Les grandes dames

Chapter 35

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«Quand vous vous promènerez avec Octave dans le parc de Par ou de Champauvert, si vous voyez à vos pieds une pauvre petite violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas dans la poussière; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et donnez-la à votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains auront sanctifié le souvenir.

«Adieu!»

Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de Violette. Elle sentait que c'était un coeur et une âme qui parlaient. «Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.»

Violette était entrée si profondément dans la vie de Geneviève, qu'il lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-même, un battement de son coeur, un rayon de son âme. «Et pourtant, dit-elle, j'étais jalouse jusqu'à en mourir!»

II

OCTAVE A PARISIS

Mademoiselle de La Chastaigneraye écrivit à la marquise de Fontaneilles:

«Ma chère Armande,

«Je suis désespérée plus que jamais. Je reçois une lettre de Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.

«Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.

«GENEVIÈVE.»

Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer à épouser Octave devant le tombeau de Violette.

La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller la voir. «Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette pauvre Violette est morte, c'est par un dévouement sublime pour Geneviève et pour vous-même. Partez de suite pour Champauvert, dites que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.»

Octave partit une heure après, non sans avoir tenté d'entraîner avec lui la marquise. Il arriva la nuit à Parisis; le lendemain, à midi, il descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris de ne pas voir apparaître Geneviève, car dès qu'on voyait poindre une figure dans l'avenue, on avertissait la jeune châtelaine.

Un domestique s'avança sur le perron. «Monsieur le duc ne sait donc pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis hier?--Elle est allée à Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, répondit le domestique dans la mode de son pays. On a parlé ici du couvent, presque toute la maison a été remerciée et je vais rester seul ici avec ma femme. On a donné l'ordre de vendre les chevaux.--C'est sérieux, pensa Parisis.»

Il remonta à cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa et se contenta d'écrire à la marquise de Fontaneilles:

«Chère marquise,

«Nos destinées jouent aux quatre coins. Pendant que je viens à Champauvert, Geneviève va à Paris. Faut-il que je rebrousse chemin ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!

«PARISIS.»

Le lendemain, Parisis reçut un télégramme qui ne renfermait qu'un mot:

Attendez.

Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y avait au château une armée d'ouvriers. Le spectacle du travail des autres est une vive récréation pour l'esprit, surtout quand le travail des autres est pour soi-même. En l'absence de l'architecte, Parisis pouvait donner de bons conseils pour les détails de la restauration du château. Il n'était pas né artiste, mais il avait le sentiment de l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art antique, art chrétien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne; supérieur en cela à Monjoyeux lui-même, qui était absolu dans son style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eût massacré les plus jolis motifs pour métamorphoser à son gré le caractère du château.

Octave ne croyait pas que Violette fût morte. Toutefois son souvenir attristait encore la solitude de Parisis.

III

LE DÉFI A DIEU

Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses.

C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps les clefs de la crypte.

Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle.

A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement devant son tombeau.

Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda tous les cercueils et les salua avec piété.

C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers, étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent. C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains comme s'il touchait les deux morts bien-aimés.

Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des tressaillements sous ses lèvres.

Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie.

Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!»

Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.»

Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare, l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des chiens enragés.

La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent leur jardin.

Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du boulevard des Italiens, pas même un journal.

Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le _Moine_ de Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef d'oeuvre.

Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude; le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.»

Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans cette grande pièce abandonnée.

Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse. En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches. «Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais une drôle de rentrée à Paris.»

Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier tourbillon il s'endormit.

Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait, les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête. Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.

A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?»

Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut pas perdre son temps.

Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il s'était rejeté comme en fuyant l'orage.

L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.»

Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer, poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que nous ne savons rien de Dieu.»

Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.»

Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois lumières.»

Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant, dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne. Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même. Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.

Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit une vague image dans la glace.

Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures. L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.

Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....

IV

LA MORTE ET LA VIVANTE

Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!» s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.

Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne haute en amour, avec laquelle il avait valsé--la valse des Roses. --Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait.

Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la figure de l'autre s'imposait.

Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui.

Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa peur, toujours résolu à ne croire à rien.

Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière s'ils se fussent hasardés au château.

Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce château!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse? J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette fenêtre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une bibliothèque sans y voir clair?--J'évoquais les esprits, ou plutôt je me moquais des esprits.--Vous m'épouvantez!--Il y a bien de quoi! Je m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est pas venu,--ô païen endurci dans le péché!--c'est que Dieu voulait se montrer à vous.»

Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.--Oui, vous avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est par la figure de ses plus belles créatures.--Eh bien! maintenant croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.»

Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange! dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?»

Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly, comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.--Il ne l'était donc pas?--Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double. --Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas Mme de Révilly à côté de vous?--Vous me faites froid! Êtes-vous assez fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a cassé ce miroir?»

Parisis comprit que la question des superstitions était encore à résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.--Cela n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il ouvert la fenêtre?»

Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu la nuit à Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever l'aurore.»

Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.

Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt.

V

LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES

Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée de deuil.

Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y attend. Il est à son château.--De grâce, ma chère Armande, laissez-moi à mes prières. Je veux mourir en Dieu.»

La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à Octave:

«J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une éloquence plus sûre que la mienne.»

Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.--Jamais, répondit Geneviève.--Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non. Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.--Pathos? on ne bâtit que sur des ruines.»

Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les mains.»

La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne veux plus revoir Octave?--Non.»

Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.--Oui, répondit Geneviève.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?--Je te le promets. --Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la tête?--Oui.»

Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac, elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus personne.

Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux.

A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.»

La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.

Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises, à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.

Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres et les fraises, c'étaient le même fruit.

L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre. Vraie comédie d'amoureux.

Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite! s'écria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle de La Chastaigneraye.

La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?»

Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la jalousie qui fasse des miracles en amour!»

VI

LE MARIAGE DE DON JUAN

Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans, illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi.

Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.