Les grandes dames

Chapter 17

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L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir. Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien léger--celui d'avoir dévoré deux millions.

Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau; mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et d'épouser Geneviève.»

Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis, mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!»

Le duc de Parisis consola la jeune mariée--pendant tout une heure.--«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille francs.»

Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux.

Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis.

Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là.

Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des riches quand on est devenu pauvre.

Jusque-là il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue parisienne--parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis, le dernier voile tomba de ses yeux.

Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse.

Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens, le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.

Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire: «Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient où on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'écria Parisis comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.»

Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!»

On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on ne respirait pas l'air des hypothèques.»

Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.

C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.

Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total: tout ou rien.»

Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron, quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total: tout ou rien.»

C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant, si les oiseaux allaient nous voir!»

Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà revêtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frère, il faut mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je porte le deuil de ma jeunesse.»

Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu m'avais aimée!--Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!--Profanateur! des phrases toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours prendre par la même illusion.»

Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me fais peur à moi-même.--Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune femme.»

Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au sérieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au sérieux! Mais qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se répand sur deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!»

Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de Pique. «Un joli chapeau!--Vous êtes bien bon de vous apercevoir que j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!--Quelle bonne idée vous avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer ses allées par une pareille robe à queue.--Oui, je lui fais là un grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.»

Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc toute votre histoire depuis que je vous ai vue.»

Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des femmes.

Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale, vous?--Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même. --Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez, mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond d'une avant-scène.--Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le monde.--Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.--Eh bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant à Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.--Ce serait original, si c'était possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit plus une vertu après la première chute?»

Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.»

Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse, la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris. Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me parlait.--Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est égal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier devant ses duchesses.»

On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame, dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la cave.--Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai jamais bu que de l'eau.»

On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin; il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure, tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions. Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour sera toujours mon maître!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien, pas même de l'enfer!»

Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette--tout en les trahissant.

XL

OU VA UNE FEMME QUI TOMBE

Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures galantes.

Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues, sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle.

Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et l'autre pour le réel,--la rêverie et la passion,--l'une pour la comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.

A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave, qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.

Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle lui échappa sans dire gare.

Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse, venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave, lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés au-devant de lui.

Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre heures sans les rencontrer.

LIVRE II

MADAME VÉNUS

* * * * *

I

LA CHAMBRE A DEUX LITS

Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se décida à partir pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrêter un jour de plus à Paris.

Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de Bade toute parfumée encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade était désolé depuis que le bruit s'était répandu qu'il n'y viendrait pas. Quoiqu'il ne reconnût pas l'écriture, il pensa que ce doux appel était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il, c'est peut-être là que la fortune m'attend. Bade ou le Pérou, c'est la même chose.»

Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pût demander à un ami, c'était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions à pile ou face. Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indécision était la pire des choses; elle ruinait l'énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment de partir pour l'église avec Isabelle, Valère s'écrie: _J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène_. Parisis, qui n'avait que douze ans, s'écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les deux?»

Dès qu'Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pièce de cent sous. «Si c'est face, dit-il, j'irai à Bade.» La pièce de cent sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit.

Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y arriver _incognito_, sans équipages d'aucune sorte, décidé à risquer vingt-cinq mille francs et à s'en revenir si le dieu Hasard s'était trompé.

Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tête à tête avec le prince Rio. Elle aussi était venue _incognito_. On ne la voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour, descendit à l'hôtel de France, qui naturellement n'est jamais habité par les Français.

Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand air, lui dit combien il était désolé de n'avoir pas un appartement. Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc! reprit l'hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l'heure pour Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous n'êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas, donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulté, c'est que la dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hôte avec des airs fort malins.--Où est-elle?--Elle est à la roulette, je n'en doute pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j'ai une autre clef; la dame n'a rien à prendre, elle a tout joué.--Même son honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obélisque.--Je n'en doute pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!»

Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.--Deux lits! s'écria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe, car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute seule.--Mais, tout à l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.--Après tout, cela m'est égal, la chambre est très agréable, un paysage par la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en vérité, je ne connais pas mon bonheur.»

L'hôtelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom. «Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.»

Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donné tout cela? Après tout, c'est peut-être moi. Mais n'allons pas faire de fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.»

Octave versa de l'eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle--je me trompe--chez lui.

Elle n'avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva pas un mot à dire.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c'est vous, madame, dit-il sans s'émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer chez vous.»

Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle. «Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s'était trompé? Il est bien assez malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime à croire que vous vous êtes trompé de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.--Des deux sexes? dit la dame, qui ne put s'empêcher de rire.--Oui, madame; où est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que lorsqu'elle cherche le danger.»

La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en débiter.»

Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous présenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien! voilà une raison de plus pour moi de m'insurger contre le décret du Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eût aussi bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hôtelier s'est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine de vous asseoir.--Vous êtes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux fauteuils, c'est vrai, je ne m'en étais pas aperçue. J'en suis bien aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.»