Chapter 23
Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez à la porte un homme qui passe par la fenêtre.--Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura encore rien gardé du tout.--Dieu vous mène à cette terre promise!--La terre promise, c'est vous.--C'est la première venue.--Non, c'est vous. Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et celle-là?--Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier pour vous.»
Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!--Mais la voisine?--Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle pensera que vous avez sauvé son honneur.--Oui! oui! en perdant le mien.--Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi, car mon mari....»
Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se croyait encore forte dans sa vertu.
Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent. Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi, revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué de moi, je me vengerai.»
Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il n'y avait personne, il s'écria:--«Ah! je tiens mon homme, cette fois.» Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.
Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M. de Parisis.»
Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voilà!»
Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes.
Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel. C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pénétrés des principes d'une bonne éducation.
Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle effarouchée.
Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre, puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils sont deux fois dans leur tort.
Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?» se demanda-t-il tout abasourdi.
Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne lui eût interdit ce chemin-là.
Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave, car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la bougie qu'il portait à la main.
La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La fête de nuit fut complète, avec illuminations.
M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement. Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle. Quand M. de Parisis,--tout fraîchement ganté,--apparut portant aussi un bougeoir.
Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay. «Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé, voulez-vous m'expliquer cette comédie?--Monsieur, j'allais vous adresser la même question.--Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.»
Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?--Je devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?--Oui, monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve mon chemin.»
Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'était le duc de Parisis? Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est trompé de chemin en passant par la fenêtre.»
Le troisième mari fut content.
XIV
LES FEMMES INVINCIBLES
Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce temps-là.
Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau et de la Dame de Trèfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de Fontaneilles. Alice s'obstina à cacher le nom de la Dame de Coeur par un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait qu'il aimait Geneviève.
Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaître celles qu'il ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposées se confondaient dans son souvenir avec le même souvenir amoureux. Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme, sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes étaient la même, suivant l'expression d'un moraliste.
Dès qu'il eut surpris le secret, il se présenta vaillamment chez la marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guère, sous prétexte qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle était dame patronnesse de toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il fallait bien que l'esprit malfaisant y fût représenté.
Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.
Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, était une très grande dame de la plus haute naissance, qui avait traversé jusque-là le monde parisien demi-souriante, mais s'amusant à la fête des autres, ne voulant pas jouer d'autre rôle que celui de femme honnête; on disait que son mari s'amusait pour elle. C'était peut-être une raison de plus pour qu'elle fût plus stoïque dans son devoir. Ce qui est hors de doute, c'est que, jusque-là, nul n'avait marqué son pied dans la neige de ses avenues.
Elle était charmante: une beauté brune et grave, adoucie par des yeux d'outre-mer profonds comme l'Océan; elle avait été blonde, on le devinait encore à la légèreté de ses cheveux.
Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque peu surprise de la voir en tête-à-tête avec le duc de Parisis. Ils causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille. Octave était partout chez lui.
Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fût elle qui vînt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son salon; il ne manqua pas de développer ce paradoxe, que les gens bien nés sont tous de la même famille, et que, même avant d'avoir été présentés, ils se savent par coeur.
Ce fut le point de départ d'une causerie imprévue. Les deux dames se révoltèrent à cette idée prétentieuse d'Octave de connaître si bien les gens qu'il ne connaissait pas.
Mais lui, qui n'était jamais pris sans vert, se rappela à propos quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea à dire la bonne aventure à la duchesse et à la marquise, si elles lui permettaient de les dévisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'était pas toujours masqué comme la Dame de Trèfle et comme la Dame de Carreau.
La glace était brisée. La duchesse dit à Octave que Mme d'Antraygues avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela, puisqu'elle savait, par ouï-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets pour son amant.
Le duc de Parisis, un physionomiste raffiné, trouva beaucoup de vérités à dire aux deux amies. La première venue parmi les diseuses de bonne aventure remue des vérités, puisqu'elle remue des mots: qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit qui a étudié dans le coin des femmes! Pour connaître les hommes, pratiquez les femmes; pour connaître les femmes, pratiquez encore les femmes: c'est la sagesse des nations folles.
Pendant cette séance à la Lavater, Octave eut l'art de prouver à la duchesse et à la marquise qu'il était éperdument amoureux d'elles. Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui. Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-même.
Mais elles étaient au-dessus de l'amour, même de l'amour de don Juan de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'était tournée vers Dieu et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse de Hauteroche, âme plus romaine, aimait la vertu pour la vertu, s'attachant à son devoir non pas avec résignation, comme tant d'autres, mais avec vaillance, fière des victoires de l'âme sur le corps.
Octave perdit bien huit jours--huit siècles pour lui--à errer autour de ces deux vertus; il avait pourtant imaginé une tactique qui lui semblait victorieuse:--Après avoir prouvé à la marquise qu'il n'était pas amoureux de la duchesse, il prouva à la duchesse qu'il était amoureux de la marquise, soufflant l'orage à tous les horizons.--Mais les nuages ne montèrent pas jusque dans l'azur.
Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siège et passa dans un autre camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le ramenaient bientôt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que l'amour est toujours le même au dernier chapitre, quelle que soit l'atmosphère, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par la fin.
XV
L'ESCARPOLETTE
Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, était de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimité des femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturière apporter une robe, il la lorgnait; si elle était belle, il la saluait et lui disait mille folies, au grand dépit de la dame qu'on venait habiller ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignité, mais il disait lui-même qu'il ne reconnaissait pas les bienséances.
Combien d'aventures étaient le second chapitre de ses premières escarmouches!
Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes modistes à qui il avait commandé des chapeaux, sans doute pour coiffer ses arbres. Ces deux modistes étaient des jeunes brunes fort provocantes par l'éclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du tout.
Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balançoire. Mme d'Antraygues, cachée par un magnolia, assista à toute la fête; on s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en être, si sa grandeur ne l'eût attachée au rivage.
Elle se montra, les oiseaux s'envolèrent. Parisis les rappela, mais le charme était tombé. «Comment pouvez-vous vous amuser avec ces fillettes? demanda-t-elle à Octave.--Vous voulez que je vous dise le secret, lui répondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que je m'amuse toujours avec les femmes.»
Le duc de Parisis avait d'ailleurs un goût très modéré pour les fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupté s'accommode mieux du fruit que de la fleur.
Il disait encore que la femme a deux virginités, celle de la chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ébauche; elle n'est une oeuvre d'art qu'après avoir secoué l'arbre de la science.
Les libertins aiment les ingénues; les voluptueux aiment les savantes. Toutes les forêts sont vierges dans le pays de l'amour.
XVI
LE FESTIN DE MARBRE
Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes, dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M. Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts.
«M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à minuit.
«Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à giorno.
«Avenue de l'Impératrice, 22.»
Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.»
Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain.
Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui aiguillonna d'autant plus sa curiosité.
A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel, où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons. Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger, on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur; l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer une preuve de goût.--Si le goût était à la portée de tout le monde, il n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?--Oui, c'est le dessus du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue vivante.»
Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui rappelait une figure aimée en passant.
Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste, de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant.
Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes, disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme, sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un animal.
M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice, Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.»
Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or; quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes; l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris.
Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas à faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité? Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans un cercle.
M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur soleil.»
Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.