Chapter 19
Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser. «Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.»
Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.»
Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les plus belles truites tombées des cascades.
Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu prépares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était cinq minutes de trop.
On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione, les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies étaient celles qui remuaient toutes les cordes.
Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo matinal.
Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être une honnête femme.»
Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet, sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple billet:
Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!
ANGÈLE.
Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table.
Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit. «Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.
Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre.
Pourquoi Angèle était-elle partie?
V
VIOLETTE AU SECRET
Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les femmes.
Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.» Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais prendre au sérieux les femmes qui voyagent.
Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert, il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui fut pour lui un coup de tonnerre.
«Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses, on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal. On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer l'instruction de cette affaire mystérieuse.»
M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que Parisis lut avec fureur:
«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci, qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son nom de famille,--un vrai nom de mélodrame--est venue dans un château voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation, cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.»
Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné. Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe, no 7, anciennement avenue d'Eylau.»
Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir, avec une cravate rouge, demandait à être introduit.
Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une correspondance pour vous.--Eh bien!»
L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de s'éloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille, --un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.»
Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette. «Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que vous écrirez lui arrivera.»
Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.»
Voici la lettre de Violette:
«Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous? Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre, qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir à la porte de Mme d'Entraygues?
«VIOLETTE.»
L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.--Oui, très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette:
Violette, je vous aime et je veille sur vous.
«PARISIS.»
Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince! Je n'ai pas encore déjeuné.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq louis, vous ne déjeunerez pas.»
Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de Geneviève:
«Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui a voulu rire avec le poison.
«Malgré toutes mes prières on instruit l'affaire, il me faudra comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes. Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes, que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise publique.
«Adieu, je meurs de chagrin.»
«GENEVIÈVE.»
La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de sa femme ne fût inscrit au procès.
Il tient une petite lettre de Geneviève.
«Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.»
Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une aventure nouvelle.
Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins; car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où elle avait marqué cette pensée: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y songer_, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins?
Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits ses enfants d'adoption.»--Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de l'amour.
VI
DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION
M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de collège un jeune juge d'instruction, qui s'était signalé par trois ou quatre condamnations à mort. Celui-là cherchait les crimes. Dans toute créature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait rayé le mot «rédemption» de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort était le soldat de la vie. Aussi était-ce un curieux spectacle que de le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rétabli la question, tant il tyrannisait les consciences, tant il piétinait sur les âmes, tant il flagellait les esprits.
Et comme tout est contraste, dans la vie privée c'était le meilleur homme du monde. Comme Léonard de Vinci, il rachetait la liberté des oiseaux, il était généreux aux derniers saltimbanques, et, s'il eût déchiré son manteau, c'eût été pour les épaules de deux pauvres.
Quand Parisis était entré dans le cabinet du juge d'instruction, on annonçait sept ou huit femmes--légères--très légères.--plus que légères. «J'espère que tu ne vas pas me mettre à la porte,» lui dit Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait sévèrement son devoir, il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.
Octave tint bon. «Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras que je répandrai ça et là un trait de lumière. D'ailleurs, j'ai à te parler très sérieusement.»
Les femmes entraient deux par deux comme à une procession.
Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas écouter. Le juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fût encore là.
Huit de ces créatures étaient entrées; on eût dit que toutes descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre. C'était la même insouciance, la même curiosité, la même figure où ne descendait pas l'âme.
Je me trompe, il y en avait deux qui étaient restées des femmes. Une grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empêcher de leur demander par quelle singulière déchéance elles étaient tombées là.
La petite répondit très vivement que c'était pour se venger de sa famille, qui l'avait humiliée par la maison de correction pour un péché tout véniel. La seconde commença par dire, avec quelque fierté, qu'elle ne devait compte qu'à elle-même de ses actions. Et comme le juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout à sa curiosité, elle répondit qu'il n'y a point de stations dans les chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme perdue; que peut-être, elle aussi, elle exerçait une vengeance.
Octave ne lisait pas son livre de droit: il était tout aux paroles de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. «Madame de Marsillac!» dit-il, croyant rêver. Il se pencha vers son ami et lui dit de demander à cette fille depuis quel temps elle en était là.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappé à la porte de cette maison, parce que je n'ai pas trouvé un lit, pas même un lit de paille aux Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me venge de la société. «Mais comment pouvez-vous rester là, vous qui paraissez intelligente? Vous avez donc jeté votre coeur à la porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du repentir. C'est la même pénitence.--Mais les heures sont des siècles pour vous dans une pareille atmosphère.--Non; il y a, si vous voulez me permettre ce mot, des grâces d'état: je passe mon temps à jouer du piano et à lire des romans; je lis même des livres de piété.--C'est une profanation.--Non! mon âme n'est pas complice.»
Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. «Quoi! murmura-t-il, cette femme qui jouait là-bas à l'ange de vertu!»
Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont elle avait été témoin comme ses compagnes. «Comment vous nommez-vous? --Mélanie, répondit Angèle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que sur moi-même.--Où les coups de poignard ont-ils été donnés?--Dans le salon, sur un des canapés.--Qui était-là?--Ces dames et quatre ou cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit de dire les noms. Demandez cela à une de ces dames.»
Et se retournant, tout en indiquant la petite femme déjà interrogée: «Pas à mon amie, car elle les connaît aussi, mais les autres ne pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas, l'autre Chat-Botte, celui-là Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que pouvaient-ils faire au salon?»
Angèle regarda profondément le juge d'instruction. «Vous le savez bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il y vient tant d'hommes bien nés que les femmes finissent par faire leur éducation. Dieu a pris une côte à l'homme pour faire la femme, c'est un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait l'homme, dit une fille.--C'est trop de littérature, interrompit le juge d'instruction.» Et il continua gravement son interrogatoire. Angèle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer au mur de son côté, Il lui prit la main et lui marqua la figure en passant devant elle. «Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une pareille compagnie?» Angèle leva les yeux et reconnut Octave, «Oh! mon Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur de vous rencontrer me fût arrivé. Vous étiez là!» Elle baissa la tête avec un profond sentiment de tristesse. «Expliquez-moi cette énigme.--Chut! on nous écoute; j'irai vous voir demain et je vous dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien, vous.»
Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de Violette; il voulait qu'on la mît en liberté sur-le-champ. «Je réponds d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais élevée.--Elevée au mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voilà encore avec ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que j'aie jamais tué une mouche?--Tu as tué des femmes. Il viendra un jour, mon cher, où on recherchera le crime moral comme le crime matériel. Jeter le trouble dans un coeur, désespérer une pauvre créature dont on a tué l'énergie par l'amour, la faire mourir de chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas là un crime?»
Parisis était devenu pensif. «Peut-être, dit-il. Est-ce toi qui vas inaugurer la répression de ces crimes-là? Appelle deux gendarmes et mets-moi au régime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi la liberté de Violette, qui est la plus brave créature que j'aie rencontrée.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait réserver toutes les prérogatives de la justice.--Cela me paraît si simple et si juste! On ne s'élèvera jamais assez haut contre l'odieuse prévention. Quoi! voilà une fille convaincue d'empoisonnement, sans que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la jette en prison jusqu'au jour où il plaira au procureur impérial de l'envoyer devant messieurs les Jurés, qui ont peut-être une âme et une conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents! s'écria le juge d'instruction.»
Cette parole avait jailli comme la vérité. «Sais-tu que tu m'épouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'étude de l'homme, c'est l'étude du crime. Nous sommes tous marqués du sceau fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des abominations et des atrocités?--Qui sait? dit le juge d'instruction en souriant à son tour. Si je n'étais occupé à prouver que les autres sont criminels, je me prouverais peut-être que je le suis moi-même.--Ce sera ta dernière instruction.»
Le duc de Parisis parla à son ami de l'empoisonnement à Champauvert. «Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais déjà par coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le monde des pécheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les journaux de sport et de fêtes, moi je lis les procès en adultère et les causes célèbres de l'amour.--C'est le même livre, dit Octave; je lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a là un médecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la vérité.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en relief.--Je te dis que c'est un honnête homme: si tout le monde faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas à Dieu.--C'est la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-même son juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne à mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo! Voilà une nouvelle théorie qui supprime la justice des hommes et celle de Dieu. Tu as des idées, toi; il y a du bon dans ce système-là! Mais, quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-même abuse du droit de grâce.»
Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitié. «Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberté de Violette et étouffe cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es l'enfant gâté du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis rien. Les journaux de Paris, après les journaux de la Bourgogne, ont parlé hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son cours; le ministre lui-même se briserait à vouloir tout arrêter.»
Parisis ne croyait pas que ce fût si sérieux. «Mais c'est horrible! dit-il en voyant d'avance le tableau du procès. Quoi! Mlle de La Chastaigneraye serait obligée de comparaître pour accuser Violette ou toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah! vous voilà bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi. Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisée par un niveau?»
Octave était désespéré. «Après tout, ne te désole pas. On priera les journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante? n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Après tout, cette demoiselle Violette n'ira pas sur l'échafaud. Mais enfin, si c'est elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son carrosse, car on dit que c'est une courtisane à la mode.»
Pour la première fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une force supérieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait semé. Si Violette était une courtisane, c'était sa faute à lui; si elle était accusée dans l'opinion publique, sur qui retomberait l'accusation? Sur lui-même. «Si ce n'est pas Violette, qui donc est-ce? lui demanda tout à coup le juge d'instruction.--Je ne puis le dire, répondit Octave; la vérité, c'est qu'on ne le sait pas bien. Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idée, mais nous n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis bien te dire à toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon pénétrer de pareils mystères, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as peut-être raison, dit le juge d'instruction qui était un homme d'autorité, élevé à l'école de Joseph de Maistre. Va voir le ministre, qui est la justice faite homme, il voudra peut-être étouffer le scandale de cette affaire.»
Le caractère de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des demi-caractères. A peine les physionomies se sont-elles accusées fortement, qu'elles déroutent l'observateur par les timidités et les indécisions. Au moyen âge, l'ami d'Octave eût fait condamner jusqu'à sa famille; au XIXe siècle, il n'avait que par bouffées les ardeurs de l'Inquisition.
Octave serra la main à son ami: «Dis-moi, puisque je viens de retrouver l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me demandes-tu là! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?»
Parisis sourit: «Pour la justice, mais pas pour moi.»
VII
POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE