Chapter 29
Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras chez la duchesse de Hautefort.
Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin.
Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.
ARMANDE DE FONTANEILLES.
Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues:
Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.
Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine. Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup.
J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris. C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et j'espère bien que vous viendrez m'y voir.
Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de la solitude.
Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse.
J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime!
Écrivez-moi ou venez me voir.
VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.
Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots:
Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.
Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué.
Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, mais point courtisane.
Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve.
Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca, surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne; mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous le savez bien.
Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la rosée. Ne pleurez plus.
ALICE.
V
POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE
Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève pour aimer assez Violette.
Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de travaux à faire à Parisis.
Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.
Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.
Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la passion de l'argent.
Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que l'Évangile.
La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.
Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage à l'horizon qui lui gâtait presque la sérénité du ciel.
Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce fut comme un coup de foudre.
Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies. Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à conquérir. C'était un déjeuner de soleil.
Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.
Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les yeux de la mère, il partit pour toujours.
Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde.
Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. Voici la dernière:
«Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?
«Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde en lui envoyant des baisers.
«Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur.
«Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je me croyais dans l'autre vie.
«Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!» s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas lui!»
«J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision.
«Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et il rirait de la morte!»
Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit, dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils parlent.
La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette image fatale.
VI
L'HEURE DU DIABLE
La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.
Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.
Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là toute seule.
Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles ne suivaient plus le même chemin.
Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son ex-amie.--Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le seul pays où le coeur oublie.--Vous ne vous êtes pas revus avec M. d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.»
On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n'ai plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je promène moi-même.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une vraie fortune après la séparation?--Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes bijoux.»
Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois ma dernière perle.»
La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup de dés?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M. d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.»
La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.--Eh bien! je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour paye un siècle de chagrin.»
Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui sait si la vie est autre chose?--Qui sait!» Ce mot avait échappé à la duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas, comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour descendre au Paradis perdu.»
La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.»
Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chère.»
La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?»
Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.»
La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.»
Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.»
La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.»
Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye l'adore jusqu'à en perdre la raison,--et vous-même, que je croyais hors d'atteinte,--vous voilà saisie.»
La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon coeur.»
Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique qui sème en octobre pour moissonner en juillet.»
L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.--L'abîme! Elle y tombera,» pensa Mme d'Antraygues.
Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.»
Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.»
Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le neuvième.»
Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» s'écria-t-il.--«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il faut avoir confiance en soi.»
A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit la duchesse, j'irais peut-être.--Madame, quand on est comme vous sur un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, j'irai demain voir vos madones.»
A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais vit-elle tout cela?
Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.
Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout à coup la pendule sonna trois heures.
C'était l'heure du diable qui sonnait.
La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.--Une heure à moi!» se disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains autour de son cou. Non! je t'aime!»
Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint.
Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux t'aimer pendant toute une heure!»
Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa rougeur.
C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment on perd le ciel.
Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave. Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face.
Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire.
Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.
La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute.
Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas!
VII
LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA