Chapter 14
On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était encanaillée.
Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli démon.
Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude; le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les diverses aspirations de la testatrice.
Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines.
Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se regardaient avec un sourire de quiétude.
Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent, comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres. Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle.
Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme, le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter. La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième testament? demanda tout à coup Geneviève.--Deux août, répondit le notaire.--Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye.
Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce jour-là n'a été oublié par mon coeur.--C'est beau de me dire cela à l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours, m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, je n'en doute pas.»
A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une enveloppe qui portait ces mots: _Papiers précieux_.
Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, cent mille francs à peine.
Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe, il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au médecin de la Roche-l'Épine.
Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles, que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade, l'écrivait d'une main tremblante.--Où est-il? demanda le notaire.--Je crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans l'armoire aux bijoux.
On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève, mais deux autres encore.»
Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.»
Et il lut tout haut:
«Ceci est mon testament.
«Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps!
«J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels.
«Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre qu'elle rencontrera.
«Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis.
«Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867.
«ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.»
Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le monde fut convaincu que c'était le dernier mot.
Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est écrit ici est écrit là-haut.»
Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.
Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage, puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le testament.
Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi, puisque la loi autorise les testaments.
La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa mésalliance.
La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le notaire des deux orphelines.--Non, répondit Geneviève; après ce testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses dernières volontés.--Non, ma cousine.»
Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.»
Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le croiriez-vous! cette nuit....» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne veux rien dire.»
Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda sa canne.
Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!»
Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!--Oui, mon cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison, ma cousine.»
Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux pour vous prier d'être ma femme!--Peut-être! mais voilà le malheur, dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine. --Eh bien! parlons politique.»
XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le curé.
C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur curé du monde.
A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.--Que voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur corner la sainte vérité comme à des boeufs.»
Et le curé marcha en avant.
Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins gai.»
Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à table.»--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais pas moins de rompre notre tête-à-tête?--Est-ce que vous vous imaginiez que nous allions dîner en tête-à-tête?--Pourquoi pas? Je ne suis pas venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. «Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.»
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec effroi.--«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.»
Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de votre Minerve.»
On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!--C'est précisément parce que vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez pas épouser une provinciale.--Je ne sais pas à Paris une Parisienne aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.--Vous faites comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme à Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour! Lequel?--Demandez cela à M. le curé.»
Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.»
C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si je croyais à quelque chose.»
Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez faire le whist.--Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.--J'aime cette résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre salut.»
A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.»
Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, chercha des nouvelles de Paris.
Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout de noir habillé, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane.
Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux étoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une fureur subite.
Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. «Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!»
XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré.
Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il.
Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle place est la plus humble.»
Octave se garda bien de quitter Geneviève.
Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son souvenir, cela vous fera du bien.»
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais pourquoi, que c'était un billet de Geneviève.
Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu lui-même eût ainsi consacré ses paroles.
Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle!
Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais!
Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, Geneviève?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien à vous?»
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante surprise de Geneviève.
Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un air désappointé.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.»
Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux une des pages de sa destinée.
M. de Parisis lut:
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma famille.
«Ceci est mon testament.
«Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du Pérou.
«Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir.
«Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus de mes amis.