Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 9

Chapter 93,967 wordsPublic domain

Quand le roy de France ot receus ses lettres, si manda son conseil par grant délibéracion, et leur bailla la réponse de leur lettres. Tantost les chevaliers se départirent de court et vindrent à leur seigneur, et luy baillèrent la lettre de réponse. Il brisa le seel de la lettre qui moult estoit grande; et quant elle fu ouverte, il n'y trouva riens escript, fors _Troup Alemant_. Et ceste réponse fu donnée par le conte Robert d'Artois, avec le grant conseil du roy. Si avint que le roy d'Angleterre qui guerre avoit au roy de France envoia par devant ledit Adoulphe, roy des Romains, en luy requérant que, pour une somme de deniers, il se voulsist aler avec luy contre le roy de France. Lequel Adoulphe luy ottroia, car il avoit bien en mémoire la response des lettres qu'il avoit envoiées au roy de France, comme dessus est devisé. Si envoia deffier le roy de France de par luy[142]; mais quant il cuida assembler grant quantité de gens d'armes pour accomplir ce qu'emprins avoit, pluseurs luy défaillirent qui ne vouloient pas estre avec le roy d'Angleterre. (Si ne pot parfaire ce qu'il avoit empris en son entencion. Mais, après une pièce de temps, se fist la pais entre le roy de France et ledit Adoulphe, par ceste manière que ledit Adoulphe auroit à femme la soeur au roy de France; et par tant fu la paix confermée).

[Note 142: Le récit de nos chroniques contredit celui des historiens modernes, qui présentent les premières lettres de l'empereur comme un effet du traité honteux fait par lui avec le roi d'Angleterre.--Au reste, je dois à l'obligeance de M. Michelet, chef de la section historique aux archives du royaume, la preuve que notre chroniqueur a suivi un bruit populaire mal fondé, en citant le mot encore aujourd'hui célèbre de Philippe-le-Bel. L'original de la véritable réponse de ce prince est conservé dans le Trésor des Chartes. (J. 6.0, nº 14.) «Philippus d. g. Fr. rex, magnifico principl A. regi Alemanniæ. Nuper vestras, ut primâ facie apparebat, patentes recepimus litteras, in hæc verba: Adolphus, etc. (comme plus haut.) Quare mittimus ad vos, religiosos viros dilectos nostros fratres Simonem de ordine hospitalis ... ac Galcherum de ordine militiæ Templi de Remis domorum preceptores, ad sciendum si à vobis tales litteras processerunt. Quæ si de vestrâ conscientiâ emanarint, nisi de contrario nos certificaveritis, cum eâ carum tenore diffidationis materia colligatur, vobis intimamus quod tanquam diffidati à vobis deinceps erga vos proponimus nos habere. Datum Parisiis, die Mercurii, antè mediam qundragesimam, anno Domini Mº CCº nonagesimo quarto. (1295.)» _Scel en cire blanche pendant sur simple queue._]

XIII.

ANNÉE 1295

_Coment Charles le frère au roy de France fist pendre pluseurs Gascoins devant le chastel de Rions, et coment il l'assist._

L'an de grace ensuivant mil deux cent quatre-vins et quinze, Raoul, le seigneur de Neelle, connestable de France,--qui de Bourdiaux, en l'aide de Charles le frère le roy de France Phelippe, à Rions venoit par une ville des Anglois garnie que l'en appelloit Podency, à laquielle il avoit tenu le siège par huit jours,--fist convenance aux Anglois qui avec les Gascons la deffendoient, que s'en iroient seurement, leur vies sauves. Et lors, ce fait, si la reçut le jour des grans Pasques, dont laissa aler les Anglois, et amena les Gascons par nombre soixante, à Rions à messire Charles; lesquiels celuy Charles, au quinziesme jour après Pasques, fist tous en gibet, devant les portes de Rions, pendre et encrouer au vent. Et quant ceux du chastel virent ce et cognurent ce, et sorent que à Podency les Anglois eussent trahi, lors envers la gent du roy d'Angleterre, qui dedens le chastel estoient avec eux, s'esmurent à grant despit et desdaing. Pour laquielle chose Jehan de Saint-Jehan et Jehan de Bretaigne, comme la nuit fu venue, en leur nefs fuians par mer s'en eschapèrent. Mais il furent ensuivis des Gascons, et pluseurs des Anglois ainsois qu'il entrassent ès nés furent occis.

Adonc, au vendredi ensuivant, les François appercevans en celle nuit avoir eu discorde et contens au chastel, et que pou estoient aux deffenses, assaillirent le chastel apertement et dès maintenant y entrèrent, et occirent moult des Gascons, et si soubmistrent la ville et le chastel et toute la seigneurie en la seigneurie au roy de France.

Après ce, Charles, conte de Valois, après la prise du chastel de Rions, assist la ville de Saint-Sever, et l'assailli tout le tems d'esté par divers assaus, et fist tant que par force il la fist venir abandon. Mais après ce, quant il s'en fu retourné en France, la gent de la ville tricheresse reprenant l'esperit de rebellement, de la féauté et seigneurie de France rassaillirent[143].

[Note 143: _Rassaillirent_. Mauvaise traduction du latin de Nangis: «Gens villæ à fidelitate regi Franciæ pollicitâ, resilivit.»]

Et en ce tems, Sancion, le roy de Castelle, mourut. Du quiel deux enfans petis d'aage qu'il avoit engendré de une nonain[144] qu'il avoit joint à luy par mariage, Henri son oncle du quiel nous avons dit dessus, qui estoit eschapé de la prison au roy de Secile, garda et deffendi comme tuteur.

[Note 144: _Une nonain_. Je crois qu'avec le latin notre chroniqueur a pris le nom propre de la reine Marie de _Molina_, pour l'indication de sa profession de religieuse. «Pueros de _quâdam sanctimoniali_ feminâ.»]

XIV.

_De la navie au roy de France qui s'esmut pour aler en Angleterre._

En celluy an meisme, la navie au roy de France à Douvre un port d'Angleterre appliquant, tout ce qui estoit hors des murs ravi. Et comme iceluy grant navie peust de legier toute Angleterre prendre et occuper, si fu desvée à aler oultre, de l'autorité Mahi de Momorenci et de Jehan de Harcourt, mareschaux de cette navie, et furent deboutés à eux retourner sans rien faire. Et adecertes, en cest an, la royne Marguerite, femme monseigneur saint Loys, mourut à Paris; et en l'église Saint-Denis, devant son seigneur, fu honnorablement enterrée. Et icelle royne Marguerite, ainsois que elle mourust, establi et fonda à Paris, devant St-Marcel, une abbaïe de Seurs meneurs[145], où elle très honnorablement vesqui[146]. Et en cest an ensement Alfons le roy d'Arragon mourut; et lors Jaques l'occupeur de Secile, son frère, se transporta en Arragon et reçut la hautesce de la dignité royale: lequel, quant il ot fait pais au roy de Secile Charles, si espousa une de ses filles, et les ostages que Alfons son frère, le roy nouvellement mort, avoit receu du roy de Secile, délivra; et l'autre son frère Frederic occupa Secile après luy.

[Note 145: Les cordelières.]

[Note 146: M. Geraud, dans son _Paris sous Philippe-le-Bel_, a eu tort de contester tous ces faits, qui sont également rapportés par le continuateur de Nangis.]

XV.

ANNÉE 1296

_Coment le roy d'Escoce fu pris et amené au roy d'Angleterre. Et parle après de pluseurs incidences._

Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cent quatre-vingt et seize, les Escos au roy de France aliés envahirent le royaume d'Angleterre et dégastèrent; et ainsi comme il s'en revenoient d'iceluy envaïssement, Jehan leur roy, traï d'aucuns, fu pris et au roy d'Angleterre envoié.

Et en icest an ensement, Alfons et Ferrant fils Blanche fille du saint roy Loys de France, et de Ferrant l'ainsné fils au roy de Castelle, de long-temps mort, qui du droit de la dignité royale et de excellence à eux donné par Alfons leur aïeul, estoient du tout en tout privés et degetés, et pour ce en France estoient comme essiliés; quant il entendirent du roy leur oncle qui mort estoit, si prisrent leur erre[147] et requistrent et envaïrent Espaigne; et firent convenances à Jaques le roy d'Arragon. Et lors par l'aide de luy et de son frère Pierre, et ensement du fils Jehan le petit[148] d'Espaigne, le royaume de Legions[149] premièrement envaïrent, et à eux du tout en tout le soumistrent; lequel Alfons l'ainsné à Jehan son oncle, qui en s'aide estoit venu par mer, ottroia et donna à tenir de luy en fié. Pour ce fait, il attrait merveilleusement les cuers de sa gent à luy.

[Note 147: _Erre_. Course. Variante du msc. 9650: _Cuer_.]

[Note 148: _Le petit_. Erreur de Nangis. «_Johanni minimi_.» C'est le Juan Nunes dont il a déjà été parlé.]

[Note 149: _Legions_. Léon.]

En ce meisme an mourut pape Célestin qui déposé s'estoit par avant de la papalité; et en icel an Pierre et Jaques dits de la Colompne, cardinals, afermoient la déposition du pape Célestin avoir esté indeuement faite; et que la promocion de Boniface estoit injuste et irraysonnable: et par ce maintenoient la cour de Rome estre en erreur. Quant le pape Boniface sot ce, si les priva de tout honneur et office de cardinalté et de tous bénéfices de saincte églyse.

En ce meisme an, Florent le duc de Hollande, et assez tost après son fils, furent d'un chevalier traiteusement tués. Laquelle mort Jean conte de Haynaut voult vengier par droit d'affinité et de lignage, et fist tant qu'il conquist à soy Frise et Hollande.

Et en iceluy meisme an, la cité de Pamers fut séparée de l'éveschié de Thoulouse, et en y ot propre évesque en la dite cité par l'autorité du pape Boniface.

XVI.

_De la baillie du centième et du cinquantième._

En icest an ensement, fut une exaction que l'en appelle maletoulte, par le royaume de France, premièrement seulement des marcheans; de rechief le centième et le cinquantième de tous les biens de chascun, tant de clers comme de lais, pour cause de la guerre en ice temps décourant entre le roy Phelippe de France et le roy d'Angleterre, fu commenciée. Pour laquelle chose, pape Boniface fist un décret par sentence que sé les roys et les barons de toute crestienté, dès lors en avant, des prélas ou des abbés ou du clergié, sans le conseil de l'églyse de Rome, telles exactions prenoient, ou les évesques, abbés ou clergié telles choses leur donnoient, la sentence et excommeniement par ice fait encourroient; de laquelle, fors au péril de la mort, ne pourroient de nul estre absols fors que du pape de Rome ou de son commandement espécial.

XVII.

_De la prise Jehan de Saint-Jehan et de pluseurs autres._

En icest an ensement, Emons, le frère au roy d'Angleterre qui estoit envoyé en Gascoigne contre la gent au roy de France, mourut à Bayonne. Après la mort duquel endementiers que les villes et les chastiaux, les gens au roy d'Angleterre tenans sa partie appareilloient à garnir de vitaille, Robert conte d'Artois qui un pou devant avoit esté envoyé du roy de France, estoit là venu. Quant il entendi ce par ses espieurs, il empescha incontinent et isnellement les Gascons et gens du roy d'Angleterre. Car comme il fussent sept cents hommes à cheval et cinq mille à pié, le gentil conte avec sa gent qu'il amenoit fors batailleurs, si fort envaï l'ost des ennemis que les Gascons s'enfuirent; et les enchaça, et des greigneurs d'Angleterre à mort accraventa bien cent ou environ; et ilec fu pris Jehan de Saint-Jehan, et Guillaume le jeune de Mortemer avec autres nobles d'Angleterre; et furent envoiés ainsi comme chaitis en France. Adont le conte de Lincole et Jehan de Bretaigne furent chaciés de la bataille, et là laissièrent et perdirent toute leur garnison avec leur appareil de bataille que il menoient; et pour certain sé la nuit ne feust si tost venue et les bois n'eussent esté si près, nul de ceste multitude de gent n'en fust eschapé. Adont ne fu dès lors en avant qui envers le conte d'Artois où les François osassent en bataille aler né venir.

XVIII.

_Du renoncement Robert fils au conte de Flandres à l'omage le roy de France._

En cest an ensement, Gui le conte de Flandres, par Robert son fils déceu si comme l'en dit, appareilla appertement à soi mouvoir et eslever contre son seigneur le roy de France Phelippe, et luy manda par ses patentes lettres à Paris que nulle chose il ne tenoit de luy en fié, né en autre quelconque chose ou manière il ne se réputoit à luy estre sougiet.

Et en cest an ensement, au moys de décembre, en la veille Saint-Thomas apostre, avint aussi à Paris que le fleuve de Seine s'escrut en tele manière que de nul aage né remembrance de home ne treuve l'en en escript si grant croissance né ravine d'iaue à Paris avoir ondoié: car toute la cité fu si de toutes pars raemplie, ençainte et avironnée, que de nulle part en la ville sans navie l'en ne pooit entrer, né par un pou par toutes les rues ne pooit aucun aler sans aide de batiaux. Et lors pour la pesanteur de l'yaue et la grant ravine du fleuve, les deux pons de pierre, et avec ce les moulins qui dessus estoient fondés et fais, et le Chastellet de Petit pont, de tout en tout trébuchièrent et chéirent; et lors il convint par huit jours des viandes de hors aporter ès nefs et ès batiaux, pour secourre à ceux de la cité de Paris.

XIX.

ANNÉE 1297

_Coment Alfons d'Espaigne rendi tout pour délivrer son oncle de la prison._

En l'an de grace après ensuivant mil cent et quatre-vingt et dix-sept, Alfons et Ferrant frères, et neveus le saint roy Loys, viguereusement et forment envaïssans Espaigne embatirent paour à tous les ennemis de leur renom et de leur advènement; auxquiels vint lors leur oncle messire Jehan qui escrut et enforça moult et eux et leur gent: car par iceluy reçurent abandon villes et chastiaux pluseurs; lequel messire Jehan, comme follement après alast sur les anemis, il fu pris: et Alfons le sien neveu noble et gentil ne le pot autrement ravoir sé toutes les choses qu'il avoit conquises ne rendist et restablist. Et lors, par la grant libéralité et franchise de son cuer trait et demené, pour iceluy rendi tout, estimant greigneurs estre les richesses d'amis que de avoir des choses de ce monde muable copie né habondance[150]. Lequel Jehan, le vice d'ingratitude encourant, s'en vint droit à ses ennemis et le royaume de Légions qu'il avoit pris du don de son nepveu rendi aux anemis d'iceluy Alfons. Adonques Alfons, quant il ot toutes ces choses perdues, par son grant courage seurmontoit toutes choses adverses, ramenant à mémoire le très haut lignage des rois de France dont il estoit descendu. Comme il n'eust ville né chastel où il trouvast refuge, lors, contre l'opinion des siens qui conseil luy avoient donné de retourner en France ou en Arragon, aux chams devant un chastel se mist et arresta, et fist tendre ses trés et fichier ses tentes; mieux voulant, pour droit et pour justice et son droit requerant, mourir que retourner sans honneur et sans victoire. Duquel Alfons le seigneur du chastel apercevant la sagesce, luy et sa gent, par sa pitié, introduit et mena en son chastel, par l'aide duquel Alfons après ce fist moult de dommages à ses anemis. Et endementiers qu'il estrivoit à ses anemis et moult forment les guerroioit, Ferrant son frère s'en vint en France requerre aide; et d'ilec ala à la cour de Rome pour aide et secours aussi querre, mais d'une part et d'autre pou de profit en raporta.

[Note 150: Rien de plus mauvais que cette traduction du continuateur de Nangis. Il faut entendre ici: «Estimant plus grandes les richesses d'amis que l'abondance des choses de ce monde.» Cette pensée étoit alors une espèce de proverbe; on la reconnoît dans les beaux vers de _Garin le Loherain:_

N'est pas richesse et de vair et de gris, Mais est richesse de parens et d'amis: Li cuers d'un home vaut tout l'or d'un païs.]

XX.

_Coment le conte de Bar entra en Champaigne à armes._

En icest an, Henri conte de Bar qui avoit la fille au roy Edouart d'Angleterre espousée, avec grant multitude de gent armée en la terre de Champaigne, qui appartenoit par droit héritage à tenir à Jehanne royne de France, comme anemi entra et occist moult d'hommes, et meismement une ville embrasa et ardi. Auquel fol efforcement réprimer et retargier fu envoié par Phelippe roy de France Gauchier de Cressi, seigneur de Chatillon, qui avoit en sa compaignie les Champenois; et par force et par feu, la terre au conte de Bar dégasta; et ainsi le fist retourner pour sa terre garder.

XXI.

_Coment le roy Phelippe assist Lille en Flandres._

Et en icest an meisme, Phelippe le Bel roy de France, contre Gui le conte de Flandres qui de sa féauté estoit départi, assembla à Compiègne moult grant ost. Et ilec en la feste de Penthecoste Loys son frère conte de la cité d'Evreux, et l'autre Loys ainsné fils Robert conte de Clermont, avec six vings autres, fist nouviaux chevaliers. Et ce fait, d'ilec s'en ala en Flandres, et maugré les ennemis entra en la terre appertement et viguereusement, et assist Lille, en la vigile monseigneur saint Jehan l'apostre. Et lors fu détruite une abbaïe de nonnains que l'en appelloit Marquete[151]. Et environ Lille jusques à quatre lieues, François par fer et par feu tout dégastèrent. Et lors Gui conte de Saint-Paul, et Raoul seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal, avec grant foison d'autres, esloignèrent l'ost environ quatre lieues sur le fleuve[152] de la ville de Commines, et se combatirent à leur ennemis, et de eux cinq cens en vainquirent et plus, et pluseurs en occistrent, et leur tentes retindrent, et pristrent pluseurs soudoiers du royaume d'Alemagne chevaliers et escuiers de grant renom, lesquiels avec eux amenèrent au roy de France présentement.

[Note 151: _Marquete_ ou _Marque_, entre Bouvines et Mons en Puelle.]

[Note 152: _Le fleuve._ La Lys.]

XXII.

_Coment Robert conte d'Artois se combati à Furnes contre les Flamans._

En ce meisme temps, pape Boniface canonisa à Sienne la vieille[153] le saint roy Loys de France. Et en icest an ensement, comme le roy Phelippe-le-Biau fust devant Lille, Robert noble conte d'Artois laissa Gascoigne à nobles et loyaux hommes du royaume de France, et lors vers St-Omer, sa terre propre, se reçut et revint, et appella avec luy son fils Phelippe avec grant plenté de chevaliers et nobles hommes. Lequel conte Robert envahi Flandres de celle part. Contre lequel Guy conte de Flandres envoia tant à cheval comme à pié grant multitude de gens d'armes, et de costé la ville de Furnes se combatirent contre le conte d'Artois. Lors ilec, les batailles ordenées de une part et d'autre fu moult la bataille aspre et merveilleuse. Mais les Flamans, combien que il fussent six cents à cheval, et seize mille à pié, de la gent au conte d'Artois furent tous occis; car le gentil conte noblement se prouva, si que moult, tant chevaliers comme escuiers, avec Guillaume de Juillers, et Henri conte d'Aubemont furent pris. Lesquiels, conroiés à Paris en charetes, et ailleurs par diverses prisons envoiés, à la loenge et à la victoire de noble homme monsieur Robert conte d'Artois, chevalier esmeré[154], avoient mis devant leur visage, la banière et l'enseigne au bon conte. Et lors le conte d'Artois prist la ville de Furnes l'endemain; et après ce, occupa Cassel avec toute la vallée. Adonc endementiers ceux de Lille qui moult estoient grevés et traveilliés de divers assaus de la gent au roy de France, comme il véissent souventes fois leur murs rompre et quasser à pierres; né Robert, l'ainsné fils au conte de Flandres qui avec eux estoit au chastiau, n'osast contre les François issir à batailles, si firent lors convenances au roy de France que de leur biens né de leur vies ne fussent privés, né ne fussent sousmis né malmenés né maumis; et sousmistrent eux et leur biens au roy de France. Mais Robert, qui pou de chevaliers avoit, issi de la ville et à Bruges où son père estoit tout oiseux se reçut. Adecertes, le roy d'Angleterre Edouart qui estoit venu avec le conte de Flandres, fu déceu, si comme aucuns dient; car pour certain il luy avoit mandé qu'il tenoit pris le conte Robert d'Artois et Charles de Valois, le frère au roy de France; lesquiels il devoit tenir à Bruges en prison, si comme il disoit, ou pour ce que plus sauvement peust estre cru. Iceluy roy d'Angleterre estoit là venu pour aidier le conte de Flandres en sa guerre. Et lors quant le roy de France oï les nouvelles de l'advènement au roy d'Angleterre, si garni Lille de sa gent et s'esmut pour aler vers le chastel de Courtray, lequel dès maintenant il prist abandon: et d'ilec après se hasta pour aler Bruges asseoir. Et endementiers, Edouart roy d'Angleterre et Gui le conte de Flandres laissièrent Bruges, et avec leur gent alèrent à Gant pour la forteresse du lieu, où il furent receus; de laquelle chose ceux de Bruges furent espoventés, et au roy humbles et dévos coururent, et eux et leur ville en sa puissance sousmistrent. En laquelle ville le roy de France fist un pou son ost prendre récréation, et puis prist isnelement son erre pour aler vers Gant. Mais si comme il s'en alast ainsi à une petite vilete, luy vindrent messages de par le roy d'Angleterre requerans trièves, auquel, pour cause de yver prochain, et pour l'amour du roy de Secile, qui pour ce venoit en France, à paines, jusques à deux ans, à luy et au conte de Flandres octroia trièves: et lors, ce fait, environ la feste de Toussains, le noble roy de France Phelippe-le-Biau retourna en France.

[Note 153: _Sienne la vieille_. C'est la leçon du nº 218; les autres portent: _A sa vie_, et le latin: «Apud urbem veterem.» Orvieto.]

[Note 154: _Esmeré_. Eprouvé.]

XXIII.

_Coment le pape Boniface envoia au roy de France la régale._

Et en icest an ensement, quant les prélas du royaume de France furent à Paris assemblés, si leur monstra le roy Phelippe lettres contenant coment pape Boniface à luy et à son premier hoir, successeur au royaume de France, avoit ottroié à prendre et à lever les dismes des églyses, toutes fois que leur conscience les jugeroit et créroit estre nécessaire, ou le vouldroient faire; et derechief comme iceluy pape, en l'aide de ses despens qu'il avoit fait en sa guerre, toutes les rentes lui concédoit de l'églyse que l'on appelle régale, les escheoites et les obventions d'un an des prouvendes, des prévostés, des archidyaconés, des doiennés, des bénéfices, des églyses, et de quelconques dignités ecclésiastiques par tout le royaume de France, la guerre durant et vacant, excepté les éveschiés, les moustiers et les abbaïes. Après, en icest an ensement, pape Boniface aucunes constitucions nouvelles, lesquelles avec courage diligent et avecques grand cure, pour l'estat et pour le profist de l'universelle églyse avoit fait compiler et ordener par sages gens en droit canon et en droit civil, au mois de may le tiers jour, en plein consistoire et devant tous qui présens estoient, à lire bailla: et lors quant ces constitucions furent parleues souventes fois par grant diligence, des cardinals approuvées, fist son décret iceluy pape, et ordenna que au cinquiesme livre des Décrétales (si comme au tems présent le povez encore véoir), ces constitutions fussent ajoustées.

Et en icest an meisme, les deux devant dis cardinals de la Columne, déposés par le pape Boniface se transportèrent en une cité de Tuscie[155], laquelle est appelée Nepesie, contre les quiex pape Boniface fist croiserie et envoia un grant ost de ceux de Italie, et escomenia les deux devant dis de la Columne et les réputa et les condampna comme scismatiques. Et en ice meisme an, en la vieille cité[156] sainct Loys jadis roy de France fu par le pape Boniface canonizé. En icest an meisme, Aubert duc d'Austrie en bataille tua Adolphe le roy d'Alemaigne, et fu roy d'Alemaigne après luy, et régna douze ans ou environ.

[Note 155: _Tuscie_. Toscane.--_Nepesie_. Nepi.]

[Note 156: _La vieille cité_. C'est-à-dire en _Orvieto_. «Apud _Urbem veterem_.»--Répétition.]

XXIV.

ANNÉE 1298

_Coment pape Boniface voult que ceux qui se confessoient aux frères Prescheurs se reconfessassent à leur curés._

En l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix-huit, le privilège donné aux frères Meneurs et aux frères Prescheurs de confessions oïr, de pape Boniface fu rapellé, et fist son décret iceluy pape que celui qui se confesseroit à ces frères, se confessast derechief et regehist ces meismes péchiés à son propre prestre et curé.

XXV.

_Coment sainct Loys fu levé de terre._