Chapter 18
La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d'or. «Voilà qui est éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fétiche_ de mon petit nom.--Monsieur, j'ai des préjugés, mais je ne suis pas superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas séant d'habiter une chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes ne portent pas bonheur.»
En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de mélancolie qui alla jusqu'à la tristesse. «Madame, je fais un appel à votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames à la Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise, Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l'âge d'or. Mais les Phrynés ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je suis un homme bien né, je n'ai jamais violenté les femmes--si j'ose m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre. Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalité, je la prends.»
La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!--Appelez vos gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons laissés à Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens, monsieur, c'est ma colère, c'est ma dignité, c'est ma pudeur.--Vous oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?»
Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame. Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je vous ai blessée, je vous en demande pardon.»
C'est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait qu'elle est belle et qu'elle a raison.
Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé, il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d'amour subit, que la dame fut presque désarmée.
Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le _Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comédie.
I.--La chambre sera divisée en deux jusqu'à minuit.
II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se coucher.
III.--La clef restera à la porte, quelque dommage qu'il en puisse advenir.
IV.--Monsieur respirera à l'unique fenêtre, mais à la condition que Madame ne sera plus là.
ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'à minuit, Monsieur cherchera une chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalière.--S'il ne trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront.
A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme pour bien marquer son droit. «C'est cela, dit Octave, les femmes ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il s'approcha de la fenêtre, comme s'il manquait d'air. «Je vous vois venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là. --Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes les plus ignorantes ont passé sous l'arbre de leur grand'mère; Adam ne leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup, monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout à l'heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.--Voyez, madame, ce que c'est que la passion, j'avais oublié moi-même l'heure du dîner, et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empêchent pas de dîner.--Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à table d'hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table d'hôte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit. --Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un éternel adieu, madame.»
Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que le diable m'emporte si j'ai pénétré celle-là; j'ai pourtant de bons yeux.»
Il avisa l'hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m'avez fait faire une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai là sa carte dans le bureau de l'hôtel.»
Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas allé par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de façons.»
L'hôtelier, tout malin qu'il fût, eut bien l'air de ne pas comprendre.
Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hâte prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux--à la Conversation, ainsi nommée parce qu'on n'y parle jamais.
Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne la vit pas.
Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la marquise entretient peut-être un zouave pontifical!»
II
DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE
GUEULES
A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis! Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l'aurait à sa table. «Par ici! par ici! par ici!» criaient-ils tous.
Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dût voir Violette. On revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une femme que je ne connais pas, et elle m'a mis à la porte. Après cela, c'est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous. Vous la connaissez intrà muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages qu'extrà muros: aucun de nous n'a encore pénétré chez elle. Tu es donc entré par la fenêtre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la cheminée?--Peut-être. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni père, ni mari, ni frère, ni amoureux?--Non, Elle est arrivée avec un nègre qui ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits, c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle. Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie vu jouer.--Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve si bête.
Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois tables autour de lui. Tous les coeurs s'étaient rapprochés; au dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de l'hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée lui avait ouverte et presque fermée.
Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l'homme, hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et- quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom; mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachât dans l'hôtel, soit qu'elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait pas vu cela;
Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il ne l'avait vue chez elle--chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il en se plaçant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien. --Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet hippopotame que vous voyez là-bas me l'a prise pour jouer des Frédérics. Il la déshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand, je lui chercherai un querelle d'Allemand.»
Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l'hippopotame. «Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre place à une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur, vous êtes marié, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien, monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien égal, monsieur!--Si j'enlève votre femme, monsieur, c'est pour enlever votre fille.» L'Allemand se leva. «Monsieur, vous m'insultez!--Oui, monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon bonhomme, dit-elle à l'Allemand en lui présentant un double florin, voilà la dot de votre fille.»
Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui l'obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau. Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,» dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit. Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille francs.»
La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille n'était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement, une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous ces papillons et ces lingots. «C'est un travail, dit Mme de Marsillac en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»--Savez-vous compter? dit-il à la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez volé. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait déjà son compte, c'est une misère, il y a quarante-huit mille francs. --Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise. --Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne. Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si j'avais parlementé une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous ne perdiez que mille francs avant la série.--Oui, les mille francs qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.»
M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de Marsillac ne consentit à prendre que la moitié.
Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. «Je vais vous accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un air railleur.» Et elle partit.
III
LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE
Octave jugea qu'il devait être dans la place avec elle.
Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs, il se croyait moins avancé qu'auparavant. Il était de ceux qui ne veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il avais obligée était sacrée pour lui.
Il est vrai qu'il n'avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prît désormais ses prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit la clef à l'hôtel, elle était encore à mi-chemin.
Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m'attendais pas à celle-là.»
Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement. «Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc, madame, me condamner à dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que vous n'avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point d'obstacle.--En vérité! c'est pour cela que vous avez allumé quatre bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme qui se lève.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.--Tout cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l'heure minuit: vous n'avez pas oublié les articles de notre traité, c'est l'heure de nous dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai pas les lois de l'hospitalité.--L'hospitalité! Comment, vous prenez une citadelle qui n'était pas défendue, vous y entrez avec armes et bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalité?»
La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup sérieuse.--Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises; vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq minutes. Je sais bien que vous n'êtes pas venu à Bade pour cela; vous avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.»
Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte, (je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalité à Mlle Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance; car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la poussière patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasardé son pied mignon sur le boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ouï-dire:--c'est une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma cause est gagnée.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.»
Octave se leva d'un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se faisait plus que dans les comédies.--Peut-être, madame. Il y a encore une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous si j'étais sage?»
Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée. «Vous vous imaginez peut-être que j'ai peur de vos violences et que je m'inquiète de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez pas finir une si belle journée par une nuit blanche.--Eh bien! je compterai mon or ou j'écrirai ma dépense.--Je ne vous croyais pas une femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je me dépoétise à vos yeux, j'ouvrirai la fenêtre et je rêverai au clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.--Puisque Roméo est là!--Vous! Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une sérénade; mais il n'y a pas plus de Roméo que sur le quai des Morfondus.»
La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille n'était pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5 septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait trop à penser. Il n'y a plus que les bégueules qui s'indignent du plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de préjugés. Vous êtes à Bade toute seule comme j'y suis moi-même; puisque vous aimez les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?»
Octave s'était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la main. «Songez, madame, que vous n'êtes pas venue ici, j'imagine, pour faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-être, madame, car je suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous êtes l'opinion publique, je m'en fiche.»
Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus énergique. «Après tout, pensa Octave, c'est peut-être une simple drôlesse--ou plutôt une drôlesse compliquée.»
Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie.
Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.--Non, monsieur, je ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?--Non, monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.»
Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable. --Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empêche pas de voir que vous avez les plus beaux bras du monde.»
Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le serpent!--Je suis une femme de marbre.--Où est Pygmalion? Est-ce que votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?--Allez y voir.»
A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes d'Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui me font peur.--Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute extrémité.--Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous m'avez énervée et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous déchirez mes dentelles....»
Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis, soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un fauteuil.--Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d'acier cette belle amazone comme il eût fait d'un enfant. Mme de Marsillac fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu'il lui échappa ce cri involontaire: «Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!»
Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous cacher, puisque j'ai éteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?»
IV
POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.
Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit Octave sans remuer.
Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires, légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.--C'est un reproche que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous regardais dormir.--J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.--Pourquoi parlez-vous de partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une chambre à deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices, je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la chronique de tout le pays.--Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner hier.»
Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!--Je suis de l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit, n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps à dire non.»