Les grandes dames

Chapter 12

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Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?

Demandez à M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de Mme de Révilly.

La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,» répondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses épaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh! mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve dans vos cheveux?--Je ne sais pas.»

C'étaient les armes parlantes de Parisis.

XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE

Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit Guillaume avec inquiétude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. Mais je me suis trompé de porte.»

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.»

Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a très bien pris cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de Révilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumée que tout cela.--Elle a tout brûlé!»

Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de son ami: «Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.»

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, toi.»

Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle maîtresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle enfant que je vais épouser te devra son bonheur.--Qui sait?»

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en l'an de grâce 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de Parisis.

Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son dénoûment tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune fille.

XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR

Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat.

Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. «Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la fête.»

Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la messe.

La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon.

Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier, parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je monterai chez la belle Dijonnaise.»

On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce que Mme de Révilly--n'y était pas.--

En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que ce serait son mari?»

Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire _Révilly_. Toutefois, quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme s'il devait lire sur la façade de la maison.

Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt.

Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son «salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. «Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda Parisis avec surprise.--Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly qui est morte.»

Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je croyais voir Mme de Révilly.--Comment! elle était blonde et je suis brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré.

Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.

M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait eu horreur de sa faute, et--voilà bien la logique des femmes!--elle avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari.

Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût écriée:--Je ne vous connais pas!

Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.

Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore dans l'enfer du désespoir.

Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin. Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant?

Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature.

Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est belle aujourd'hui?»

Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!»

La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le nénuphar blanc cueilli sur la rive.

La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» crièrent à leur tour les deux amies.

Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes sans qu'un sauveur se montrât.

Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte. Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. L'âme amoureuse et blessée était partie.

«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme qui riait toujours!--Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se consolera pas.»

Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en deuil.»

Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même; il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt. Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.»

Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.»

Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais Mme d'Argicourt.»

XXIX

LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME

C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais on se rencontrait pour causer mariage et divorce.

Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, il devait être au concert des Champs-Elysées.

Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami.

C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou je te donne du poing sur le baptême.»

Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, que je ne saurais traduire.

On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et elle passa.

Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais.

L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.--Tais-toi! dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, où je te fais mettre dehors.--Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous pour les réparations au café Anglais.

Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle?

Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris.

Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie. «Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, si tu as des affaires ici, je m'en vais.»

Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle composé des hommes les plus à la mode.

Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à Wiesbaden.

Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle aurait voulu le briser lui-même.

C'était l'amour dans la colère.

Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille; tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison. Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu dans le sang et l'enfer dans le coeur.

Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous êtes venue ici.»

Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. «Comment, il la connaît!--Tu sais bien que Parisis connaît tout le monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.--Pas de chance! dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est toujours Octave qui me répond.»

Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave.

Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé, Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation commencée avant l'arrivée de M. de Parisis.

Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.»

Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.

«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais pourquoi êtes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel des amoureux.--Violette de Parme! à la bonne heure.--J'ai monté en grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon, c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à Dieppe.»

XXX

LE VOYAGE A DIEPPE

Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monté dans une province bégueule!

Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par le faubourg Saint-Honoré.

Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.

Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle jouer avec l'audace.--Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.»

Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui. Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout d'un coup tant de figures de connaissances.

Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le phaéton et sur les harnais.--Oui, répondit Parisis, madame attend sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la chanoinesse.»

Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.»

Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui.

Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle ingénue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.»

M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au troisième étage.

Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....

Ici le romancier tourne la page.

XXXI

SUR LA PLAGE