hyacinthe les avait réveillés, vers midi, en jouant sur le piano le _Songe d'une nuit d'été_. Le déjeuner fut charmant. Une hirondelle égarée, la dernière de la saison, vint battre des ailes au-dessus de la table, ce qui fit dire à Geneviève: «--C'est la bonne messagère.»
Hyacinthe la saisit et la baisa. Geneviève voulut lui attacher aux pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle, presque caché par ses plumes. «Elle a déjà un ruban! s'écria Geneviève.--Il faut le dénouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-être un secret.--Non, dit Geneviève, c'est un simple souvenir.»
Mais Hyacinthe avait dénoué le ruban violet. «Eh bien, en vérité, dit-elle, on se croirait dans une féerie du Châtelet.--Pourquoi? --Voyez plutôt!»
C'était à qui, d'Octave ou de Geneviève, prendrait le ruban; ce fut Geneviève qui le saisit. Elle le laissa tomber en pâlissant. «Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit Octave à Geneviève, après avoir à son tour lu le nom de Violette sur le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passé par Parisis, chassée par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers l'éternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une hirondelle privée qu'on a baptisée du nom de Violette?--Peut-être, dit Geneviève; il faut bien vite lui remettre ce ruban.»
Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui pépiait sans trop d'effroi. Geneviève lui rattacha elle-même le ruban violet; le ruban bleu de ciel était déjà noué à la patte; elle la baisa doucement sur la tête et lui donna la liberté. «Va, petit oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'âme de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.»
Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres avenues du parc, déjà dépouillées par les premières bises d'automne. Dieu donnait à la terre une de ces belles journées d'octobre où la nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons verts de l'été, mordus çà et là au soleil, ont pris des teintes d'or et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux églantiers, qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des oiseaux, comme les mûriers sauvages, comme les prunelliers amers. «Ah! que je suis heureuse! s'écria le soir Geneviève en se jetant dans les bras d'Octave.» Il répondit par mille baisers; il n'avait jamais été si heureux lui-même.
C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuyé sur son coeur un coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lèvres d'une femme une âme si divine.
IX
LE LENDEMAIN DU BONHEUR
Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils étaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit.
Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,--des portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'était là le tort des paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.
Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV; en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui, on respire le ciel.»
Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action. Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin, des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot, jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des troupeaux dans le parc.
Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus, avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.
Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer. N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il nous faut dire: «Prenez garde à la hache!»
Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait.
Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au voisinage de chênes séculaires.
La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca, Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent toujours les chefs-d'oeuvre.
Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût content, les hôtes comme les maîtres de la maison.
Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie n'avait jamais été mieux comprise.
M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain.
L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant, il s'amuse à le détruire.
M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété. Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage, avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière. Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre; dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité qui a gâté le lait de notre première mère.
Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon.
Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité.
Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien, quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les routes étoilées.
Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra. Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations.
Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris.
X
MOURIR CHEZ SOI
La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince, d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur.
Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode, dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant toutes ses larmes, Parisis ou mourir!»
Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui répondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_
_Pourquoi faire!_ En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?
Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir, elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle encore; Parisis me cachera Dieu.»
Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé l'amant.
Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.
Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente, dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure.
Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M. d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque, elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt ans. Mais Parisis avait passé par là.
Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,--que dis-je? elle n'avait pas cessé de l'aimer un instant,--mais il n'était pas dans la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière.