Chapter 22
A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au témoin.--Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»
Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître.
Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette.
Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin; il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et venir faire son devoir.
Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique.
Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies. Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est que l'accusée n'est pas coupable.»
Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est coupable? demanda le président.--Je le sais bien, répondit Geneviève avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas coupable, mais c'est mon dernier mot.»
Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure. Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie, madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a été à ce qu'il paraît à votre service.»
Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour où elle s'est oubliée.--On nous a appris qu'elle avait été faire ses couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?--Nous allions tous à Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays, nous lui avons permis de partir avec nous.»
La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était le père de l'enfant?--La malignité publique voulait que ce fût mon mari.--Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité par toutes les voies.»
Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci: «Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle. Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées; une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le bouquet.--Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le bouquet n'eût pas été empoisonné.»
Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises.
Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans être jugée.
Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère, et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye.
XII
VIOLETTE ET GENEVIÈVE
Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m'en donnez-vous pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque vous n'y croyez pas!»
Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.
M. de Parisis veilla à ce que la prison d'Auxerre fût adoucie pour cette dernière station. Le juge d'instruction et le procureur impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit d'écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans l'intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister.
Mme de Portien, toute troublée qu'elle fût, avait offert à Geneviève de l'accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe d'innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.
Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève, car c'est notre cousine.»
Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sût pas très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis, après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être se trompait-il.
Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne peut être infaillible.
Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur.
Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas la même langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai jusqu'à en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrétion, mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!»
Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.
Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les heures les plus charmantes.
Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile, si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour qu'elles tressaillent à la même lumière!--Pourquoi ces deux étoiles si éloignées, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous consolerez parce que vous aurez aimé Violette.»
Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle était surtout jalouse de Violette.
M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet.
Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne sera pas appelée sur le banc des accusés?--Peut-être n'osera-t-on pas, car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous êtes bien convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or, que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie, nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les familles des cousines à la mode de Toulon.--Pauvre Violette!» dit Geneviève.
Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?--Mon cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas de poison dans les mains.»
Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le sujet. «Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour voir le lundi les décrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine, je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant M. Marsouin?»
Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille abbaye qu'il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux. C'était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardière.»
Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice. «Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de Paris?--Parce qu'à Paris, il n'y a pas de visions.»
Le duc de Parisis avait oublié l'étrange visite que lui avait faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une clef d'argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit Geneviève, vous avez donc oublié--que n'oubliez-vous pas?--cette apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers moi: elle m'a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé contre toutes choses, que je n'ai pas trouvé de voix pour lui répondre ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.--Oui, elle l'a si bien marquée que j'ai fermé le livre et que je n'ai jamais bien retrouvé la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.»
Toute la politique d'Octave, c'était Geneviève; mais ce fut en vain qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle, elle se dérobait sous les ramées les plus feuillues. C'était la plus impénétrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses points d'interrogation en points d'admiration.
Le soir, Octave partit pour passer la nuit à Parisis. Quoiqu'il se trouvât très heureux d'être à Champauvert, il comprit que Mme Brigitte ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prît pied chez sa cousine. Il ne fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fût soupçonnée--même d'être aimée par son cousin. Quand il fut parti, Geneviève pleura. «Ah! dit-elle tristement, je suis un corps sans âme. S'il ne revient pas demain, je mourrai.»
Il ne revint pas le lendemain.
A Parisis, ce soir-là, il se coucha fort tard. A une heure du matin, il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio- thèque du château. Sur une table il vit un livre ouvert. C'était _Faust_. Il pencha la tête et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui couraient comme le feu sur ces deux lignes:
«Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumée qui nous voile l'éclat des cieux.»
XIII
TROIS MARIS CONTENTS
À son retour à Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les entr'actes de sa vie.
La comédie que je vais conter n'a été représentée jusqu'ici sur aucun théâtre, mais elle a été jouée scène pour scène, mot pour mot, aux Champs-Elysées, no 123 et no 125, étage des balcons. C'est une comédie en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois Maris_. Il y a cinq personnages en scène, mais les trois maris sont presque des personnages muets; il n'y a à écrire que le duo chanté entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne de Biançay.
M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue des Champs-Elysées. Au no 123, il était quelquefois attendu très discrètement au troisième étage par une noble étrangère qui s'ennuyait à l'heure où son mari courait le demi-monde. Au no 125, il était non moins discrètement attendu, au quatrième étage, par une très jolie Havanaise née dans un hamac et qui vivait toujours couchée.
Il n'avait pas jugé de utile de faire connaissance avec les maris, si bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant qu'il était au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui demander la main de sa soeur. C'était l'heure de demander une jeune fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.
C'était un Espagnol qui avait des habitudes américaines; il répondit à Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler cette langue-là, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus du balcon voisin.
Voilà le prologue de la comédie. Maintenant figurez-vous, dans l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui a envoyé coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de Biançay. Le mari est un chasseur intrépide qui, aimant mieux sa meute que sa femme, est depuis trois jours à la chasse; il est né pour la vie rustique; il aime l'architecture des forêts et non celle de Paris; il meurt d'ennui dans un salon; il s'épanouit dans un chenil. Comme sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout l'hiver les agréments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur armé d'une faux d'or. Elle porte son idéal dans son coeur; mais elle court risque de passer toujours à côté.
Il ne faut pas désespérer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idéal sur son chemin.
En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups à la fenêtre. «Eh bien? on frappe à la fenêtre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de vent, sans doute.»
La baronne écouta. «Voilà qu'on frappe encore! c'est original; je n'ouvrirai pas plus la fenêtre que la porte.»
Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.
Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de grâce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.»
Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez moi.»
Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi, je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies. Adieu, madame.»
La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous défends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver. J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra--en tout bien, tout honneur,--mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai failli y rester.--Je vous remercie de la préférence; pourquoi n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.--Adieu, madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc, si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé; une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.--C'est vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est bien cela ... vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.»
Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici une carte cornée.--C'est cela. Et à la troisième visite vous passez par la fenêtre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés dans une autre vie.»
Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous des armes?--Oui, un poignard.»
L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.--Madame, un homme se cache ici, cria le mari outragé.»
Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je payerai les verres cassés.»
Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà parti.
Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez me dire un éternel adieu.--Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de m'écouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments. Mais vous savez bien que je suis mariée.»