Les grandes dames

Chapter 33

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Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?--Je ne sais pas. C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.»

Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de saisir le sens de ses paroles.

Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la nuit tombât et qu'elle fût voilée.

C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or. «Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée, car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.--Je ne suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis pour avoir une stalle à ce spectacle-là.»

Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que vous vous êtes trompé de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.--C'est bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras cela dans le journal du soir.»

Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac; c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.»

Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince, lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier, connaissez-vous l'_Hôtel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que cela veut dire?--Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu. _O tempora! o mores!_

Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives, est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une femme, dit Monjoyeux.»

Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas.

Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir, mesdames; voilà le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?--Non, monsieur, j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hôtel n'a pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre côté c'est le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.»

Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner, voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.»

On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames! Voilà le plaisir!»

D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.--Ce sont donc des dames de charité?--Non, mais elles étaient groupées avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.--Mais qui est-ce qui habite l'hôtel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.--Ma foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?--Oui, un original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends pas mon soleil.»

D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.»

D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachées de quelques femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y a chanté ses chansons.--Ce doit être fort amusant, ce petit intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.» Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.

D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette énigme.»

Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation. Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh! si c'était Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde, celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.»

XVIII

LES INSÉPARABLES

Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église; la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans confession.

Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les bras un jour d'extase.

Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable.

Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle avait horreur des poses vertueuses.

Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.

Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse. Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche jamais et qu'elle trouve toujours.»

Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un homme.

Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu.

Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à fermer le livre si le héros l'ennuyait.

Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son corps tout en réservant son âme à Dieu.

Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de leur amitié.

La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.

Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées --ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute, comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir- Mesdames.

Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature? Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne donnait que plus de saveur à leur emportement.

Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y resterez!»

C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes. Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel s'embrassaient si éperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--

XIX

LES POIGNARDS D'OR

On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son nom.

Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.

Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa baguette.

Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.»

Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées.

Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que c'était par philosophie, mais c'était par amour.

Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: «Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux qui tuent.»

Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les montrerai.--J'irai,» dit-elle.

Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit dans le bal.

Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis. «Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.»

Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.

Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. «Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue, expliquez-moi le jeu de vos poignards.»

Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois à tout, même au diable, répondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou mauvaise, selon la première figure que nous voyons.--Eh bien, moi, j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais destin.--Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du mal.»

Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous rencontrez.--Hormis vous.»

Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.»

Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.»

Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.

Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de vos poignards.»

On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. «Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui me sauverait.»

Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, malgré les prières de Parisis.

Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu.

Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une cellule, toute à son désespoir.

Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette folie.

Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se disant: «Autant moi qu'un autre.»

Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans l'amour.

A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or.

Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva la jeune fille baignée dans son sang.

Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle s'en était frappé le coeur.

XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se résignait à se débarrasser des femmes,--en les prenant. Mais quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard.

Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans l'amour.

Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage aux courses d'Epsom.

En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux chaussée du monde.

A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes.

Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient déjà passés pour elle.

Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes? C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les emporte avec le rameau brisé.

Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel «Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. «--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.»

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons, ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,--dans la rue des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents francs par mois, c'était une vraie déroute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici. Elle est à l'hôpital Beaujon.»

Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, elle ne parla plus de vendre ses cheveux.»