Chapter 30
Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir que celle qui souriait.
Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette histoire.
Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des deux sexes.
L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de drames romantiques et de ballades à la lune.
J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.» C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari. Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier?
La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?»
Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle. «Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée avec un autre.
Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont éternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia répondit avec assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer dans l'impossible.»
On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.»
On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda à s'enfermer une nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.
La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le mur_, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.
Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Roméo et Juliette_. «C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimée?--Comme je vous attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.--Oui, mais vous étiez invisible et j'aime à vous voir.--Aussi me suis-je décidé à vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!--Oh! mon Dieu! vous avez éteint la bougie.--Mon adorée! je suis un pur esprit et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touché la main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassée...»
Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. «Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.»
On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes et les réponses.»
La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!--Julia, comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....»
La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre à moi que si je suis seule.--Ce sont des contes.» Et la mère se remit à chercher et ne trouva personne.
Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques.
Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication.
EXPLICATION DE LA GRAVURE.
L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les esprits: c'était M. Octave de Parisis.
DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE.
Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les esprits.
COMMENTAIRE RISQUÉ.
Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.
Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se donnent la figure du duc de Parisis.
VIII
LA SOLITUDE DE VIOLETTE
Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan.
Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.
A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond, qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit.
Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais priant pour elle-même.
Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave.
Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches.
On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.
Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une éloquence plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: «Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec l'accent de la vérité.»
Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de Raphaël--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beauté agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme et de son sourire.
On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient heureuses par l'amitié.
Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me rappelle!» dit-elle en pâlissant.
Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion!
IX
LES DEUX COUSINES
Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis.
Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût emporté par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de n'être plus pour elles qu'un ami.
Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son château.
Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.
Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que vous irez voir Violette à Parnan.--Oui, ma cousine,» dit Octave, croyant raviver la jalousie de Geneviève.
Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?--Dans une solitude sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.--Ma cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin; pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai vous voir si je ne suis pas partie.»
Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses lèvres.
Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres. «Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je vous ai déjà averti.--Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour, c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme, paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.--Vous vous imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.»
X
LE CHATEAU DE CARTES
Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe.
Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable, mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.» Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces angoisses.»
Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir.
La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; mais il ne vit que des nuages.
La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis.
Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!» répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle ne voyait plus bien.
Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. «Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais bien!»
Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi j'ai trouvé mon coeur.»
Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi, il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même quand ils sont amoureux.
Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre,» murmura-t-il.
Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. «Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.»
Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»--Non! dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais j'ai oublié.»
Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si je voulais être heureuse!»
Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui s'appelle le bonheur.
XI
UN AUTRE BOUQUET MORTEL
On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de sonnette l'arrachait à son rêve.
Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. «Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la Chastaigneraye.--Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur des roses de Tonnerre.»
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,--un magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,--Violette tournait la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de Geneviève!»
Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du bouquet.»
Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habité.»
Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.
Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
«Ma chère Violette de Parme et de Plaisance,
«Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces d'une femme qui sait bien vivre.
«Je vous baise le pied et la main.
«Marquis D'HARCIGNIES.»
Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira plus--de la même main--ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à vous. Pas un mot de ceci.»
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au marquis avant une heure.»
Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.--Il faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.»
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.--Des fleurs empoisonnées!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce tapis.»
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine.